S E M I N A I R E

Schizoanalyse, capitalisme et liberté, La longue marche des désaffiliés

mercredi 20 octobre 2004 par Anne Querrien

Nous avions participé en 1968 à l’un de ses affleurements joyeux, libertaire, multiple, inventif, et nous devions chercher les autres par une micro-politique systématique de tissage, d’alliance, de rhizomatisation

Dès la fin de la guerre d’Algérie et le constat de la mise en échec des désirs de coopération intelligente par les blocs politico-économiques, et surtout à partir du mouvement mondial des étudiants en 1968, il devint clair qu’un nouveau mouvement social était en train de naître. Ses premières défaites dans les urnes et dans la rue ne l’empêcheraient pas de se poursuivre souterrainement car il s’enracinait dans les formes les plus modernes du capitalisme, celles qui mobilisent la connaissance dans la coopération. Nous avions participé en 1968 à l’un de ses affleurements joyeux, libertaire, multiple, inventif, et nous devions chercher les autres par une micro-politique systématique de tissage, d’alliance, de « rhizomatisation « . Nous nous sommes détournés alors délibérément des discours marxisants à prétentions militaires, quitte à paraître réformistes voire invisibles. Pas question de dire « vers la guerre civile « pour faire plaisir à quelques centaines de militants désemparés, et surtout obéir à la vieille règle radicale socialiste « je suis leur chef donc je les suis. « En même temps pas question d’abandonner les copains embourbés dans la répétition des modèles issus des guerres d’indépendance nationale ou de la résistance à l’occupant nazi : la solidarité avec ceux qui furent emprisonnés en France, en Allemagne, en Italie fut totale et la construction d’autres lignes de fuite conduite avec efficacité. Cette efficacité passait par un intense travail de sémiotisation, de reformulation : ne pas laisser le système dominant affirmer que tout ce qui entrave sa marche triomphale sera réduit à l’état infra-humain et surtout ne pas laisser les pulsions des militants se prendre en miroir dans cette réduction mortifère à la nullité. Construire sans arrêt, avec ténacité, de nouveaux espaces de liberté, qui suivent les pistes de la solidarité, de l’affirmation des droits humains, de l’autonomie et de la polyvocité du désir. Cette construction passe aussi par un travail schizonalytique continu avec certains de ceux qui rencontrent professionnellement le mouvement avec le mandat institutionnel de le réprimer mais qui ont le désir personnel, aussi ténu soit-il, de le laisser passer, voire de le renforcer. Le choix de mots est alors essentiel pour faire de l’action quotidienne une matière à options, une occasion de micro-résistance, un outil d’élargissement de l’espace des libertés. Les années 1980 furent pour Félix des « années d’hiver « , un étouffement du mouvement, un obscurcissement de la pensée car les multiples expériences auxquelles il avait accès par son rhizome, les recherches d’autres modes de vie, les tentatives de nouvelles institutions, ont été dans l’ensemble rabotées par l’alliance perverse d’un discours social-démocrate et de mesures économiques frayant le passage au capitalisme néolibéral ce qui laissait peu de ressource pour ces espaces de liberté à la création desquelles Félix travaillait.

Se figurer que les étudiants étaient la nouvelle avant-garde d’un prolétariat façonné par la grande industrie a permis en 1968 de vivre un mois de grèves et de manifestations inoubliable, mais laissait complètement dans le brouillard pour concevoir les devenirs du mouvement. Le mot d’autogestion semblait peu convenir au refus du travail qui se profilait. La violence avec laquelle un nombre important d’étudiants s’étaient jetés dans la bagarre témoignait d’un enjeu sous-jacent. Le rôle des intellectuels était en train de changer, ils allaient être appelés à participer au formatage de l’économie, ils ne pourraient plus se draper dans les plis de la représentation de la subjectivité historique. Nous connaissions du capitalisme l’exploitation des ouvriers, la domestication des employés, la destruction du tiers-monde ; notre morale petite bourgeoise nous empêchait de nous associer directement à ces entreprises. Mais un nouveau pouvoir subtil nous proposait de faire des intellectuels les agents de sa grande entreprise de sémiotisation généralisée, et de faire des marginaux ses relais, de faire des critiques les joints de l’édifice social lézardé, et des anciens militants les penseurs de sa politique d’assurance contre tous les risques.

Mais qui dit joint dit aussi fissure, micro-pouvoir d’observation, de poursuite, d’élargissement de ces failles sur lesquelles le hasard nous avait placés. Ce fut d’abord un positionnement politique professionnel anti-hiérarchique, aux sympathies communistes, qui est apparu immédiatement après la guerre d’Algérie. La construction de la nouvelle indépendance se faisait sur des coordonnées propres, sans la mobilisation attendue des minorités politiques qui de l’intérieur de l’ancien pays colonisateur avaient prêté main forte. La paix avait un goût amer ; elle teintait de national, de religieux, voire de régressif pour les femmes, le modèle déjà connu de la démocratie populaire. Le mouvement révolutionnaire international était certes le même dans tous les pays, mais il avait ses couleurs spécifiques à chacun, voire des déclinaisons beaucoup plus locales ou particulières entre lesquelles il convenait de trouver des formes de coordination. Explorer la diversité des voies suivies en fait par les militants, par les créateurs, par toutes les personnes en recherche, créer par « groupuscules « des micro-plans de consistance, d’analyse, d’actions, et faire « rhizome « en nouant des relations, des alliances dans de multiples directions : c’est ce que Félix a proposé constamment aux nombreux militants qu’il croisait. La parole, l’être ensemble électif, la petite rupture dans l’emploi du temps comme échappées, dérives, explorations.

En 1965 il avait fondé la Fédération des groupes d’études et de recherches institutionnelles (FGERI) soit un ensemble de groupes de travail qui faisaient déborder la psychothérapie institutionnelle vers d’autres objets ; on parlait de ce que chacun avait choisi de faire comme discipline, comme métier, sur les musiques ou les films, sur la contraception et l’avortement aussi. Dans ce contexte les objets de discussion étaient des objets qui résistent, qui à la fois donnent envie d’agir ou de penser, mais par rapport auxquels chacun ne fait presque rien ; le groupe oblige. Des groupes qui ne sont pas confiés à des spécialistes mais ouverts ; où n’importe qui peut couper l’autre et le pousser à l’écriture aussi comme action. Il y avait ainsi des architectes, des psychiatres, des enseignants, des étudiants, des femmes, des ethnologues....des ouvriers en rupture de parti communiste. Cela n’avait pas l’air très révolutionnaire tous ces groupes qui discutaient, qui se demandaient où passe le désir dans ce qu’ils côtoient. Ils ont soutenu publiquement les situationnistes de Strasbourg. La FGERI avait une revue, Recherches, qui imitait, par sa maquette, la New Left Review anglaise ou les Quaderni Rossi italiens, mais avait déjà abandonné le marxisme à toute épreuve et pour tout sujet. Recherches méritait bien son pluriel ; les recherches sont multiples.

Tous ces groupes ont basculé dans mai 68, se dispersant souvent selon d’autres affinités ; de nombreuses personnes se sont retrouvées au mouvement du 22 mars parti de Nanterre. Juste avant Félix a créé avec quelques uns le CERFI, un bureau d’études qui canaliserait l’argent qu’on peut gagner avec un tel potentiel. Le hasard a fait arriver l’argent : le gouvernement après 68 cherchait à comprendre les critiques qui lui étaient faites dans le domaine de l’urbanisme, de la garde d’enfants, de l’ensemble des services collectifs. Comme dirait Félix le gouvernement voulait « resémiotiser « le paysage social bouleversé par mai 68, et cherchait auprès des différents courants apparus avant ou dans le mouvement de quoi penser sa nouvelle situation, enclencher un processus de décentralisation, de dissémination et de renforcement des positions de pouvoir. Le CERFI se retrouve alors en première ligne. Il renvoie au pouvoir sa propre image dans son analyse des équipements du pouvoir. Félix introduit alors la notion d’assujettissement sémiotique pour montrer comment les équipements collectifs interviennent sur les esprits, sur les imaginaires et pas seulement sur les corps comme dans la vision disciplinaire de Michel Foucault. Le CERFI continue la revue Recherches, répond à des appels d’offres de recherches de ministères, travaille, développe ses analyses du pouvoir, des agencements collectifs, et ses recherches-actions dans les champs déjà explorés par la FGERI. Surtout avec le minimum d’argent qui permet d’avoir un lieu, il accueille à son assemblée générale hebdomadaire quantité de personnes en recherche de branchements sociaux, militants ; il devient un laboratoire de ce que pourrait être la schizoanalyse, une écoute publique des désirs des uns et des autres et un agencement en temps réel de ces désirs les uns avec les autres, une sorte de micro-machination sociale qui a pour limites les insuffisances théoriques et pratiques, mais aussi les imaginaires de ses animateurs. Cette limite c’est celle de la difficulté d’une reterritorialisation mobile, fluente, sur un « corps sans organes « sur lequel pourraient venir s’accrocher les machines désirantes, pourraient venir se décrire indéfiniment les nouveaux évènements sur une surface circonscrite. On est loin alors, et encore aujourd’hui, de la conquête d’une telle paix, d’une telle « chaosmose « . Le CERFI sort dans Recherches « Trois milliards de pervers, grande encyclopédie des homosexualités « , manifeste exubérant de ce nouveau tissage des désirs qu’il propose. On est en 1973.

Dans les limites de la Clinique psychiatrique de La Borde, et avec le suivi analytique assuré par Jean Oury, cette mise en mouvement de la communauté par la parole a eu des effets thérapeutiques et de mieux être attestés par tous. Dans le cadre du CERFI l’assèchement de la manne financière qui autorisait cette construction de lignes de fuite a rapidement conduit à une résurgence des corporatismes des « vrais chercheurs « , et des rapports de force qui ont mis fin à l’institution : ceux qui étaient capables de faire des vraies études pour des vrais ministères dans des vrais bureaux d’études sont allés en faire. La mise en commun de ressources pour une autre exploration a disparu vers 1976. Félix cherche à l’étranger des expériences alternatives, dans les communautés californiennes, dans les gangs new-yorkais. L’heure est à la résistance à partir de groupes de vie quotidienne et de création artistique, plus qu’au changement institutionnel quadrillé par les volontés de réforme.

Pourquoi vouloir à toute force cette autre exploration si elle se heurte chaque fois au mur de l’identification imaginaire au modèle dominant ? Les trois expériences vitales de Félix se conjuguent pour lui dire de ne pas abandonner :

le vécu des luttes militantes faites depuis la Libération d’aventures comme celle des Auberges de Jeunesses, celle du cercle lettres de l’Union des étudiants communistes, celle de la Voix communiste pendant la guerre d’Algérie, celle de Mai 1968 : on rencontre toujours des militants, des militantes qui ont une épaisseur sociale, une étrangeté, un désir qui ne coïncident pas avec l’étroitesse et la soumission qu’on leur demande. Tous ces gens rencontrés au fil de l’action militante développent une passion de connaissance, écrasée par les actions étriquées et répétitives des organisations « révolutionnaires « .

le travail de recherche sur l’inconscient tant dans la pratique analytique en institution à La Borde, que dans un milieu qui fréquente le séminaire de Lacan. C’est la découverte de la multiplicité de trajectoires sociales suivies par les « fous « arrivés en institution ; c’est le constat de l’étrangeté de ce qui fait effet de coupure dans ces trajectoires, du caractère fortuit de ce qui peut modifier l’inconscient à l’échelle moléculaire ; c’est l’expérimentation de la création continuée d’un milieu institutionnel qui n’est pas sans contrainte mais où l’analyse peut avoir force de proposition, si elle est toujours en éveil, si elle suit les évènements ; c’est l’assurance que la chronicisation n’est pas irrémédiable ; c’est le vécu d’une folie socialisée et toujours présente. Cet étirement de l’espace et du temps, ce façonnement quasi-artiste du quotidien qu’a vécu La Borde sont-ils transférables dans une expérience sociale plus large ? C’est la question du CERFI, ou de la revue Chimères fondée en 1979, ou du CINEL (centre d’initiative pour de nouveaux espaces de liberté) fondé également en 1979. Le CINEL se différencie du CERFI par un objet plus politique : la solidarité avec les militants poursuivis par la police en Allemagne, en Italie, en Espagne, ou la lutte contre la guerre du Golfe ou pour une paix juste et durable au Proche Orient. Mais à la manière du CERFI, et comme Félix l’institue partout où il passe, c’est une sorte de table ouverte, où chacun vient librement parler de ce qui lui fait problème. La liberté commence à se construire là, dans le micro-espace où on l’appelle à émerger. Le CINEL expérimente les radios libres et intervient sur la constitution de droit européen. La liberté y devient l’affaire de chacun.

la pratique de l’écriture avec Gilles Deleuze par laquelle Félix tisse avec la trame théorique de la recherche philosophique, les attendus de la pratique politique et de la pratique thérapeutique, en insérant comme autant de rameaux et d’inscriptions sur le corps commun les nombreuses recherches que mènent autant d’amis sur des points particuliers. Avec Gilles se fabrique un corps sans organes sur lequel s’accrochent de nombreuses machines de leurs recherches séparées. Un corps sans organe sur lequel est venu déjà s’accrocher avec force la machine militante homosexuelle, et qui attend d’autres devenirs.

Tout au long de ces années Félix a poursuivi la recherche théorique d’un cadre d’analyse plus directement politique, à l’usage des militants eux-mêmes, qui leur permettent d’inscrire leurs intuitions particulières, leurs fragments de lutte dans une perspective générale. Comment s’orienter dans la pensée, dans l’action quand la perspective de la récupération est si proche, quand l’ensemble des contenus devient agençable au sein des dispositifs de pouvoir, quand la différence en porte plus que sur les relations. Trois grands apports conceptuels traversent l’ensemble des textes rassemblés dans cette édition

le capital comme intégrale des formations de pouvoir, comme pouvoir planétaire intégré d’assujettissement sémiotique, de mise en équivalence de n’importe quoi avec n’importe quoi, d’écrasement de la puissance productive de la différence en simple écart de valeur

la différence entre la puissance déterritorialisante du machinisme et le caractère social des reterritorialisations avec les risques de sédentarisation, de corporatisme que cela implique

l’urgence de construire une ère post-médias, de développer une écologie de l’esprit, une écosophie.

Capital, pouvoir et assujettissement sémiotique

A travers les guerres qui se suivent, le capitalisme réduit peu à peu chaque territoire de la planète à une étendue comparable avec les autres, échangeable entre grandes puissances dans les traités de paix et les conférences internationales, dénudée de toute autres caractéristiques que celles directement intégrées à la production économique et au marché. Les conflits en cours vérifient encore cette proposition lorsqu’ils arrivent à réduire les habitants à la position de réfugiés. La guerre économique prive peu à peu chaque pays des ressources d’emprunt qui lui auraient permis d’agir pour son développement, et les condamnent les uns après les autres à prendre une place fixe sur la hiérarchie des territoires assujettis au capitalisme mondial intégré. Les multinationales peuvent ainsi disposer d’un portfolio des territoires mobilisables avec des descriptifs précis des qualités, des coûts qu’ils y rencontreront. Les frontières nationales jouent encore un rôle important dans ces portfolios, car c’est selon leur dessin que se sont définis les régimes de sécurité sociale qui différencient fortement les conditions d’emploi des différents salariats. Mais les gouvernements nationaux n’ont plus qu’un pouvoir de médiation entre l’Empire économique mondial et les populations, la gestion de l’ajustement structurel entre valeurs subjectives et valeurs mondialisées du territoire local. Plus ce pouvoir de médiation sera fragmenté et collé aux spécificités des populations mieux le capital mondial se portera ; d’où l’intérêt du capitalisme pour les langues et les religions minoritaires, ses vols successifs au secours de certains groupes dominés, recorporatisés ensuite dans une façade de gestion nationale.

L’ensemble des procédés de contrôle social concourt à cet assujettissement sémiotique qui culmine dans les techniques comptables, bancaires, juridiques, évaluatives dont le développement nous est présenté comme une garantie de moralité (d’ailleurs sujette à caution, voir par exemple l’affaire Enron). Toutes les formes de connaissance qui contribuent à l’acceptation d’un savoir commun, au refoulement des pulsions, des rêves, des tentatives de singularisation sont également mobilisées, ainsi que l’ensemble des rituels de la vie quotidienne tels que le vêtement, les manières de se tenir et tout ce qui concourt à signifier un rôle social pour que l’interlocuteur vérifie qu’il est bien remplit. La théorie de l’habitus de Pierre Bourdieu est une autre forme de description de cet assujettissement sémiotique. Dans le capitalisme mondial intégré la sémiotisation ne se limite plus aux instruments financiers et à la fabrication d’un marché, mais se réalise dans l’ensemble des interactions symboliques par lesquelles les personnes co-présentes font société. Comme l’ont montré les sociologues Erwing Goffman aux Etats-Unis et Isaac Joseph en France, le traitement des ratés de la communication est le moment le plus fin de cet assujettissement, celui dans lequel ses différents rituels sont capables de réparer les erreurs premières de la mise en relation, de finir d’homogénéiser, dans la reconnaissance de la différence, l’espace social des entreprises ou du capitalisme mondial.

Dans ce capitalisme sémiotique la dimension de pouvoir, la capacité de concentrer la vision sur le spectacle choisi, est plus importante que la dimension de profit, qui n’intervient que comme bénéfice secondaire du système. Or cette capacité de pouvoir est battue en brèche par la multidirectionnalité de la déterritorialisation machinique ; et le capitalisme a donc besoin d’agents de plus en plus nombreux pour rapporter à ses vecteurs les forces d’invention, en prélever son propre renforcement. Il n’hésite d’ailleurs pas à inhiber cette inventivité sociale pour la canaliser dans les seules directions qu’il a sélectionnées. C’est pour rester au plus près de ces procédés de sélection et de contrôle qu’il s’appuie systématiquement sur les Etats-nations dans le cadre desquels avait commencé à se mettre en forme depuis un siècle l’alliance entre le pouvoir et le travail scientifique et technique ; le capitalisme mondial utilise les canaux qui marchent avant d’en inventer de nouveaux, et n’invente ces derniers que sous la pression des déterritorialisations en cours, soit souvent avec un certain retard. Extorquer une plus-value économique exige d’avoir le pouvoir de faire croire au juste prix du travail exploité ; cette croyance n’est jamais seulement résignation imposée par le chômage et la répression, elle s’appuie aussi sur toutes ces formes d’autoévaluation que multiplient les médias modernes ; surtout elle est refoulement de nombreuses autres potentialités sans valeur officielle.

Chaque individu énonce lui-même de façon apparemment libre l’ensemble des phrases qui signent sa place dans le capitalisme mondial intégré, et fait le nécessaire pour y rester. Il croise diverses appartenances qui ancrent son présent dans son passé, et dans les passés des différents groupes auxquels il se réfère ; le nouveau se présente alors sous les traits de la répétition du passé et la sécurisation systématique du non-événement est activement recherchée, soit matérielle par les équipements de sécurité, soit imaginairement par une prévention, par une représentation la plus complète possible de tous les accidents qui peuvent arriver. Un travail permanent de mise en forme de la réalité est assuré pour lui donner la figure du déjà vu, et plus encore du déjà prévu. L’individu rejoue des figures qui lui ont été soufflées par les médias. La subjectivité se trouve donc façonnée par la nationalité, et à l’intérieur de celle-ci par les grandes orientations des médias de référence.

Félix distingue déjà le capital social du capital économique : c’est le premier qui assume la fonction de modélisation sociale et qui produit la subjectivité nationale alors que le capital économique s’accommode d’une diversité de comportements. Le capital social est accessible à tous, s’analyse en termes de capacité d’action, et s’accumule en termes de pouvoir sur les autres. Il joue un rôle essentiel dans les actions de développement ; il offre son relais local au pouvoir d’état, et permet de façon relativement économique l’assujettissement de nouvelles régions par intériorisation des règles de fonctionnement social dominantes.

Cette conception du capital en donne une vision moins bipolarisée que la vision marxiste classique ; elle rend compte de la diversité des luttes et surtout elle propose d’en approfondir les traits de singularité, au lieu d’essayer de faire passer celles-ci dans les seuls modèles légitimes. Face à l’activité unifiante et homogénéisante du capital elle maintient une ouverture, elle explique la diversité constatée des expressions de lutte. Chaque segment est invité à approfondir, étendre, complexifier sa propre problématique, étirer son univers dans toutes les directions et sortir de la place assignée. A lutter notamment contre la contamination de son univers symbolique par les modèles de la classe dominante. Le schéma d’Alain Touraine pour qui la construction de l’identité du dominé se fait en miroir du dominant, pour dépasser l’opposition dialectiquement et devenir capable de gouverner le tout, est sérieusement mis à mal par cette problématique qui prône plutôt les alliances à l’écart entre groupes dominés, les parcours de lignes de fuite, et le dédain pour le symbolisme unifié du centre.

Dès le début des années 1980 Félix note que la classe ouvrière qualifiée s’est laissées gagné par les modèles de consommation bourgeois, et a été remplacée au sein des mouvements militants par de nouveaux milieux sociaux « non garantis «  : immigrés, femmes surexploitées, travailleurs précaires, chômeurs, étudiants sans débouchés, assistés de toutes sortes, et aujourd’hui exclus du logement ou des prestations sociales. Ces groupes ne sont pas unifiés. Les valeurs et les qualifications qui les traversent sont multiples mais inopérantes dans le système de production. Ils demandent le droit de vivre, d’inventer de nouvelles formes de vie, de dessiner de nouveaux espaces avant le droit de travailler. Leur existence percute directement les formes de sémiotisation propres au système dominant. Ils apparaissent d’emblée comme marginaux. Leur venue dans les grandes métropoles du capitalisme mondial fait tout d’un coup apparaître les territoires d’où ils viennent pour ce qu’ils sont : des poches de pauvreté au sein de l’espace insolent du développement économique. Ils en appellent à une redistribution, et toutes les formes de redistribution existantes se défendent contre cette nouvelle donne. Tous les pays industriels sont en proie à une réforme de l’Etat-providence, à une restriction de celui-ci au seul bénéfice des travailleurs garantis, dans la seule préoccupation de la reproduction du centre du système, au moment-même où les transformations de l’économie devraient le conduire à garantir à tous un revenu.

Ce resserrement du pouvoir sur ses fondamentaux, sur ses axiomes de base, diffuse depuis l’économie à tous les secteurs de la société, à tous les rapports de domination secondaire, qui deviennent autant de points de cristallisation de pouvoir contre lesquels viennent se briser en autant d’éclats les mouvements de déterritorialisation.

II. Déterritorialisation machinique et reterritorialisations sociales

De nouvelles capacités sont sans arrêt produites par la découverte de nouvelles manières de faire dans tous les domaines de la vie. Ces manières de faire n’ont pas nécessairement besoin d’un appareillage très compliqué : de nombreux romans montrent les multiples constructions inventives qu’on peut mener avec des éléments très simples. Mais l’innovation technologique ouvre chaque jour des possibilités inédites, et suscite les vocations à mettre les machines en oeuvre, à les compléter les unes par les autres, à leur faire produire des performances inédites. Toute machine produit un déplacement de l’objet qu’on lui soumet, mais aussi du sujet qui la fait marcher et qui réalise à travers elle de nouvelles capacités. La machine ne laisse pas indifférent. Elle modifie la place de celui qui l’actionne, de celui qui regarde l’actionner, même de manière infinitésimale, dans le système des places que le capitalisme sémiotique assigne. La machine est un facteur de dérangement, de déterritorialisation, de mise de l’humain hors de sa terre non pas d’origine, mais provisoire. La machine inscrit chacun au coeur d’un réseau qui le sollicite de manière technique et de manière sociale à la fois. La sémiotisation capitaliste encode cette modification au plus vite, en propose un sens qui se voudrait unique. Mais la prolifération machinique déborde de toutes parts les capacités de recentralisation, d’axiomatisation du système. Elle produit sur toutes ses marges, mais aussi en son coeur, des zones d’autonomies temporaires, provisoirement déboussolées, ouvertes à d’autres travaux d’interprétation.

Alors qu’on pourrait évaluer à 20% maximum de la population, ceux qui votent à l’extrême gauche ou pour les verts, la minorité plus ou moins réfractaire au travail de sémiotisation du capitalisme, ce sont l’ensemble des travailleurs, des consommateurs, des vivants, qui développent leurs pratiques en adjacence aux flux machiniques déterritorialisés, et qui sont confrontés au choix d’en suivre tel filon ou tel filon ou au contraire d’intégrer le groupe central qui rabat l’ensemble de ces potentialités sous la définition d’identités hiérarchisées. Ces minorités se dispersent le long des flux, manifestent une diversité de désirs divergents. En même temps elles se développent au fur et à mesure que les flux machiniques les renforcent et les sollicitent, par et mettent de fait en réseau leurs points de résistance. Cette résistance, tant qu’elle n’est pas transversalité par quelque agencement d’énonciation collective s’immisce tout simplement dans le système du capitalisme mondial intégré, répond à ses besoins d’un espace de capture toujours plus large pour mener son entreprise de récupération. Par un côté cette entreprise de révolution moléculaire est relativement à l’aise, elle peut opérer pacifiquement, elle est même demandée par le pouvoir, et de l’autre elle se consume rapidement, phagocytée par la normalisation, la sémiotisation, qui l’inscrivent sans douleur dans le tableau général des innovations récentes.

Comment s’arc-bouter contre ce lissage général de l’espace, quelles sont les forces qui résistent à l’assujettissement ? Et pourquoi y résister ? A cette dernière question la réponse est simple : la production du phylum machinique n’est pas forcée de se perd dans la sémiotisation qui fonctionnalise toutes les démarches, qui les inscrit dans un code, qui y assigne un début et un fin, qui engloutit chaque action dans la répétition d’un modèle préformé ou post-formé. Le principe de plaisir qui accompagne les découvertes le long de la ligne machinique peut continuer à proliférer au lieu de se transformer en rictus de la satisfaction de soi, en rictus du vide du travail bien fait. La créativité accompagne la mise en oeuvre des processus machiniques et peut donner naissance à de nouveaux programmes d’action. La jouissance du désir machinique se fait force productive. Il y a dans l’action sociale comme dans la matière un principe un principe de bifurcation qui voit le changement se produire au bout de la répétition.

Ces bifurcations du désir machinique produisent des plate-forme intermédiaires, des micro-espacesde valorisation à la marge des lignes de désir dégagées précédemment. On constate une prolifération d’espaces sociaux dédiés à une multitude d’objets tous différents. De nouvelles terres émergent sur lesquels se rencontrent ceux qui ont suivi des lignes de déterritorialisation proches. Il ne s’agit pas d’un espace de sens unifié et celui que produit en même temps le capital à partir des mêmes données économiques et sociales ne rassemble que partiellement ce qui a ainsi émergé. L’espace du désir déborde de partout et le choix se présente de rentrer dans l’ordre en se prêtant à la production de plus value de code, ou de d’explorer les espaces nouvellement créer, de vivre autre chose.

L’espace d’ensemble est troué, a des zones d’invisibilité, des points aveugles. La recherche d’une unification trop grande, du côté des forces de résistance, ne serait que facilitation pour le travail de sémiotisation du capital. La lenteur, l’inertie, la jouissance esthétique, le voyage sont alors des postures à développer sans souci d’intégrer, de dominer, d’homogénéiser. Partir à la découverte des différences qu’on arrive toujours à produire malgré le capitalisme mondial intégré, et grâce à lui, grâce à son souci d’offrir toujours plus d’outils de déterritorialisation et de sémiotisation. Les segments sociaux de la différence s’enroulent autour de ses lignes de forces comme les plantes saprophytes autour des grillages tendus pour aider la croissance des plantes attendues.

De nouvelles espèces surgissent au croisement de celles qui demeurent, et telles les cyborgs allient apports technologiques et passions humaines.

Dans ces lignées technologiques les institutions sociales ne tiennent plus la place de choix qu’elles ont occupé au début de la démarche de Félix. Contrairement à ce qu’on avait imaginé, ce ne sont pas les institutions qu’on rend thérapeutiques ou éducatives globalement, mais le transfert temporaire qu’on y apporte, la tension entre un individu ou un groupe innovant et le public auquel il s’adresse, la force qu’il inscrit dans une forme réelle locale, avec laquelle il apporte sa capacité de réforme. Même si l’action consiste à instituer des formes de gestion collective, ces formes ne suffisent pas à porter l’innovation au delà de l’intervention de l’individu qui est pris dans le mouvement de transformation, s’il n’est pas lui-même inscrit dans un autre réseau transversal à l’institution où il agit. Plusieurs individus au sein d’une même institution peuvent être accrochés à des phylums de transformation, mais ceux-ci seront toujours distincts ; la convergence un moment possible, l’espace commun réalisé, peuvent être remis en question par les circonstances, par la poursuite de chacun sur sa propre ligne tout simplement, ou par leur réaction différente à un évènement extérieur. Faire individu dans le système c’est délibérément chercher de telles accroches, prendre de la distance avec son histoire et donner prise aux autres dessus, prendre avec eux l’espace et le temps d’une production, d’une transformation. L’occupation de terres, d’immeubles abandonnés, le jardinage dans les friches urbaines, la résistance aux opérations immobilières, sont devenus des formes privilégiées d’intervention de ce mouvement. Mais ces actions ne s’entendent comme ses traces que si elles sont reliées par la participation aux grands moments de lutte et de réflexion qui anticipent un autre monde.

Ces occupations ne sont fonctionnelles qu’en apparence. Elles donnent à des artistes des espaces de travail temporaires ; elles donnent à des familles ou des célibataires des logements provisoires, des terrains où édifier leurs maisons, des espaces où peindre et répéter. Mais ces petites victoires concrètes sur le terrain sont la création d’autant de lieux de discussion, d’espaces collectifs d’où envisager le monde différemment, d’où commencer à penser qu’on peut y conquérir une place. Les centres sociaux en Italie, comme les quelques grandes friches culturelles des villes européennes sont des lieux d’exploration et de maintien en éveil d’une jeunesse qui refuse la mise au travail salarié prématurée. Là se cherchent des musiques, des danses, des scénarios de films, des productions nouvelles souvent confuses mais non assimilables par les grands systèmes interprétatifs existants. Les nouveaux langages ont besoin de lieux pour se créer et l’espace strié, approprié et de plus en plus cher, n’est pas propice à cette création. La mise en perspective politique se fait par l’intermédiaire du statut et de la question du revenu. Lorsque Félix écrivait il y a près de vingt ans ces questions étaient moins soulignées qu’actuellement ; pourtant elles avaient déjà fait l’objet des expérimentations du CERFI. Quelles sont les conditions de rémunération, de vie collective, propices à une création, à un branchement continué sur le phylum machinique et sur toutes les recherches qui l’explorent ?Dans tous ces groupes l’espace occupe une place centrale, un espace temporairement en déshérence, mais dont le capitalisme immobilier prépare la réappropriation. La construction de la reterritorialisation qui s’y profile demande alors beaucoup de tact : s’agit-il seulement d’un petit groupe qui jouit momentanément d’une opportunité foncière pour une carrière dans son domaine, ou s’agit-il de l’ouverture d’un espace de liberté, d’expression de désirs, de relais, et ce par la position progressive d’objets, de programmes, qui organisent une mise en relation des uns et des autres, une ouverture à tous ? Il est très difficile pour un espace de reterritorialisation de ne pas devenir fonctionnel par rapport au désir qui l’a constitué, et de ne pas organiser le branchement de ce désir sur le grand axe sémiotiseur du capitalisme. Cela implique de laisser ouvert l’espace sans arrêt au discordant, au différent sans pour autant admettre que cette différence prenne le dessus et rapporte la reterritorialisation à soi-même. Cela implique de produire dans cet espace des occasions différenciées de prise de parole qui ne soit pas seulement de la décision centrale à prendre, qui ne soit pas seulement une forme de participation, mais une recherche de faire vivre aussi l’espace par ses bords, alors que le reterritorialisation sociale consiste souvent à inventer un micro-signifiant de ralliement alternatif, et à s’y tenir complètement arc-bouté dans une surdité complète à ce qui se passe autour.

Faire vivre une expérience micro-sociale, un espace où se croisent et se rencontrent des désirs, est très difficile tant est grande notre capacité à anticiper la réaxiomatisation de toutes nos actions, et à nous en faire donc les premiers vecteurs. Une micropolitique résolue d’alliances, de position de nouveaux objets sur les bords qui impliquent d’autres groupes et soient donc aussi tenus par eux est alors indispensable. La subjectivité du groupe est travaillée par cette tension entre son centre de gravité, son vide intérieur, et ses bords actifs dans la sensibilité à l’altérité, au phylum machinique peut-être, mais aussi au chaos social de trajectoires de désir qui se multiplient à l’infini. Félix semble encore croire à un sens de l’histoire défini par l’invention technologique qui emporterait le désir humain avec elle, et lui donnerait la force de braver toutes les axiomatisations, reterritorialisations et autres pulsions mortifères. Mais ce sens n’est-il pas donné aussi par l’axiomatisation capitaliste qui finance la recherche et surtout sa mise en oeuvre technique ? Le quotidien de l’analyse comme du militantisme montre que le sens se cherche plutôt dans les relations, dans ce social fragmenté en micro-espaces de reterritorialisation que Félix propose de soigner avec toute l’attention d’autant de jardiniers, dans ce qu’il a appelé écosophie.

III Vers une ère post-médias par la pratique de l’écosophie

Félix a toujours insisté sur le rôle capital des médias dans le travail d’axiomatisation générale en quoi consiste le capitalisme mondial intégré, et mentionne à plusieurs reprises les radios libres comme une des voies que devrait prendre une politique de résistance. Pouvoir énoncer autre chose que ce qu’il faut dire, pouvoir configurer d’autres sensibilités, pouvoir entendre aussi des énoncés différents, être invités à fantasmer à partir d’autres propositions : les radios libres en France foisonnèrent à la fin des années 1970 et au début des années 1980 ; elles furent un des problèmes technico-politiques qu’eut à résoudre le gouvernement socialiste : comment partager la bande FM entre cette multiplicité de moyens d’expression ? Et le moyen de l’axiomatisation vint : par la puissance de l’émetteur et donc l’argent mobilisé par la radio. La radio a été une expérience passionnante, la possibilité de constituer de nouveaux agencements d’énonciation, la production de nouveaux modes de vie centrés autour du nouvel outil technique. Mais la radio a été une expérience éphémère, marquée par les conditions d’utilisation technique et financière de ce média. Il ne s’agit pas d’une expérience post-média, mais d’une expérience de lutte, d’expression, de conquête du présent par un média. Ce média reste très vivant dans de nombreux pays notamment en Afrique. En Europe il a été supplanté par l’internet plus performant pour construire collectivement des messages et les transmettre à un public cible.

Lorsque Félix est mort en 1992 l’internet était encore un outil aux mains des universitaires et des militaires américains ; l’ordinateur portable avait déjà révolutionné depuis quelques années les pratiques de l’écriture collective chez les jeunes et les artistes : les fanzines se multipliaient dans les quartiers de banlieue. L’écriture comme la musique devenaient de nouvelles pratiques de recherche et de description d’identités complexes, de publicisation directe de ses interrogations à des publics d’amis ou carrément à la rue. Les essais d’analyse video faits par Félix quelques années avant avec la photographe Martine Barrat auprès des gangs d’adolescents new-yorkais devenaient précurseurs des interrogations européennes. Face aux manifestations multiples d’identités différentes, contradictoires, il ne s’agissait pas de se mettre à l’écart pour compter les coups au prétexte de la nature nécessairement agressive de la différence, mais de proposer des objets technologiques d’auto-observation des constituants de chaque groupe, et des dispositifs sociaux de négociation qui permettent aux uns et aux autres de s’épanouir par l’intelligence : intelligence de leur propres constituants, intelligence de leurs relations aux autres. Tout le contraire d’une ligne de répression, d’interdiction et de rentrée dans l’ordre, mais au contraire une écologie sociale des différences, un apprentissage de la résolution des peurs, un désamorçage de l’agression. La pertinence de ce propos fut notamment sensible dans les suites de l’émeute urbaine des Creeps et des Bloods à Los Angeles en 1992. Après des combats dévastateurs démarrés sur un prétexte ethnique lamentable, les jeunes présentèrent en commun un programme d’améliorations urbaines pour leurs quartiers.

Que ce soit la radio, la photographie, la video ou l’internet, l’ensemble des outillages techniques à la base des principaux médias s’est miniaturisé de telle manière qu’il devient possible à des groupes amateurs, ou à des anthropologues, des poètes, bref aux gens ordinaires de s’en saisir, et de travailler leur expression à même le média sans le filtre d’une représentation qu’elle soit professionnelle ou politique. En même temps le média par ses exigences de cadrage, de découpage du temps, par toute la configuration technique de son usage, crée tout de même une altérité qui compose avec le message qu’on veut lui voir véhiculer. Le quotidien devient passible d’une reproduction qui n’est plus imitation, mais questionnement, bifurcation. La sélection dans le réel à laquelle oblige n’importe lequel de ces supports agit comme instrument d’analyse, et non simple reflet, comme invitation à penser.

L’ère post-média par la diversité des messages qu’elle aura à transmettre sur les mêmes faits ouvrira à la multiplicité des interprétations, sortira du rabattement sur le passé et sur les origines, refusera l’affirmation maniaque d’une vérité unique, recherchera la pluralité des récits et des mises en scène. Cette ouverture sera permise par une véritable hétérogénèse des situations collectives, dans laquelle l’apprentissage ne se fera plus par imitation mais par exploration du différent, constitution progressive de l’un en l’autre du nouveau, retrait progressif des marques de l’un et de l’autre dans une nouvelle synthèse. De nouveaux rapports s’affirmeront entre les êtres, caractérisés moins par leurs sexes, leurs ethnies ou leurs générations que par leurs machinismes de prédilection, leurs médias préférés. De nouveaux savoirs s’affirmeront au côté de la science produite dans les laboratoires et les universités, et fourniront à celle-ci de nouvelles hypothèses pour prolonger ses recherches.

Les textes de Félix sont cependant traversés par l’angoisse qu’il n’en soit pas ainsi et que la révolution moléculaire à l’oeuvre le long des nouveaux machinismes technologiques soit brutalement interrompue par une catastrophe politique dictatoriale. Celle-ci est appelée en effet par la mise en série de toutes les micro-catastrophes qui se produisent le long des axes de sémiotisation par exclusion des territoires de désir rejetés par son entreprise d’unification, et par dégradations des territoires naturels ou sociaux. Le développement du capitalisme s’accompagne d’un cortège d’évènements néfastes, traités par lui comme autant de scories et de justificatifs de la soumission. C’est dans ce champ travaillé par le militantisme écologique et l’entreprise politique des verts qu’il importe notamment de développer au plus vite des cartographies schizoanalytiques qui donnent une valeur motrice à l’incertitude contemporaine. Loin de pousser à l’acceptation des mots d’ordre dominant, celle-ci doit ouvrir à la pluralité des hypothèses, éveiller au goût du risque et de la création collective.

Le développement machinique actuel en généralisant à l’ensemble de la société la capacité à produire des messages médiatisés a créé une situation inédite de déhiérarchisation, d’égalisation potentielle. La transversalisation de l’ensemble des processus sociaux est devenue possible, avec les risques d’effondrement de la reproduction centralisée que cela implique. La violence des réactions du capitalisme, et des mouvements qui parcourent en écho l’ensemble des corps sociaux, en est forcément exacerbée. La recherche de solutions se fait en même temps à l’échelle mondiale, ce qui intensifie encore les soubresauts des anciennes territorialités étroites en train de perdre leur fonctionnalité. D’où l’importance de créer par petits groupes ou de manière plus transversale de nouveaux lieux de cartographie de la subjectivité à partir desquels pourraient s’affirmer de nouvelles valeurs ; d’où l’importance de se mettre en travers de toutes les tentatives de mises en équivalence généralisée, de concentration de la vérité et de la valeur.

Il s’agit de créer une nouvelle logique des intensités « une écologique « , qui sur des dimensions toujours renouvelées, repère la logique du mouvement machinique, et les territorialités sociales qu’il tangente, autour desquelles il s’enroule, et qu’il entraine dans son mouvement sans pour autant les détruire, en les dilatant au contraire, en les ouvrant aux autres territorialités qui les bordent, en organisant une déterritorialisation en douceur. La littérature, la science, la philosophie, l’art ont été jusqu’ici des pratiques de déterritorialisation douce parce qu’inscrites en marge de la part dominante du socius, dans des espaces réservés à l’intellectualité, dans des espaces supérieurs. Le développement des médias de masse, comme auparavant certaines pratiques religieuses ou éducatives, a donné à tous un accès imaginaire à cette sphère intellectuelle. Le développement des outils technologiques médiatiques offre à tout un chacun la possibilité d’aller y puiser pour de vrai, et d’en faire dériver de nouvelles formes de production encore inconnues à ce jour. La révolution moléculaire est plus que jamais à l’ordre du jour ; son avènement dépendra de notre capacité à vaincre l’ambivalence du désir dans des pratiques schizoanalytiques collectives qui restent à inventer.

L’actualité de la pensée de Félix

Vingt après leur rédaction les textes de Félix restent complètement d’actualité, y compris dans leur ton un peu prophétique, dans leur appel à l’organisation politique. En vingt ans l’intégration de la planète a avancé, et les technologies financières du capitalisme se sont améliorées tout en connaissant de sérieuses déconvenues. La pression vers l’appauvrissement et la désolation de plus grandes masses d’habitants de la planète s’est confirmée ; l’asservissement des techniciens et autres professionnels à des machinismes de plus en plus sophistiqués s’est accru. La révolution moléculaire est restée rampante : fourmillement de petits groupes, difficulté à faire des ponts à partir des bordures entre groupes, faible élaboration théorique ou poétique, éparpillement dans les causes lointaines, usage des moyens technologiques de communication pour construire cahin-caha des morceaux de plan d’immanence, des espaces où les évènements peuvent se diffuser, les solidarités s’organiser.

Les psychanalystes sérieux prétendent que la schizoanalyse est une théorie mise à la disposition des looserspour se conforter dans leur être, comme le cinéma a pu être une mise en scène de loosers pour accompagner les méditations de leurs semblables sur les méandres de leurs propres vies. Il faut répondre à ces gens sérieux catégoriquement oui. Mais je préfère dire « désaffiliés « à la fois pour rendre hommage aux belles analyses de Robert Castel sur la décomposition de l’état providence gagné par les luttes de la classe ouvrière, et pour désigner au plus juste la condition de base de tout un chacun dans ce mouvement dont le premier manifeste s’est appelé L’AntiOedipe.Les désaffiliés ont besoin de comprendre non pas pourquoi ils ont perdu, et pourquoi ils n’ont pas su répondre aux attentes de leurs parents, mais qu’est-ce qu’ils peuvent faire de cette perte, de la position sans repères qui est la leur. Car si les désaffiliés ont perdu le pouvoir sur leur vie, ils détiennent toujours comme le dit l’américaine Starhawk le pouvoir du dedans, le pouvoir de tout être vivant. Les désaffiliés disposent aujourd’hui de nouveaux instruments pour composer l’espace, former des communautés, construire des identités, tisser des alliances, forger de nouveaux repères, et libérer le mental de son aspiration à la normalité.

Félix Guattari (1930-1992) a animé la clinique psychiatrique de La Borde fondée par le docteur Jean Oury, le journal La Voix Communiste (1956-1962), la FGERI (Fédération des groupes d’études et de recherches institutionnelles, 1965-1967), le CERFI (Centre d’études, de recherches et de formations institutionnelles, 1967-1980), le CINEL (Comité d’initiative pour de nouveaux espaces de liberté (1979 - 1992). Il a dirigé la publication des revues Recherches (1965-1980) et Chimères (1979-1992).

Il est l’auteur de

Psychanalyse et transversalité, Maspéro, Paris, 1972

La révolution moléculaire, Editions Recherches, Paris, 1977

L’inconscient machinique, Editions Recherches, Paris, 1979

Les années d’hiver, Bernard Barrault, Paris, 1985

Cartographies schizoanalytiques, Galilée, Paris, 1989

Les trois écologies, Galilée, Paris 1989

Chaosmose, Galilée, Paris, 1990

En collaboration avec Gilles Deleuze :

L’anti-OEdipe, Minuit, Paris, 1972

Kafka, pour une littérature mineure, Minuit, Paris, 1975

Mille Plateaux, Minuit, Paris, 1980

Qu’est-ce que la philosophie ? Minuit, Paris, 1991

En collaboration avec Toni Negri

-  Les nouveaux espaces de liberté, éditions Dominique Bedou, Paris 1985.


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