S E M I N A I R E

Générations de tous les temps, unissons-nous

mardi 9 novembre 2004 par Bernard Guibert

Mais le concept de développement durable, qui était progressiste en 1992 a été progressivement dénaturé et récupéré par nos économies de marché

Décroissance : pourquoi, comment ?

Le concept de décroissance est-il la nouvelle frontière du développement soutenable ou le renouvellement de la réflexion sur les comportements ?

Introduction

Pourquoi l’altermondialisme doit-il prendre au sérieux la théorie de la " décroissance " ?

Au nom de leur fondamentaux, le plus fondamental parmi tous leurs fondamentaux, au nom de la "solidarité avec les générations futures".

De manière "naïve" "l’altermondialisme veut léguer" aux générations futures une planète Terre viable c’est-à-dire le vaisseau spatialde la planète Terre où existent toujours les conditions naturelles d’existence de l’espèce humaine.

Or l’intuition qui est à la base de nos engagements militants est que, dans le langage de "la boutique", dans le langage des "petits commerçants" qui pourtant n’est pas le fonds de commerce "de l’altermondialisme, nous « mangeant notre capital", notre "capital naturel".

D’où, historiquement, la "vertu pédagogique" du développement durable défini par le rapport Brundtland en 1987 au moment de la préparation du sommet de la Terre de Rio de Janeiro de juin 1992 : "le développement durable est le développement qui permet de satisfaire les besoins des générations présentes sans compromettre les capacités des générations futures à satisfaire les leurs." cette définition a été introduite dans la législation française nationale dans l’article un de la loi Barnier du 2 février 1995.

Pour l’altermondialisme cette définition de développement durable pourrait être rapprochée du principe de responsabilité énoncé en 1979 par Hans Jonas, un des pères spirituels de l’écologie politique. Selon celui-ci l’impératif catégorique qui s’impose en cette fin de XXe siècle s’inspire et généralise la maxime kantienne : " Agis de manière à ce que les générations futures puissent connaître une existence authentiquement humaine(c’est-à-dire digne d’être vécue)."

Une définition minimale de cette existence authentiquement humaine semble identique à celle du développement durable : la capacité à satisfaire les besoinsmatériels.

Mais le concept de développement durable, qui était progressiste en 1992 a été progressivement dénaturé et récupéré par nos économies de marché. Aujourd’hui le développement durable devient la « nouvelle frontière « de l’économie de marché. L’environnement devient le dernier créneaudes fonds de placement éthiques à la recherche de forts taux de retour sur investissement.

Et ce n’est pas la subtilité sémantique qui consiste à changer développement durableen développement soutenable, subtilité sémantique qui échappe au commun des mortels en dehors des Verts, des altermondialistes et de quelques initiés, qui change les choses.

Il faut donc réveiller notre vigilance écologique anesthésiée par les sirènes de l’économie de marché et après avoir milité pour le développement durable, le dénoncer. Faut-il pour autant " brûler ce que nous avons adoré" parce que, au fond, le développement durable porte atteinte aux générations futures ? Faut-il désormais militer pour la "décroissance" par fidélité au « principe de responsabilité « avec les générations futures ?

C’est de cette fidélité éthique que je partirai. Notre slogan, au fond, devrait être « générations de tous les temps unisson nous ! « .

Mon exposé s’articulera en deux parties :

1 ce qui nous unit avec le mouvement social : fidélité à la solidarité sociale née au 19e siècle.

2 ce qui nous distingue du mouvement social au XXIe siècle : la solidarité avec les générations futures.

En quoi l’économiste et écologiste s’opposent ?

Le « solidarisme « , — l’État-providence —, est ambigu : il n’est pas en rupture avec l’économie de marché. En effet l’État-providence, —les assurances sociales—, repose sur ce qu’est " l’intérêt bien compris " du donnant-donnant entre contemporains, de l’échange d’équivalents au coeur de l’économie de marché.

Si on se réfère aux fondateurs de l’économie politique moderne, et en particulier à Adam Smith, la meilleure solidarité est réalisée par le marché dans la mesure où le marché rend inutile tout autre mécanisme que l’égoïsme bien compris. C’est la phrase célèbre d’Adam Smith : « Je n’attends pas de la bienveillance de mon boucher la satisfaction de mes besoins matériels « . Mais le moteur de l’échange marchand, c’est l’égoïsme. Comme dit un proverbe lyonnais : « Si chacun pensait bien à soi on n’aurait pas besoin de penser aux autres « . Soyez égoïstes : la solidarité de la main invisible vous sera donnée de surcroît. Cela renvoie également à la théorie de Mandeville selon lequel les vices privés aboutissent à la vertu publique. Ainsi le dialogue entre l’économiste et écologiste est un dialogue de sourds. La soutenabilité faible consiste à internaliser les coûts. Elle consiste également à substituer sans limite le capital artificiel au capital naturel.

Selon les économistes, si les individus le décident, il n’y aucun inconvénient à remplacer les fleurs naturelles par des fleurs en matière plastique. Il n’y aucun inconvénient à conserver la nature dans des conservatoires ou dans des banques de gènes.

Les écologistes eux sont pessimistes. Ils pensent qu’il y a des décisions réversibles et d’autres qui sont irréversibles. Dans ce dernier cas ils affirment qu’il faut faire jouer le principe de précaution. Quand on ne sait pas, il faut d’une part chercher à savoir. Mais en attendant de savoir que, il faut pouvoir continuer à « donner « . Ainsi les écologistes rejoignent les anthropologues qui rappellent à juste titre qu’au-dessus des lois du marché, par-delà les siècles des siècles, il y a une économie de don sans laquelle l’économie de marché ne subsisterait pas une seule seconde. Ainsi avant de penser à reproduire l’économie de marché,il faut à tout prix reproduire l’économie du don.

Les économistes sont optimistes : selon eux la somme totale du capital naturel et du capital artificiel s’accroît avec le temps, même s’il y a substitution du capital artificiel au capital naturel.

Les écologistes par contre sont pessimistes. Ils pensent que la destruction du capital naturel n’est pas compensée par l’augmentation du capital artificiel. En conséquence les écologistes plaident pour qu’il y ait un taux d’intérêt négatif. Cela signifie que les écologistes plaident pour que l’intérêt des générations futures prime l’intérêt des générations présentes.

Générations de tous les temps, unissons-nous !

La mission historique qui incombe à l’écologie politique, dans la conjoncture mondiale actuelle, consiste à substituer au fameux slogan du 19e siècle « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! « Un nouveau slogan, le slogan du XXIe siècle si vous voulez, « Générations de tous les temps, unissons-non ! « .

Si l’écologie radicale réussissait cette transformation elle s’affirmerait d’abord en continuité avec les idéaux de solidarité sociale nés au 19e siècle. Cela est justifié dans la mesure où l’écologie politique a démontré les liens entre l’écologique et le social.

L’organisation économique et sociale actuelle, — le capitalisme pour l’appeler par son nom —, devrait être plutôt considérée comme un manque d’organisation, comme une « désorganisation « , comme un déficit généralisé de régulation et de maîtrise. Ces désordres et ses instabilités, ces crises dont le seul remède préconisé est la fuite en avant dans une croissance productiviste, génèrent des dégâts aussi bien pour l’environnement, menace sur le climat, destruction de la biodiversité etc., que pour le social : accroissement exponentiel des inégalités et de la misère, économie mafieuse, terrorisme etc. La solidarité qui devait être prioritairement sociale au 19e siècle devait inclure l’environnement au XXe siècle.

En effet le développement de la science de la technique est tel que désormais ce ne sont pas seulement les conditions artificielles de productionqui sont perpétuellement révolutionnées mais les conditions naturelles de reproductionde l’être humain : l’air qu’il respire, l’eau qu’il boit, la nourriture qu’il mange, les médicaments qui perdent de leur efficacité, les nouvelles maladies qui apparaissent, sans compter les risques de rayonnements ionisants, le bouleversement du climat, la destruction de la biodiversité etc.

La doctrine d’inspiration socialiste qui à la fin du 19e siècle a systématisé ce devoir de solidarité sociale entre les humains face aux dégâts sociaux du capitalisme s’appelle le « solidarisme « , dont les théories ont été développées par Duguit, Bourgeois, Gide (l’économiste oncle de l’écrivain André Gide) etc..

Ce « solidarisme « , selon l’écologie radiacle, doit être généralisé dans le XXe siècle à l’environnement. Et réciproquement ce « solidarisme écologique « doit renforcer en retour la « solidarité sociale « primitive dans la mesure où l’accès aux différents moyens de se protéger des catastrophes environnementales générées par le capitalisme est tellement inégal et que le meilleur moyen de les prévenir consiste à miser sur les valeurs de solidarité, valeur diamétralement opposée à celles qu’exaltent l’esprit de compétition et la recherche du profit maximum qui caractérisent « les sociétés de marché « dans lesquelles nous vivons que nous le voulions ou non.

Mais avec l’écologie politique la solidarité entre contemporains dans le domaine du social et de l’environnement, solidarité qui pourrait être justifiée de manière égoïste comme la défense de l’intérêt bien compris de tous, se double d’un souci qui paraît, de prime abord, radicalement désintéressé et neuf, le souci des générations futures. Ce souciexistait déjà dans le « solidarisme « qui inspire en grande partie l’État-providence. Après tout la solidarité intergénérationnellese concrétise déjà avec la génération qui suit et la génération qui précède par la retraite par répartition et par la politique familiale : la génération qui produit la richesse par son travail est solidaire de ses ascendants qui sont à la retraite et de ses enfants qu’elle élève et éduque. En ajoutant à cette composante sociale et économique de la solidarité entre les générations une composante environnementale correspondant au souci vis-à-vis des conditions naturelles d’existence sans lesquelles l’humanité ne peut même pas survivre, il semble que l’écologie politique ne fait que poursuivre le solidarisme du 19e siècle.

Toutefois l’écologie politique ne se contente pas de compléter le volet social par le volet environnemental. En se souciant du très long terme, l’écologie politique va au-delà des deux seules générations contemporaines de la population active, celle qui précède (les ascendants) et celle qui suit (les enfants). Elle approfondit l’horizon temporel pour y inclure les générations qui n’existent pas encore.

Cette solidarité sociale peut-elle inclure les générations futures au XXIe siècle comme nous y invite Hans Jonas ?

Mais est-ce possible ? Le « solidarisme « du 19e siècle peut-il inclure au XXIe siècle les générations futures des « siècles des siècles« à venir ?

La solidarité intergénérationnelle comme prolongement de la solidarité du socialisme français.

Sur le plan économique cette solidarité implique qu’on mette au point des techniques de calcul et des prévisions à long terme et qu’on effectue une « prévoyance généralisée « . Sur le papier rien de plus facile. À part que si au lieu d’avoir une « préférence égoïste pour le présent « , ce qui se traduit en calcul économique classique par un taux d’intérêt positif, on se met à avoir un souci « altruiste « pour le futur, on devrait adopter des taux d’intérêt négatifs. Scandale ! Impensable ! Hurlent en coeur les économistes distingués qui se trahissent ainsi comme des prédicateurs serviles et stipendiés de la religion du profit.

Un taux d’intérêt « négatif « cela dépasse les catégories de l’entendement économique. Cela n’existe pas pour le calcul économique rationnel.

Cela est doublement iconoclaste et sacrilège. Non seulement c’est un scandale pour les théoriciens, mais c’est une folie pour les hommes d’affaires (un scandale pour les juifs et une folie pour les gentils dirait Saint-Paul). En effet, si on fait semblant de croire aux soi-disant théorèmes de la pseudo science économique, l’économie néoclassique démontre mathématiquement que dans une économie de marché concurrentiel à long terme le taux de croissance est égal au taux d’intérêt. Si le taux d’intérêt est négatif, la croissance est négative. Adieu veaux, vaches, cochons, poulets ! Ainsi le taux d’intérêt apparaît comme une métonymie et une litote du profit.

Le discours de l’écologie politique est donc particulièrement radical : ou les générations futures, ou le profit. Il faut choisir. Nous sommes embarqués !

Mais comme l’économie est une pseudo-science, on pourrait faire une exception à la solidarité entre humains et laisser cyniquement mourir les économistes d’apoplexie.

Difficultés politiques : comment démocratiser la solidarité intergénérationnelle ?

Mais c’est sur le plan politique que réside la plus grande difficulté pour mettre en oeuvre la solidarité intergénérationnelle. En effet le mouvement social a depuis le 19e siècle une expérience de ce qu’est l’économie solidaire : « un homme (ou une femme) une voix « . Cela s’oppose à la logique des conseils d’administration des sociétés anonymes où vaut la règle : « tant de dollars d’actions, tant de voix « .

Ainsi à la « gouvernance censitaire « de l’économie capitaliste s’oppose la « gouvernance réellement démocratique « de l’économie sociale et solidaire.

Mais comment mettre en oeuvre une telle démocratie entre les générations ? Comment faire voter les enfants qui n’existent pas encore ? Cela ressemble aux techniques de fraude électorale qui consistent à faire voter les morts. D’où une crise de légitimité structurelle de la solidarité intergénérationnelle qui redouble la crise de la démocratie représentative que nous vivons actuellement : qui peut prétendre légitimement être le porte-parole des générations futures et, accessoirement, voter en leur nom ?

Il ne semble pas qu’il y ait de solution politique satisfaisante.

On en est réduit à appliquer aux relations intergénérationnelle les règles de justice élaborées par John Rawls. Le « voile d’ignorance « est ainsi particulièrement bien réalisé par les générations futures : à la succession des générations, il faut que chaque génération « lègue « à celle qui lui succède autant qu’elle a reçu sans pour autant compromettre sa propre existence. On retrouve ainsi la définition canonique du « développement soutenable «  : satisfaire les besoins des générations présentes sans compromettre la faculté des générations futures à satisfaire les leurs.

Si on suppose qu’on puisse quantifier ce que chaque génération lègue à la suivante, le « capital naturel « et le « capital artificiel « , comme disent les idéologues de l’économie et qu’on puisse additionner les deux composantes en une seule, le « capital total net « , il faut que cet héritage augmente à chaque génération, ou, tout du moins, ne décroisse pas.

Dans le cadre de la pseudo-science économique on peut quantifier le capital naturel en argent et donc l’ajouter au capital artificiel. La « soutenabilité faible « dans ce cadre, est définie par Solow comme celle qui assure l’augmentation du capital total quitte à ce qu’on puisse substituer du capital artificiel au capital naturel. Comme les ressources naturelles sont finies (voir le pétrole par exemple) la « soutenabilité faible « nous promet que notre planète Terre deviendra à terme un véritable « vaisseau spatial « 100 % artificiel. Toujours dans le cadre néo-classique la soutenabilité forte met des « seuils « à l’artificialisation de la nature : on ne peut pas remplacer toutes les fourmis par des animates . Il faut donc multiplier les « réserves à peaux rouge « , les « réserves naturelles « , les banques de gènes etc.. En attendant des jours meilleurs pour une reconstitution de la nature in vitro.

Si on dessaoule, les délires de la pseudo-science économiques ont ceci de bon qu’ils invitent à reconsidérer quelles sont les « richesses « que nous léguons à nos enfants, comment on les « comptabilise « . On voit alors que la croissance du PIB reflète mal ce que nous léguons. Il faudrait se limiter à la FBCF. Et encore on n’aurait que le capital artificiel. Il manquerait le capital naturel.

La règle inspirée par John Rawls donnerait quelque chose comme : adopter un sentier de développement qui ne fait pas baisser la consommation courante (à supposer qu’elle reflète bien la satisfaction des besoins courants) et augmente les deux composantes « capital naturel « et « capital artificiel « .

Bien que dans le cadre actuel, ce soit très difficile à démontrer, l’intuition des écologistes est qu’actuellement la croissance du PIB se fait au prix de la destruction du capital naturel, sans que la substitution compense effectivement. On en a des indices avec le « ciseau « que les statistiques permettent d’observer entre les indicateurs de bien-être et la croissance du PIB. Notamment dans les pays qui ont été les premières victimes des politiques ultra-libérales, les « révolutions conservatrices de Reagan et Thatcher « , le bien-être diminue alors que le PIB augmente.

Il faut donc arrêter cette catastrophe. L’essentiel est que la quantité de ce que nous détruisons décroisse et que la quantité de ce que nous léguons, dont une grande partie est « invisible « dans les statistiques en valeurs monétaires, augmente.

Ce qui doit décroître c’est ce qui est répandu sur les affiches publicitaires. Ce qui doit croître c’est ce qui est « invisible pour les yeux « , comme dirait le Petit Prince, et que nous voulons léguer à nos enfants.

La solidarité intergénérationnelle implique en même temps une rupture avec le « solidarisme « .

Mais il faut revenir sur cette notion d’héritage que nous voulons léguer aux générations futures. En effet pas plus qu’il ne peut y avoir de vote intergénérationnel, il ne peut y avoir d’échange, a fortiori marchand, entre les générations. Léguer, cela relève de la logique du don, du don post-mortem, et non pas du donnant-donnant entre vifs. La prétention de nos sociétés de marché à être totalement régies par la logique marchande est donc non seulement absolument mensongère, mais en outre elle va à l’encontre de la logique du don qui est à la base de la « socialité primaire « grâce à laquelle nous nous reconnaissons mutuellement solidaires dans l’appartenance à une même humanité.

(Selon le philosophe Hans Jonas garantir aux générations futures une existence authentiquement humaine, une existence authentiquement morale et politique, consiste à leur garantir la possibilité qu’ils auront de pouvoir donner à leur tour à leurs descendants quelque chose à léguer).

Or l’extension des rapports marchands à toutes les composantes de la nature humaine, y compris sa reproduction, flatte le délire insensé de ne devoir notre existence qu’à nous-mêmes : la société de marché nous somme d’être nos propres auteurs, d’être tous des « self-made-man « , de ne rien devoir à personne d’autre, ni ascendant, ni enfants, que nous-mêmes.

Personne en réalité n’y arrive. Personne ne peut y arriver. Cette exigence rend fou.

Cette folie collective grandissante, Alain Ehrenberg l’a décrit que dans « La fatigue d’être soi « . L’effondrement des repères, la volonté folle d’éradiquer toute logique du don aboutit à ce que nos sociétés sont de plus en plus malades de dépression permanente et généralisée et consomment de plus en plus de drogues, de substituts (alcool, tabac, vitesse, sexe etc.) et d’anti-dépresseurs.

La part dans le PIB de cette « mauvaise croissance « augmente et hypothèque de plus en plus lourdement la capacité du PIB a contribué effectivement au « bien-être « (welfare).

Les institutions qui ont mis en acte pratiquement le « solidarisme « socialiste de la fin du 19e siècle sont celles de l’État-providence. Le système des retraites, le système des transferts de la politique familiale (combinaison des allocations familiales et des mécanismes de l’impôt sur le revenu) et le système scolaire assurent ainsi des redistributions entre les générations qui allaient, avant d’être menacées de démantèlement par le gouvernement actuel, dans le sens d’un égoïsme intelligent des générations vivant en même temps, les générations contemporaines. Réinterprétées dans le cadre de la rationalité instrumentale, elles incarnent l’intérêt bien compris des différentes générations en question.

Mais l’affaiblissement de la logique du don approfondit la crise morale et financière de l’État-providence. A fortiori celui-ci, exténué par la solidarité intergénérationnelle avec les générations vivantes, ne peut que faillir à l’ambition d’élargir cette solidarité à toutes les générations futures.

La catastrophe semble donc inévitable. Quelle attitude avoir face à cette « course vers le mur «  ? Le slogan de la décroissance me paraît relever d’une attitude prophétique qui vise à conjurer ce qu’elle prophétise, plutôt qu’à le prévoir. C’est ce que Jean-Pierre Dupuy appelle le « catastrophisme éclairé « . Il rapproche ainsi le Jonas de la Bible, prophétisant la fin de Ninive, si ses habitants ne se repentent pas, et le Jonas du XXe siècle, énonçant le « principe de responsabilité « . Dans les deux cas il s’agit de ne pas désespérer de la liberté humaine. Si on veut se moquer de cet angélisme que l’époque tragique que nous vivons appelle, j’évoquerai la figure du professeur Philipinus de l’Étoile mystérieuse de Tintin. Dans un accoutrement digne de Hare Krishna, il se promène dans la ville en frappant un gong et en criant : « la fin est proche. Repentez-vous ! Repentez-vous ! « . Mais dans ce cas il s’agit d’une prévision : l’Étoile mystérieuse approche. Le repentir ne peut avoir de conséquences que dans l’au-delà et non pas en ce bas monde. Il n’en est pas de même pour le Jonas de Ninive et le Jonas du XXe siècle : la croissance aboutira à la catastrophe, c’est-à-dire à la destruction de la planète, destruction qui sera précédée de guerres géopolitiques pour le pétrole ou l’eau, que SI, — et ce SI est essentiel puisqu’il fait toute la différence entre un jugement hypothétique et un jugement assertorique —, vous renoncez à stopper la prolifération des métastases de la « mauvaise croissance « .

Le « catastrophisme éclairé « , — pour reprendre l’expression de Jean-Pierre Dupuy —, est cette logique intertemporelle paradoxale qui consiste à faire en sorte que le fatal ne se réalise pas, que le certain devienne impossible.

Ainsi le « slogan de la décroissance « apparaît comme une variante du « catastrophisme éclairé « .

Conclusion

Crise en grec signifie jugement. Nous vivons une crise de civilisation dont l’enjeu est la survie même de l’humanité. La solidarité avec les générations futures qui est au principe même du développement soutenable a pour degré zéro, la possibilité même de venue au monde de ces générations. Le cynisme absolu consiste à se satisfaire de cette idée que s’il n’y a plus personne dans le futur a fortiori il n’y aura plus personne pour condamner les générations présentes.

À l’opposé de cet égoïsme absolu, le principe de responsabilité énoncé par Hans Jonas, pose que notre impératif moral minimal catégorique, « écologique « , consiste à faire en sorte qu’il puisse y avoir des générations futures d’êtres authentiquement humains, c’est-à-dire capable de « donner « , pour qu’elles puissent être les témoins de l’Univers et nos juges moraux. Par feed-back sur notre époque cet impératif catégorique comporte un jugement sur notre économie-monde, jugement qui doit remettre en cause notre mode de développement et notre mode de vivre ensemble. Le jugement moral est en même temps politique puisque la solidarité ne peut pas être mise en oeuvre de manière solitaire.

Cette crise de civilisation, — ce jugement moral porté par les générations futures sur notre époque —, implique une entreprise politique. Elle implique en effet de nouer des alliances politiques pour que le slogan de la décroissance, la prophétie du « catastrophisme éclairé « puisse être effectivement conjurée.

Avec les socialistes héritiers du « solidarisme « du 19e siècle, y compris dans leurs variantes sociale-libérales, nous devons défendre la solidarité avec les contemporains, et donc défendre les acquis de l’État-providence, la solidarité intergénérationnelle concrétisée par les transferts liés aux retraites, à la politique familiale, au système de santé et au système scolaire, nous devons défendre le service public, contre le démantèlement néo-libéral.

Mais cette défense contre le démantèlement néo-libéral ne peut se contenter de vouloir retourner à l’État-providence des 30 glorieuses et de la première gauche. Il faut en effet élargir la solidarité aux générations futures et pour cela substituer de plus en plus à la logique du donnant-donnant marchant la logique du don, qui n’a jamais disparu dans l’économie domestique et dans l’économie sociale et solitaire. Mais pour la « moderniser « afin qu’elle domine un jour la logique du donnant-donnant marchand, il faut commencer par inventorier toutes les composantes non seulement de la richesse marchande (le PIB), mais également du non-marchand (la nature et les relations sociales désintéressées), afin de décider ce qui doit croître et ce qui doit diminuer, afin de se libérer des « forces aveugles du marché « qui nous font aller droit dans le mur de la guerre, de la misère sociale et de la destruction de la vie sur Terre.


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