S E M I N A I R E

La société de l’information et l’état providence : le modèle finlandais.

dimanche 17 octobre 2004 par Anne Querrien

Ce miracle économique est illustré notamment par le développement fulgurant de Nokia. Compte-rendu d’un livre en anglais de Pekka Himanen et Manuel Castells.

Manuel Castells et Pekka Himmanen,

The information society and the welfare state, The Finnish model

Helsinki, Oxford University Press, SITTRA, 2002

Alors que la Finlande est une des économies les plus avancées du point de vue technologique d’après les indicateurs internationaux, la société finlandaise est, d’après ces mêmes indicateurs, une des plus égalitaires. Le taux d’incarcération en Finlande a été divisé par 3 depuis 1950, pendant qu’aux États-Unis il était multiplié par 3. Pourtant l’économie finlandaise a connu une forte transformation pendant cette période : le bois et le papier qui constituaient 3/4 des exportations n’en font plus que le 1/3, tandis que les produits électroniques sont passés de 5 % à 50 %.

Ce miracle économique est illustré notamment par le développement fulgurant de Nokia. Le groupe Nokia est né en regroupant en 1966 les trois industries de la vallée du même nom : papeterie, caoutchouc, câbles, et en se développant dans les années 1970 dans la fabrication de téléviseurs, et dans la téléphonie (portables et communication à distance). À la fin des années 1980, Nokia produisait un peu de tout, et se comportait comme un conglomérat d’activités séparées. L’organisation était traditionnelle et hiérarchique, l’expansion extensive. Petit à petit, Nokia entra en crise, et à la fin des années 1980 elle avait perdu presque tout son encadrement. Elle licencia 22 000 personnes sur 44 000.

En 1992, le patron de la division des téléphones mobiles prit le contrôle de l’ensemble de la firme et décida de vendre tout ce qui ne concernait pas la télécommunication et la téléphonie mobile. Ce choix stratégique s’est accompagné de la volonté de faire du téléphone mobile un objet de grande consommation, accompagné de subtiles variations de styles dans lesquelles puissent s’exprimer les valeurs particulières aux usagers. L’ascension de Nokia a également été permise par des innovations financières qui ont sorti la firme des contraintes nationales et abouti à sa présence à la bourse de New York dès 1994.

Nokia fonctionne en réseau, en communication étroite avec ses sous-traitants (les vendeurs de téléphones) et ses usagers et utilise la télécommunication pour assurer une logistique très efficiente. Un tiers des salariés travaillent pour la recherche et le développement, en étroite liaison avec des universités et d’autres entreprises. Cette recherche doit s’autofinancer à 70 %, est financée par la firme pour 24 % et par des programmes publics pour 6 %. Elle est faite toujours en partenariat. Nokia avait début 2001 55 centres de recherche dans 15 pays pour être près des usagers et exploiter les connaissances spécifiques à chaque partenaire. Alors que l’entreprise réalise seulement 2 % de ses ventes en Finlande, 65 % de ses chercheurs sont finlandais. 90 % du capital appartient à des investisseurs étrangers, mais le groupe dirigeant est finlandais à 100 %. Les investisseurs finlandais sont les fonds de pension, et tout le pays est fier de posséder une parcelle de Nokia. Le groupe emploie 25 000 personnes en Finlande, soit 1 % de la main d’oeuvre nationale, mais réalise 70 % des exportations de nouvelles technologies et 25 % de l’ensemble des exportations.

L’histoire de Nokia n’aurait pas été possible sans le développement en Finlande de l’éthique particulière des hackers, les passionnés d’informatique qui développent leurs connaissances en réseaux, et induisent l’innovation par leurs découvertes bricolées. Nokia a été capable de mobiliser à son service, et au service des usagers, les réalisations de cette population considérée comme marginale, mais qui est aussi à l’origine de succès industriels importants comme Apple aux États-Unis ou Linux en Finlande. Ces hackers sont le produit d’un système universitaire qui s’est fortement développé dans les années 1960 sans perspectives de débouchés bien définis dans le système industriel existant. En 1970, il y avait vingt universités publiques, gratuites, de grande qualité, dans les dix plus grandes villes finlandaises. Le Fonds national finnois pour la recherche et le développement fut créé en 1967, et son comité de prospective technologique en 1979. En 1982, le gouvernement décida de faire passer l’investissement national en recherche et développement de 1,2 % à 2,2 % du PIB en dix ans, et porta ce chiffre à 2,9 % en 1999. Alors que le pourcentage du PIB stagne en Europe à 1,8 % et aux États-Unis à 2,7 % on observe alors un véritable décollage de la Finlande. 27 % des étudiants finlandais se consacrent aux mathématiques et à la physique, le double de ce qu’on observe dans les autres pays.

Le gouvernement finlandais a standardisé les télécommunications dans le pays, en internationalisant d’emblée les normes de téléphonie mobile et en soutenant la création d’un réseau de télécommunications mondialisé, ce qui a donné un avantage considérable aux compagnies scandinaves au moment du démarrage du mobile en 1982-83 : 60 à 70 % des abonnements souscrits dans le monde. Le gouvernement finlandais a alors aidé Nokia à faire le joint avec le constructeur qui lui permettrait de faire face à une demande aussi accrue. L’aide gouvernementale et la coopération scandinave ont joué un rôle considérable dans le développement de Nokia.

Cette histoire s’enracine dans des circonstances particulières. La Finlande fut une province autonome russe jusqu’en 1917 dont le télégraphe était contrôlé par les militaires. Le téléphone a été développé à la fin du xixe siècle par de petits opérateurs privés, appuyés sur les compagnies étrangères, pour échapper à cette main mise. En 1940 il y avait 815 compagnies de téléphone en Finlande ! Et donc un grand savoir-faire en matière de bricolage téléphonique, une grande concurrence et des usagers très informés. Cela fit voir le téléphone comme un outil de résistance. Une vision dont l’Union Européenne s’est d’ailleurs méfiée dans le premier programme Euréka, et dans différents projets technologiques avant la chute du mur de Berlin.

Nokia avait découvert le téléphone sans fil dès le début des années 1960, mais cette technologie n’est apparue rentable qu’au début des années 1980 avec la standardisation internationale des communications, la mondialisation des usagers et du financement. Cependant la recherche dans ce domaine a été continuée à Nokia, qui exploita notamment une licence Alcatel en 1977, et c’est le gouvernement finlandais qui a permis l’exploitation par Nokia des recherches faites dans la compagnie publique Televa, développée à partir des infrastructures militaires. Tout au long de sa constitution Nokia a absorbé ses concurrents, et leur savoir-faire, avec la bénédiction des pouvoirs publics.

L’un des grands succès commerciaux de Nokia fut le message écrit, le texto, dont la possibilité technique avait été introduite dans le téléphone portable mais que le fabricant n’avait pas imaginé se développer à ce point, notamment chez les jeunes, avec l’invention d’une langue particulière en onomatopées et abréviations. Les usagers contribuent ainsi à l’innovation comme les hackers, ces usagers passionnés, quasiment professionnels, que la firme récupère dans ses centres de recherches le temps d’exploiter leurs découvertes. Ce sont les hackers qui ont ramené en Finlande l’usage de l’Internet appris aux États-Unis, et qui en ont développé un modèle d’utilisation différent avec le logiciel libre, vaste entreprise de coopération entre usagers à la différence du monopole américain de Microsoft. En Finlande l’usage de l’Internet s’apparente à une entreprise citoyenne. Pourquoi cette différence : les auteurs estiment qu’elle tient à la gratuité des universités, et au salaire étudiant, qui même faible, donne une grande force coopérative, à la différence de la compétition individuelle qui sévit dans les universités américaines ; de plus chaque étudiant se fait son programme lui-même, ce qui limite également la compétition de type académique. Enfin l’enseignement universitaire se fait en étroite coopération avec les entreprises, et dans une perspective de recherche-développement : plus de la moitié des entreprises innovantes passent des accords de coopération avec les universités quand c’est le cas de moins de 10 % en Europe.

Ce tableau peut avoir son revers : la société de connexion rejette ceux qui tardent à se connecter, comme le montre le cinéma finlandais contemporain. Cependant les syndicats de travailleurs affilient encore 80 % de la main d’oeuvre. La solidarité de la société s’affirme dans l’éducation gratuite, les services de santé, les revenus de transferts ; les mêmes droits sont acquis par tous et les services sont publics. Bien que les auteurs traquent tous les signes d’affaiblissement du welfare state qu’on constate ailleurs, ils sont obligés de constater que la robustesse du système tient au contraire à la fonction d’amortissement de ce welfare state et à l’investissement fait dans la jeunesse intellectuelle et technicienne avec l’université gratuite et le salaire étudiant. Pour les finnois, le welfare state est « institutionnel « et non « social-démocrate « . Il ne s’agit pas en Finlande d’aider les pauvres à se payer les mêmes consommations que les riches (dans un sentiment d’échec sans fin), mais de permettre à tous les citoyens de disposer de l’ensemble des consommations de base nécessaires à la vie et au développement du pays. Le welfare state est vu comme un investissement, un équipement, un instrument de formation du public national (étendu d’ailleurs aux résidents étrangers). Les baisses d’impôts viennent après la santé, la sécurité, la retraite, l’éducation et la recherche, dans les desiderata des finnois.

Un chapitre plus nostalgique constate que le développement de l’Internet est concentré à plus de 50 % dans la région d’Helsinki, et dans les plus grandes villes. La volonté demeure chez les auteurs de développer le territoire national dans son ensemble, alors que la démonstration a été faite précédemment de la mise sur orbite mondiale de ses entreprises principales. La réflexion s’appuie sur des cartes géographiques qui montrent la concentration des équipements et des pratiques, mais n’analysent pas les possibilités d’accès des jeunes, ou des citoyens en général, aux pratiques, aux formations et aux emplois correspondants. Un effort est fait pour implanter l’Internet dans les régions périphériques. En fait les jeunes en font spontanément grand usage et la population de plus de trente ans moins. Techniciens et diffuseurs de matériel souhaitent expérimenter dans certaines villes une société complètement imprégnée de nouvelles technologies. Un programme d’innovations coordonnées en direction de l’Université, des entreprises, et de la population est en cours d’expérimentation dans la ville de Tampere, mais il est trop tôt pour en tirer des résultats.

Pour les auteurs, les Finnois ont une volonté de survivre enracinée dans un passé marqué par la disette plus longtemps que dans le reste de l’Europe : 6,5 % de la population est morte de faim en 1867-68. Le début des années 1990 connut aussi une importante récession, alors que l’industrialisation datait des années 1950 et touchait à sa fin. Le projet de société de l’information apparaît alors aux auteurs comme un projet national de survie, fortement soutenu par l’État, et le légitimant en retour, un projet de minorité nationale au sein de l’Union européenne et dans le monde. Cette minorité a trois piliers : le mouvement des femmes (les premières d’Europe à avoir acquis le droit de vote), le mouvement ouvrier, et la religion protestante (85 % des finlandais). Le mouvement des femmes a joué un rôle essentiel dans la définition des traits principaux du welfare state qui garantit à toutes les mêmes droits, et donne à tous les enfants les meilleures chances de réussite. Comme partout en Europe la société a connu de forts conflits jusque dans les années 1930 et l’unité recouvrée grâce à la seconde guerre mondiale pourrait être menacée par une société de l’information qui ne tient ses promesses que pour quelques uns. La protection de l’État est alors essentielle pour maintenir l’unité d’autant que le pays connaît l’immigration (3 % des résidents sont étrangers), l’incertitude liée aux marchés financiers, les aléas de l’intégration européenne. Mais la société de l’information se diversifie et se divise peut-être dans les diverses réalisations régionales qui visent à l’étendre loin des centres les plus urbanisés.

Les auteurs semblent très dubitatifs quant à l’avenir car la société de l’information pénètre plus le public des consommateurs que les autres branches de l’économie. Elle risque donc de se heurter à un manque de capacité d’investissement industriel auquel il serait substitué un investissement sociétal par une privatisation de certains éléments du welfare state qui font la force identitaire du pays. Les auteurs ont l’impression que la société de l’information n’a pas suffisamment pénétré la culture nationale et que les finlandais en restent à la fourniture au monde des moyens industriels de cette culture sans y accéder eux-mêmes, comme autrefois les ouvriers qui fabriquaient des voitures et en acquéraient, mais n’avaient pas la culture de la mobilité que la voiture permettait. Ils soulignent que le taux de chômage est élevé (10 %), que les chômeurs sont plutôt des exclus de la société de l’information, que les travailleurs de cette dernière sont mieux protégés que les autres, et qu’au fond ils ne croient pas dans la capacité du modèle finnois de résister à l’intégration économique mondiale. Les entrepreneurs dynamiques qu’on trouvait en Finlande au début des années 1990 ont disparu, les universités sont saturées, l’idéologie protestante du travail comme devoir et du salaire comme rémunération se heurte à celle des hackers qui exercent gratuitement une passion grâce un revenu garanti. Les différents groupes sociaux ne forment pas une culture commune, et mènent leurs réseaux séparément. La Finlande a du mal à s’intégrer à un monde multiculturel.

Les conclusions de l’ouvrage ne sont pas très claires. À la description de la réussite de Nokia et d’une société ouverte et libre, dans laquelle des services publics gratuits permettent à tous d’accéder à l’éducation et à la santé, succède une série de mises en garde sur la non observance par cette société des canons de la société de l’information, dont les auteurs ont pu développer le concept par ailleurs. Il semble que Nokia ait été incapable de diffuser son modèle nationalement, et se soit retrouvée une entreprise mondiale parmi d’autres. Mais ses relations avec sa société nationale d’origine et avec le reste du monde ne sont pas suffisamment analysées pour qu’on puisse juger si son dynamisme devient inopérant et n’arrive pas à s’agencer à celui d’autres entreprises. Quant aux services de l’État ils semblent dépassés par des événements qui débordent le cadre national dans lequel se maintient l’analyse, malgré son rôle avéré dans l’internationalisation à l’étape antérieure. Le welfare state semble donc propice à l’émergence d’une ou de plusieurs entreprises de stature mondiale (cela a été vérifié ailleurs) ; mais il ne semble pas explicitement mobilisé pour l’institution de la société de l’information, comme on pourrait l’espérer dans le cadre finlandais, élargi à la Scandinavie et à l’Europe. Réalisme ou cécité ? L’avenir en décidera.


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