S E M I N A I R E

Colonne d’aveugles

vendredi 16 février 2007 par Andrea Inglese

Andrea Inglese, Colonne d’aveugles, traductions de Pascal Leclercq, Le Clou Dans Le Fer, 2007.

« Colonne d’aveugles »

une route qu’on regarde le jour et la nuit, dont on boit tout les déplacements d’ombres, en toute saison, avec ses éclairs de signalisation routière et de phares, des figures désorientées le long des grilles, des enfants qui cherchent la pierre et le sein tendre de l’animal, ceux baissés dans la bouillie de feuilles, ceux, rapides, qui ferment de leurs mains de fée des portières silencieuse, dans les coups continus de la lumière pour éclairer les gorges, les gencives à nu, et les têtes molles qui cherchent refuge dans cette flamme, absorbant dans leurs pensées l’asphalte

jusqu’au temps qui viendra de s’y promener comme ivre, paniers en bandoulière, déchirés, d’où s’échappent des pelotes de chaussettes, des boîtes en fer-blanc, des pantins au crâne scalpé, s’y promener à vie tous muscles contractés, les bras tendus vers les épaules des autres, en une longue colonne, parés l’un après l’autre, le souffle dans le souffle, à la chute où l’on ne pourra plus dire mien l’œil ou la lèvre qui restent ou les peurs qui secouent à la chaîne

où les genoux battront les uns contre les autres comme pour rester debout inutilement tard dans l’instant final de la chute

* * *

« Surface »

Un oignon dur comme le verre, si je le pèle il éclate, me coupe les mains. Il y a une zone de froid qu’on doit affaiblir avec un radiateur électrique. Deux ampoules pendent nues dans la cuisine, sur des parois opposées, à elles deux elles produisent une lumière d’intérêt pour les plats et les couverts. La chatte comme une petite mappemonde gonfle, ou alors seul son poil est gonflé.

Tout se passe en surface, on ne mange qu’avec la bouche, le reste est obscure machination gastrique. L’inconcevable existence coule elle aussi sur des surfaces, à l’intérieur des kystes se forment, dans le noir, sous la peau, racines insondables comme des souvenirs, globes oniriques, pagodes d’un rien très blanc. Ne regarde pas dans les assiettes les restes de nourriture, c’est de la matière dense, très lourde, elle a mille bulbes, saillies, moyens.

Reste en surface, voire même sur les bords de l’assiette, sur la circonférence, rien d’autre, sur la poignée de la porte peut-être une goutte d’ambre, reflet ténu.

* * *

« Appareils »

Je me réveille la nuit, et je pense : « il doit y en avoir, il est nécessaire qu’il y en ait » et je me mets en chemin, alors que tout autour il fait noir, « c’est impossible qu’il n’y en ait pas », et je les cherche, je commence, me promenant, la nuit, à les chercher un par un les appareils de mon appartement.

A tâtons j’avance, aidé de plus petits appareils, illuminant des zones circonscrites dans l’espace, je les éclaire, les petites et grandes cuirasses deviennent évidentes, certaines muettes, d’autres par un très léger tremblement de paupière, il suffit de poser doucement le bout des doigts, les infimes, chaudes vibrations, les oscillations internes des mécanismes les plus réduits, quasi organiques, concentrées, derrière et en profondeur, les moteurs, les ventilateurs, la circulation des liquides, la pression des gaz, je les passe tous en revue en pointant ma torche, touchant de la pulpe des doigts les appareils de mon appartement.

La nuit, dans mes allées venues, je regarde, même si j’en connais les silhouettes par cœur, leur disposition dans les coins, dans les armoires, dans les ouvertures des parois, les appareils, les petits comme les grands, actifs ou inactifs, en couronne, en cercle, en toile d’araignée, comme ils me tiennent en vie, comme ils me donnent vie, comme ils me retirent le sommeil, dans leur splendeur en sourdine, dans le travail clandestin, continu, empoisonnant et maintenant en vie, en vie empoisonnée, la vie.


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