S E M I N A I R E

Mutations et effritement des frontières entre travail et hors travail : la productivité du temps libre

vendredi 18 septembre 2009 par Delphine Vallade

Cet affaiblissement se manifeste très concrètement à plusieurs niveaux. Par exemple, à travers la difficulté croissante à évaluer la durée du travail effectif

Delphine Vallade [1]

Cette communication vise à éclairer un phénomène aujourd’hui communément constaté : l’affaiblissement des frontières traditionnelles entre travail et hors travail. Cet affaiblissement se manifeste très concrètement à plusieurs niveaux. Par exemple, à travers la difficulté croissante à évaluer la durée du travail effectif pour des métiers tels que celui d’enseignant, de travailleur social, de commercial, de chef d’entreprise, etc..., mais aussi à travers la diffusion de supports matériels identiques dans la sphère domestique et dans la sphère professionnelle (ordinateur, multimédias, téléphone portable, etc...). Cet effritement des frontières temporelles tient également au fait que le temps libre, c’est-à-dire, le temps dont chacun peut user librement, le temps à soi, en dehors du temps professionnel et du temps des contraintes domestiques, tend à devenir un temps « actif« , irréductible au repos compensatoire. Différentes sources statistiques indiquent en effet que, depuis une 20taines d’années, le temps libre s’ouvre sur des pratiques artistiques, culturelles et sportives très diversifiées, ainsi que sur des activités bénévoles, des échanges de services plus ou moins formels ou encore sur des activités de formation et d’autoformation.

Comment analyser ces évolutions ? L’affaiblissement de la frontière entre travail et hors travail nous renvoie-t-elle à une série d’ajustements dans l’organisation sociale du temps ? Ou, au contraire, est-elle la manifestation d’une transformation profonde de l’économie ? La manifestation de ce que Isabelle Billard (1998) appelle une « nouvelle économie du temps«  ?

C’est cette seconde hypothèse que nous proposons de développer ici à partir d’une mise en perspective historique du rapport travail/hors travail dans la dynamique longue du capitalisme.

Précisément, nous souhaitons montrer que, dans la période actuelle, en s’affirmant, la logique cumulative du savoir et de la formation impose progressivement une ré-organisation du rapport travail / non travail, au sein de laquelle le temps libre n’est plus un temps résiduel, mais un temps opératoire.

Notre démarche s’appuie sur la construction d’une correspondance entre la régulation du système économique et la dynamique des « temps sociaux« . Par cette notion, nous proposons d’analyser l’articulation complexe et changeante entre les différents temps qui participent à la production et à la reproduction économique et sociale. Autrement dit, dans un modèle économique stabilisé, l’organisation des temps sociaux forme une structure cohérente qui assure la reproduction du système. Nous nommons cette structure Unité Reproductive.

Soutenir que les transformations économiques et sociales en cours se traduisent par une transition vers une nouvelle économie du temps implique, d’une part, de rendre compte des « économies du temps« antérieures et, d’autre part, d’identifier les éléments qui montent dans la forme ancienne, en l’altérant, et qui sont susceptibles de participer à une nouvelle cohérence d’ensemble.

Sans, retracer ici toute une fresque historique, nous procéderons en deux étapes. La première partie se centrera sur la genèse d’une frontière entre travail et hors travail et sur la structuration du temps hors travail dans le capitalisme industriel. Les transformations du rapport travail / hors travail enregistrées tout au long de cette période sont à l’origine d’un éclatement de la structure temporelle industrielle qui se manifeste aujourd’hui, à la fois dans le temps de travail et dans le temps libre. La deuxième partie s’attachera à identifier ces contre tendances ainsi que les « potentialités contradictoires« portées par l’émergence d’une nouvelle unité reproductive dans la crise contemporaine.

1ère partie - Périodisation du rapport travail/hors travail et structuration du temps libre dans le capitalisme industriel

Dans une approche historique, aborder la question du temps libre implique de s’interroger sur son contraire : le temps de travail. L’émergence de cette catégorie analytique, précisément « la durée du travail« , marque l’achèvement d’une transition longue entre l’unité reproductive préindustrielle et l’organisation sociale du temps propre au capitalisme industriel. Au cours de cette phase transitoire, les processus d’industrialisation et de salarisation engagent une mutation profonde du rapport au temps et de son « découpage« . Quels sont les éléments significatifs de cette transition ? Suivant quelle rationalité s’articulent les temps sociaux et comment s’opèrent les ajustements dans l’unité reproductive industrielle ? Nous montrerons que le développement d’un temps social de loisir, au cours de l’entre-deux-guerres et après la Libération, participe de cette même rationalité, et ce, malgré la transformation des modes de vie qui caractérise la période historique couverte par le capitalisme industriel.

1. Configuration des temps sociaux dans le passage d’une économie préindustrielle à une économie industrielle : l’émergence du « temps de travail« et ses implications sur la structure temporelle

Si elles paraissent lointaines, les formes transitoires, à partir desquelles l’organisation sociale du temps bascule d’un monde rural et agricole vers une société plus urbaine et industrialisée, rendent compte de processus d’une grande actualité. En effet, la phase historique, incertaine, au cours de laquelle émerge la notion de « durée du travail« , met en jeu des « stratégies« d’acteurs et des processus d’adaptation en certains points comparables à ceux à l’oeuvre dans la période actuelle. Cette phase de transition entre deux économies du temps, impulsée par le renouvellement de la division du travail, pose les fondements de la structure temporelle industrielle en instaurant une frontière entre travail et hors travail.

La transition vers une nouvelle économie du temps résulte, tout d’abord, de la déconstruction des temps sociaux anciens, réglés par la production agricole et les modes de vie lui correspondant. Ainsi, dès le premier quart du 19ème siècle, le réaménagement des rythmes de travail lié à la Révolution Industrielle introduit une série de « contre tendances« dans la dynamique de l’unité reproductive préindustrielle.

Le développement de la production industrielle s’effectue tout un temps à partir de la mobilisation d’ouvriers-paysans dont le temps de travail est d’abord subordonné au rythme de l’activité agricole. L’émergence du statut de salarié, et, avec lui, de la définition du travail et du temps de travail, trouve en effet ses racines dans une série de formes transitoires de mobilisation de la main d’oeuvre. La pluriactivité familiale - qui assure une autoconsommation et/ou un revenu au groupe familial - ou encore, la mobilité intra-annuelle des ouvriers-paysans entre les activités industrielles (elles-mêmes parfois réalisées à domicile) et les travaux agricoles constituent autant d’exemples de formes mixtes, significatives du passage d’une unité reproductive à l’autre (Luciani 1987, Mouriaux 1998).

La salarisation croissante de cette main d’oeuvre, qui repose sur le transfert des familles vers des unités urbaines et la recherche de gains salariaux relatifs plus importants, correspond à la déconstruction des temps sociaux anciens. En effet, le salariat coupe les « systèmes familiaux« du produit de leur travail, mettant en cause les structures assurant la cohérence de l’unité reproductive préindustrielle.

Progressivement, les activités industrielles et agricoles se dissocient. Plus avant, le développement de la production industrielle conduit à isoler le temps « productif« des autres temps sociaux et à transférer la maîtrise de ce temps aux propriétaires des moyens de production.

Cette séparation du temps de travail des autres temps sociaux, contradictoire avec le modèle préindustriel, va de pair avec une nouvelle norme d’efficacité productive. En effet, dans l’organisation économique montante, cette efficacité procède par l’extériorisation, hors du temps de travail, des séquences « improductives« ou « reproductives« , comme le repos quotidien, les temps d’apprentissage ou de discussion, activités qui s’entremêlaient dans l’économie préindustrielle.

Au cours de cette transition, le travail lui-même change de signification (Fridenson, Reynaud dir. 2004). Seule la vente de la force de travail, dans le cadre d’un rapport marchand, est reconnue comme tel. Le temps de travail domestique, mais également les temps éducatifs, qui participent à la reproduction du système économique, sont exclus du « temps économique« , le temps de travail salarié direct, considérer dès lors comme le seul temps productif. Avec la délimitation de ce temps de travail la référence n’est plus la tâche à accomplir mais le travail lui-même, appréhendé par sa durée.

Ce processus d’extériorisation, impulsé par une régulation centrée sur la croissance du taux de profit, affecte l’ensemble de la structure temporelle. Le plus souvent abordé du point de vue de la recomposition du temps de travail, à travers la parcellisation des tâches notamment (Aglietta 1976, Coriat 1979), ce processus est tout aussi déterminant dans la recomposition qu’il opère sur le temps hors travail.

Tout d’abord, la dynamique d’épuration du temps de travail conduit à séparer les actes productifs des actes éducatifs. Dans l’unité reproductive préindustrielle, la transmission des savoir-faire utiles à la production est intégrée au temps de travail des enfants. De même, l’apprentissage des adultes reste dominé par le système des corporations : dans l’atelier, lieu essentiel de formation, le maître transmet les savoirs et les gestes traditionnels du métier, laissant peu de place à l’apprentissage de nouveaux acquis. Aussi, la division du travail propre à la fabrique, qui s’appuie sur la simplification des tâches et sur la recherche d’un abaissement systématique du coût de la formation dans la valeur de la force de travail, transforme le rapport de l’apprentissage à la production. Elle se traduit concrètement par un appauvrissement du contenu du travail de l’ouvrier. Dans le même temps, elle pose les conditions du développement de l’éducation. En effet, en « déplaçant« le travail vers des tâches techniques, d’ingénierie, d’organisation et d’administration, l’introduction du machinisme s’ouvre sur des besoins considérables en formation [2].

Ensuite, l’extériorisation des temps de pause et, plus largement, des temps de régénération de la force de travail, hors du temps de travail, implique très tôt de réserver un temps hors travail au repos. Contrairement au temps souple et malléable du paysan, le temps de l’ouvrier est sous contrôle, rythmé par la cadence de la machine. La lutte contre la porosité du temps de travail associé à la mécanisation du procès de production, s’ils constituent des vecteurs de croissance de la productivité, imposent, dans le même temps, de restructurer l’ensemble des rythmes du travail et du hors travail. Dans ce sens, la dissociation des différentes séquences temporelles engendre une transformation du « rapport au temps« . Sans poser immédiatement les conditions d’un réel temps libre, le capitalisme industriel naissant appel le développement d’un temps compensatoire de récupération des forces physiques et mentales.

Enfin, l’instauration d’une frontière entre travail et hors travail renouvelle les termes de ce que R. Castel (1995) nomme « la question sociale« . En effet, en redéfinissant les contours du travail, la mutation engendrée par l’industrialisation et la salarisation pose le problème de la prise en charge du non-travail dans l’organisation économique émergente.

Dans l’économie préindustrielle, la prise en charge des personnes inactives, c’est-à-dire, en incapacité de travailler, est en majeure partie organisée au sein de la communauté. Les structures familiales, les solidarités de voisinage ou la charité paroissiale permettent, le plus souvent, d’assurer l’entretien de ces personnes sans faire appel à d’autres institutions. Avec le développement du capitalisme industriel, l’affaiblissement des liens familiaux ainsi que la généralisation des rapports marchands brisent le système des solidarités de proximité. Plus fondamentalement, la régulation par le profit se traduit par la recherche d’économies systématiques sur le capital variable. Celle-ci se concrétise par une couverture très faible des besoins sociaux et par la refonte des catégories d’actifs et d’inactifs. Cette tendance constitue l’une des contradictions inhérentes au capitalisme industriel : la reproduction de la force de travail est un coût en même temps qu’une condition du processus d’accumulation. Dans ce cadre, la temporalité courte, propre à l’accumulation, favorise une dissociation entre les besoins immédiats du capital, couverts par le salaire, d’une part, et l’ensemble des conditions nécessaires à l’accumulation, d’autre part.

Historiquement, la prise en charge des temps de non-travail dans l’unité reproductive industrielle va s’organiser avec la normalisation du statut « d’emploi salarié« . L’extériorisation des temps « sous-productifs« tels que le travail des personnes âgées ou le travail des enfants, pour accroître la productivité, implique en effet la construction de nouvelles formes sociales de solidarité. La dynamique de structuration conjointe d’une forme d’emploi et des structures assurant l’entretien et la reproduction de la population n’est cependant ni déterministe, ni linéaire. Elle repose sur des modalités typées de croissance de la productivité qui vont imprimer leurs caractéristiques aux formes de prise en charge des temps de non-travail. Ainsi, l’émergence d’une nouvelle unité reproductive associe étroitement les déterminations productives aux modalités de reproduction du système économique.

2. Contribution du rapport travail / hors travail à la croissance et organisation du temps libre dans la régulation de l’unité reproductive industrielle

Dans l’avènement du capitalisme industriel, le temps libre défini comme un temps social à « soi« , duquel on peut librement user, se présente a priori comme un temps contradictoire avec la logique d’accumulation du capital et les rapports sociaux qui lui sont liés. En effet, longtemps réservés à une élite sociale, la maîtrise de son temps, l’accès aux divertissements ou aux activités de développement personnel sont autant de conquêtes sociales gagnées par le salariat. Historiquement associé au mouvement de Réduction du Temps de Travail (RTT), le développement du temps libre n’est pas aléatoire, mais bien inscrit dans la dynamique d’ensemble de l’unité reproductive industrielle. Dans cette économie du temps, la structuration du temps hors travail constitue un vecteur central de régulation.

De façon globale et schématique, dans cette forme historique, la régulation du système économique se manifeste par des ajustements qui engagent l’élasticité de la structure temporelle. Ainsi, alors que certains temps s’allongent, d’autres se réduisent en réponse aux blocages récurrents de la croissance. Précisément, les processus d’ajustements s’effectuent à deux niveaux.

En premier lieu, l’élasticité des temps sociaux assure le fonctionnement du système économique à travers l’ajustement du volume de travail aux besoins de la production.

- Les variations du chômage illustrent ce principe d’absorption des fluctuations de l’activité. D’ailleurs, l’émergence de cette catégorie, dans le sens où nous l’entendons aujourd’hui, est révélatrice des caractéristiques du salariat industriel en construction (Reynaud, Salais, Baverez 1986). Auparavant majoritairement lié au caractère saisonnier de l’agriculture, le chômage devient un moyen de réguler le volume de travail mobilisé dans la production.

- Autre exemple, le temps d’activité domestique des femmes, exclus du temps économique, devient un temps « fonctionnel« sur lequel repose l’entretien quotidien de la force de travail et dont les variations, en réponse aux fluctuations de la conjoncture, autorisent des ajustements du point de vue du volume de travail nécessaire à la production. La participation des femmes à l’activité productive, si elle progresse structurellement dans le capitalisme industriel, constitue, aujourd’hui encore, une variable d’ajustement. De même, les travailleurs immigrés ou encore les travailleurs intérimaires constituent une main d’oeuvre spécifique sur laquelle s’appliquent des stratégies d’accroissement de la rentabilité. Ces « catégories d’ajustement« permettent une flexibilité du volume d’emploi et un abaissement du coût du travail puisqu’elles sont partiellement exclues des transferts sociaux.

En second lieu, la régulation-développement du système passe par la modulation des séquences temporelles centrées sur l’entretien de la population et la production de sa qualité.

Le développement du temps libre s’inscrit dans ce second mode d’ajustement dont la particularité est de transformer structurellement l’unité reproductive industrielle.

Sur la longue période, les estimations de la durée du travail mettent en évidence un mouvement séculaire de tendance à la baisse. Ainsi, l’estimation de la part du temps travaillé dans le temps moyen de vie éveillée indique le basculement progressif d’une domination de ce temps vers un rapport temporel travail/hors travail largement dominé par le second (graphique 1 [3]). Cette évolution n’est pas linéaire : elle vérifie l’hypothèse régulationniste d’une transformation récurrente du système économique au cours des phase de dépression (Fontvieille 1979, Boyer 1986).

L’interprétation que nous proposons est la suivante :

Mettant en jeu l’élasticité des temps sociaux, les dispositifs de sortie de crise structurelle articulent la baisse de la durée du travail et ses conséquences : la possibilité d’ouvrir un temps croissant au développement qualitatif de la population qui, à son tour, s’inscrit comme une condition pour la poursuite (ou la relance) de cette dynamique de croissance de la productivité. Autrement dit, le développement des forces productives, tout en offrant des possibilités de réduction du temps de travail, impose une ouverture croissante des temps hors travail sur l’éducation, la santé, la formation, les loisirs, la culture,etc.

Graphique 1 :Estimation du temps travaillé dans le temps de vie éveillée de la population, 1821-1995

Sources : Bayet A. (1997) pour la durée du travail ; INSEE (1948 à 1997) et INSEE (1952) pour l’emploi total et la population.

Graphique 2 : Estimation de la productivité apparente du travail, 1821-1995

Sources : Toutain J-C. (1997) pour le PIB (déflaté) ; Bayet A. (1997) pour la durée annuelle du travail.

Dans ce sens, les différentes réductions du temps de travail se présentent à la fois comme des conditions de développement de la production industrielle et comme des facteurs de désorganisation du modèle (Freyssinet 1997).

Ainsi, conjointement au processus d’innovation, une série de dépenses progressent par paliers successifs, indiquant un prélèvement croissant sur le produit, à destination de la population. D’un point de vue statistique, les travaux d’histoire quantitatifs menés sur les dépenses d’éducation (Carry 1999), de santé (Schilling 1995, Domin 1998) et de prise en charge de la vieillesse (Reimat 1997), montrent que, jusqu’à la 2nde guerre mondiale, ce prélèvement intervient de façon périodique, au cours des phases de dépression longues du système économique [4]. Après la 2ème guerre, ces dépenses deviennent procycliques.

Ces différentes activités « reproductives« partagent plusieurs caractéristiques communes qui autorisent leur regroupement dans un ensemble, le développement des hommes (Fontvieille 1990). Elles ont tout d’abord la particularité d’élever la qualité de la main d’oeuvre tout en excédant largement ses usages productifs. L’éducation, par exemple, ouvre sur la satisfaction de besoins culturels sans rapports directs avec le travail. C’est l’ensemble de la vie de l’individu qui est prise en compte et plus seulement celle du producteur ou du consommateur. Ainsi, en élevant la qualité de la population, ces activité élèvent la qualité du temps libre.

Ensuite, historiquement, la prise en charge de ces dépenses passe le plus souvent par un financement socialisé (salaire indirect, dépenses publiques). En effet, ces activités centrées sur le développement humain ont en commun de ne pas reposer sur la mise en valeur d’un capital mais de fonctionner et de se développer par un prélèvement opéré sur le produit. Ce faisant elles développent, au sein du système économique, une logique spécifique contradictoire avec l’accumulation immédiate de capital.

Le développement de temps hors travail, corrélatifs à la croissance de ces dépenses, se structure dans l’unité reproductive industrielle autour d’un statut d’emploi salarié dont la norme achevée implique un contrat de travail à durée indéterminée et à temps plein. La progression des dimensions non marchandes qui entrent ainsi dans la valeur de la force de travail se traduit par l’élargissement des droits rattachés à ce statut d’emploi. Ainsi, la complexification de ce statut conduit à baliser et à institutionnaliser le temps hors travail à travers, par exemple, la reconnaissance des positions de « malade« , de « retraité« , de « femme en maternité« ). Cette construction souligne d’ailleurs que le rapport salarial se construit sur une articulation des différents temps sociaux et non sur la base du seul temps de travail.

A l’échelle du cycle de vie, la norme d’emploi salarié est au centre de la structure assurant à la fois la reproduction économique et le renouvellement des générations. Dans ce sens, le rétrécissement épisodique des âges actifs est une autre façon d’illustrer la régulation par ajustement structurel des temps sociaux dans cette unité reproductive [5].

C’est à travers ce mode de régulation que le temps libre va se développer. Inscrit dans les dispositif se sortie de crise structurelle, la progression du temps libre est étroitement liée à celle des autres composantes du développement des hommes.

Les étapes historiques de sa structuration sont particulièrement significatives du processus d’autonomisation (Fontvieille, Michel 2002) qui caractérise ces activités : de même que l’éducation, le temps libre décrit un processus d’autonomisation par rapport à la logique du capital qui l’a initialement impulsé [6]. Non pas indépendant mais développe sa logique propre.

Dans une première étape, le temps hors travail (professionnel et domestique) est consacré à la récupération des forces physiques et morales de l’ouvrier. Son inscription structurelle dans l’unité reproductive industrielle participe du dépassement de la Grande Dépression des années 1880-1890, phase de blocage de la croissance directement liée à la dégradation de la population active.

Ainsi, les premières grandes lois relatives à la limitation de la durée du travail de l’ensemble des ouvriers [7] prennent effet à l’issue de la Grande Dépression (1892). Tout au long de la phase de croissance forte précédente, la durée du travail est poussée jusqu’aux limites physiologiques de la force de travail (cf le Tableau de Villermé, les descriptions du paupérisme du milieu du 19ème siècle par R. Castel). La logique de l’accumulation du capital se traduit par une dégradation notable de l’état de la population qui, finalement, entrave la progression de la productivité (Fridenson, Reynaud 2004). Dès cette époque, c’est-à-dire à la fin du 19ème siècle, le productivisme s’accompagne d’une prise de conscience des besoins sociaux de récupération de la force de travail. Aussi, la réduction de la durée du travail, mise en oeuvre notamment par la systématisation du repos dominical, est perçue comme un facteur de croissance de l’efficacité productive. Egalement permis par la hausse du salaire, un temps hors travail, tourné vers la famille et sur quelques divertissements populaires, tend ainsi à s’organiser.

La seconde étape correspond à la constitution d’un temps social autonome, c’est-à-dire centré sur des activités qui lui sont propres. Historiquement, cette seconde étape débute dans l’entre-deux-guerres et perdure encore aujourd’hui, même si de nouveaux usages du temps se développent depuis la fin des années 1960.

C’est au cours de la crise de l’entre-deux-guerres que le temps libre comme temps social prend tout son sens. A l’extension du rapport salarial correspond alors le développement de l’accès aux consommations marchandes ainsi que le développement des consommations collectives. Les gains de productivité marqués au cours de l’entre-deux-guerres (graphique 2) autorisent un élargissement de la couverture des besoins sociaux à travers l’orientation d’une part accrue du produit vers la population. Dans un contexte de chômage et de grèves, où les revendications de la classe ouvrière de plus en plus organisée pèsent considérablement, le gouvernement du Front Populaire annonce trois réformes importantes : les congés payés, la semaine de 40 heures et l’obligation des conventions collectives. Face à un contenu du travail « déshumanisé« , vide de sens, un véritable temps de loisir s’impose. Ce temps social tend dès lors à se démocratiser et à s’autonomiser, c’est-à-dire à développer des activités qui lui sont propres (baignades, visite de sites touristiques, pratiques de sociabilités, etc).

Inscrit dans le couple travail/loisir stabilisé, le temps libre, après la Libération, bénéficie de l’augmentation spectaculaire de la consommation finale des ménages. Ce moteur de la transformation des modes de vie, permis par l’accroissement et la stabilité du pouvoir d’achat, élève la qualité du temps domestique et du temps de loisir.A l’inverse, les loisirs ouvrent sur de nouveaux besoins et donc sur de nouveaux marchés. La diversification des activités pratiquées (sport, photo, camping, musique, télévision...) est indissociable des progrès éducatifs et sanitaires réalisés tout au long des années 1945-1970. En effet, contrairement aux phases d’expansion longues précédentes, les dépenses orientées vers la population connaissent une croissance soutenue qui atteste d’une tendance à l’autonomisation des activités centrées sur le développement humain.

Ainsi, la progression, à la fois qualitative et quantitative, du temps libre qui résulte de la dynamique de régulation de l’unité reproductive industrielle montre que cette régulation inscrit des irréversibilités dans la structure du système économique. Les poussées successives des activités centrées sur le développement humain reconfigure ce système. Progressivement, le développement humain et, avec lui, l’ensemble du hors travail, acquièrent une nouvelle position par rapport à la croissance économique.

2ème partie - Dans la crise, l’effritement des frontières entre travail et hors travail interroge la transition vers une unité reproductive informationnelle

La crise qui s’ouvre à la fin des années 1960 se manifeste par une série de ruptures et de tendances contradictoires avec la dynamique de l’unité reproductive industrielle. La révolution technologique d’ensemble qui s’amorce au cours de cette période place les connaissances et la diffusion de l’information au coeur de l’efficacité productive, poussant ainsi à une recomposition des temps sociaux. Cette recomposition apparaît aujourd’hui sous des formes éclatées, mettant en jeu des décloisonnements et de nouvelles interpénétrations entre les activités auparavant segmentées par la rationalisation industrielle. Cet affaiblissement des frontières temporelles traditionnelles entre travail et hors travail interroge alors l’affirmation d’une logique alternative d’articulation des temps sociaux à laquelle serait associée une nouvelle norme d’efficacité. Si certaines formes nouvelles, dans la production comme dans le temps libre s’organisent suivant une dynamique cumulative centrée sur le développement de l’individu dans toutes ses composantes, d’autres processus à l’oeuvre dans la crise indiquent un élargissement de l’emprise du capital sur l’organisation et la gestion du temps social.

1. Développement des contre tendances à la dynamique de l’UR Industrielle

Dans la période de crise actuelle, les transformations du travail, qui affecte aussi bien sa forme que son contenu, tendent à restructurer le rapport travail/hors travail tel qu’il s’est constitué dans le capitalisme industriel. Précisément, les transformations récurrentes de cette unité reproductive sont à l’origine d’un déplacement progressif du centre de gravité de l’activité économique de l’accumulation matérielle - et avec elle, du capital - vers l’accumulation des savoirs informationnels [8], indissociable du développement humain. L’introduction des TIC dans la phase de crise contemporaine du capitalisme renforce fondamentalement cette dynamique en transférant au capital les caractéristiques des composantes informationnelles du travail. Ce double mouvement enclenche une recomposition du travail et de la relation capital/travail. Il impulse également une recomposition du temps libre : au-delà des loisirs « classiques« , ce temps social se structure dans une « continuité cumulative« articulée sur la multiplication des temps de formation, d’activités et de sociabilité. Ces décloisonnements s’inscrivent dans un contexte d’individualisation de la durée du travail et de diversification des formes de mobilisation de la main d’oeuvre qui mettent en cause les modalités traditionnelles d’ajustement de l’unité reproductive industrielle.

En premier lieu, la dynamique de l’unité reproductive industrielle est mise en cause par le développement de temps de formation au sein même du temps de travail. La révolution informationnelle, qui s’ouvre sur l’introduction des TIC dans le procès de production, correspond à une modification qualitative de la combinaison productive du même ordre que celle engendrée par la révolution industrielle. La prise en charge, par les moyens matériels de fonctions de plus en plus complexes du cerveau humain, déplace l’activité humaine vers des fonctions mobilisant davantage ses capacités de réflexion et de création. Ce renouvellement de la racine technologique conduit au dépassement de la division smithienne du travail. En effet, si la rationalisation du procès de production et les rapports sociaux de domination hiérarchiques gardent toute leur actualité, les restructurations de l’emploi s’ouvrent sur une interpénétration complexe et inédite entre industrie et services, entre salariés de la production et salariés de la conception.

Dans ce cadre, l’actualisation permanente des connaissances devient un gage d’efficacité. Ce besoin d’ajustement des compétences amène la formation à réinvestir la sphère productive, affaiblissant ainsi les frontières économiques conventionnelles. Les premières mesures de ce phénomène, encore instable, permettent dores et déjà d’affirmer que, dans une part croissante de l’activité économique les échanges informationnels et la formation deviennent constitutifs du temps de travail ainsi, le mouvement séculaire d’extériorisation des temps d’acquisition de connaissances (Cereq 2001).

Pour le capital, cette transformation du contenu du travail constitue la montée endogène d’une logique contradictoire. En effet, pour le capital, le développement de la formation en cours d’emploi correspond à un coût. Si l’anticipation de gains de productivité guide la dépense, le retour sur investissement reste aléatoire : « marchandisable« , la formation présente néanmoins la particularité d’engager la subjectivité de l’individu formé (Michel, Vallade 1998). De plus, la formation s’incorpore à la force de travail et les capacités supplémentaires acquises se déplacent avec l’individu (Becker 1964).

En second lieu, la période de crise contemporaine donne lieu à une recomposition du temps libre. Ce temps social, qui représente aujourd’hui 30 % du temps moyen d’un actif, progresse nettement tout au long des années 1970-2000 [9]. Cependant, cet accroissement s’effectue dans le cadre d’un éclatement de la structure temporelle qui transforme profondément la nature du temps libre. Sous l’effet de la diversification des situations d’activité et, notamment, de la montée du chômage, ce temps social se caractérise par une hétérogénéité croissante en termes quantitatifs et qualitatifs. Plusieurs tendances nouvelles se dégagent néanmoins.

Tout d’abord, le couple travail/loisir, qui présentait une forme stable au cours de la période de croissance d’après-guerre, est affecté par l’incertitude structurelle liée à la crise. Pour les ménages, le développement des formes précaires d’emploi et la montée du chômage atténuent les frontières entre temps libre et temps contraint. Ainsi, pour une partie de la population, les usages du temps libre se replient sur la sphère domestique et, en particulier, sur la télévision [10].

Les enquêtes de l’INSEE montrent ensuite que la progression du temps libre, au cours des années 1980 et 1990, est avant tout celle des pratiques de sociabilité (sorties, visites amicales, participation associative, etc) et des semi-loisirs (jardinage, bricolage, etc) (Dumontier, Pan Ké Shon 2000). Ces usages actifs du temps libre sont marqués par une transformation majeure : autrefois tournée sur la défense d’intérêts collectifs (syndicats, partis politique), la participation à la vie sociale se concentre aujourd’hui sur des activités liées au développement personnel des individus : pratiques culturelles, artistiques, sportives, etc.

Au milieu des années 1990, cette composante très active du temps libre, réduite aux pratiques artistiques amateurs (pratique de la danse, de la musique, des arts plastiques ou de l’écriture) concerne 22% de la population (Donnat 1996). Leur analyse statistique montre que (Vallade 2002) :

- ces pratiques répondent à des déterminations non marchandes : le revenu ne constitue pas la variable explicative première de leur développement. Elles sont davantage liées au niveau d’éducation, à l’âge et à la catégorie socioprofessionnelle des individus.

- ces pratiques obéissent à une logique cumulative : entre elles, d’une part (nombreux multi-pratiquants), et avec les autres temps de formation, d’autre part. De même que pour la formation continue, la probabilité de pratiquer ces activités s’élève avec le niveau de formation initiale. Ainsi, de même que la formation élève la valeur d’usage du temps de travail, elle élève aussi la qualité et la valeur d’usage du temps libre.

Du point de vue de l’articulation des temps sociaux, cette transversalité de la « composante informationnelle« des individus apparaît comme un facteur essentiel de l’affaiblissement des frontières traditionnelles entre les temps sociaux. L’utilisation de compétences « professionnelles« dans le travail bénévole, par exemple, illustre cette évolution. Inversement, l’acquisition de compétences susceptibles de rétroagir dans le cadre professionnel est aujourd’hui irréductible aux actions de formation finalisées par l’emploi. L’individu véhicule son savoir, ses capacités ou compétences d’un temps à l’autre, d’une activité à l’autre.

En troisième lieu, dans la crise, les modalités de régulation de l’unité reproductive industrielle semble atteindre leurs limites. En réaction à la crise de rentabilité du capital, les processus traditionnels d’ajustement qui s’enclenchent ne parviennent pas à résorber les causes de blocages de la croissance. Au contraire, la structure temporelle industrielle est mise en cause à la fois au niveau de la durée collective du travail et du déroulement du cycle de vie.

Tout d’abord, au cours des années 1980 et 1990, un basculements’opère dans les modalités d’organisation du temps de travail (Boulin, Cette Taddéi 1993). Progressivement calée sur un statut d’emploi, des horaires et un calendrier collectif, la durée du travail « éclate« à différents niveaux :

dans le rapport des forces sociale, le poids du patronat impose la multiplication des législations dérogatoires, mais aussi des contrats de travail à durée déterminée, des emplois aidés, du travail temporaire, du temps partiel, etc.

les lois des années 1990 (répondant à des contraintes et/ou des attentes pour les salariés) autorisent ensuite des combinaisons originales : journées plus courtes, semaines plus courtes, jours de congés supplémentaires, compte épargne-temps, etc.

enfin, l’individualisation des horaires de travail s’accompagne d’une irrégularité croissante des journées de travail variations quotidiennes d’horaires ou de durée du travail).

Cette dynamique, dans laquelle se combinent la minimisation du coût du travail et les impératifs de flexibilité des entreprises, converge vers la concentration du temps de travail sur une fraction réduite de la population active. Indissociable des transformations du contenu du travail, l’éclatement de la durée du travail interroge la pérennité de la forme canonique d’emploi à temps plein et à durée indéterminée autour de laquelle s’est structurée l’unité reproductive industrielle.

Or, les transformations qui affectent le cycle de vie indiquent également un épuisement du processus de régulation fondé sur l’élasticité de la structure temporelle. « Archétype« de la structure temporelle industrielle, le cycle de vie ternaire est déstabilisé par la diversification des trajectoires d’activité.

La discontinuité des formes d’emploi et les alternances nouvelles entre l’emploi, le chômage ou la formation sur le cycle de vie se présente en effet comme une transformation majeure impulsée par la crise. Au-delà, c’est la forme standardisée du déroulement des âges en trois étapes bien distinctes - la scolarisation, l’activité professionnelle et la retraite - qui s’ouvre aujourd’hui sur de nouvelles mixités. En effet, le passage d’une séquence à l’autre, précédemment stable, organisé par des « âges seuils« , devient beaucoup plus complexe (Guillemard 1991).

La phase d’insertion vers l’emploi s’allonge et se caractérise par le développement de temps mixtes (formation, travail gratuit, « job« , stage, projet personnel hors travail, etc) (Canals 2000). De même, la transition vers la retraite est moins nette, elle donne lieu à des formes de temps de travail réduit qui s’ouvrent sur d’autres activités. Ainsi, les transformations des usages du temps par les retraités sont de moins en moins réductibles à leur fonction économique première : extériorisée la main d’oeuvre la moins productive. En effet, le temps des « inactifs« devient un temps de pluriactivité (Gaullier 1997). Le changement de nature de cette séquence du cycle de vie est particulièrement significative des transformations portées par le développement humain tout au long du capitalisme industriel.

Enfin, le mode de progression de la formation, qui tend à pénétrer les différents temps sociaux, montre que l’élasticité de la structure temporelle se heurte à des limites. Ainsi, la généralisation actuelle de l’enseignement supérieur indique que la formation initiale et la progression du temps corrélatif a quasiment épuisé les marges de progression qu’il offrait jusqu’ici. Simultanément, l’organisation de nouveaux temps éducatifs et, en particulier, de temps de formation continue, dans et hors travail, indiquerait que la formation est entrée dans un processus de continuité sur le cycle de vie (Michel 1999). Les temps de formation et d’auto-formation développés dans le temps libre renforcent cette hypothèse en pointant la dynamique d’auto-développement de la formation sur laquelle repose cette tendance à la continuité [11].

2. Les « potentialités contradictoires« portées par l’émergence d’une unité reproductive informationnelle

Si plusieurs tendances contradictoires à la dynamique de l’unité reproductive industrielle sont dores et déjà à l’oeuvre, l’émergence d’une nouvelle économie du temps se présente aujourd’hui comme un enjeu majeur de la sortie de crise. Dans la période contemporaine les tensions et les contradictions dominent, offrant un certains nombre de points de comparaison avec la période de déconstruction de l’unité reproductive préindustrielle. En effet, la production s’appuyant progressivement sur les capacités d’adaptation, de réflexion et de création des individus, la notion de « temps« , dans le travail, telle qu’elle s’est constituée dans le capitalisme industriel, change de nature. Plus avant, ce renouvellement du travail engage des réallocations permanentes entre travail et hors travail qui ne sont pas « réglées« par le renouvellement corrélatif des déterminatives productives. Nous proposons d’analyser l’affirmation d’une logique alternative d’articulation des temps sociaux, qui intègrerait les spécificités de fonctionnement propres aux dimensions informationnelles, comme une « potentialité contradictoire« dans ce que la crise a de plus avancé.

Le développement des composantes informationnelles et relationnelles du travail est à l’origine de tensions nouvelles dans la distribution des temps sociaux. Ces tensions peuvent être analysées comme un conflit de logiques entre deux modalités d’articulation des temps sociaux.

Les logiques qui s’opposent :

- La première logique d’articulation des temps sociaux est la logique marchande dominante, celle impulsée par la rationalité du profit, de l’accumulation ou de la rentabilité immédiate. Dans cette logique, la progression de l’efficacité repose sur l’économie systématique de capital variable, c’est-à-dire sur la minimisation du coût du travail.

- La seconde logique, encore mal identifiée, s’est historiquement développement dans le temps hors travail [12], à travers l’éducation, la formation, les pratiques culturelles, de loisirs ou de sociabilité, etc. Cette logique alternative est centrée sur le développement des individus dans toutes leur composantes. Par sa nature, cette logique s’oppose à la segmentation des temps sociaux. Elle met en jeu une « continuité cumulative« des déterminations qualitatives de l’individu tout au long du cycle de vie. Dans cette logique, la progression de l’efficacité procède non pas par l’économie de travail vivant, mais par son développement, son enrichissement.

Les manifestations de ce conflit de logiques pointent les potentialités contradictoires soulevées par l’effritement des frontières entre travail et hors travail. Notamment, les nouvelles formes d’implication des salariés illustrent ce conflit de logique :

Dans la révolution technologique d’ensemble, les qualités et expériences acquises par les individus dans les différents temps de la vie deviennent des leviers de l’efficacité du travail. Aussi, l’un des objectifs du producteur est l’intégration de la subjectivité des salariés. Avec cette tendance, qui se concrétise notamment par le « managment par objectif« ou les « logiques de résultats« , la notion de temps elle-même devient mineure dans la production et dans la mesure de celle-ci.

Aujourd’hui, cette dynamique met en cause la maîtrise, par les salariés, de l’organisation de leur temps. On assiste alors à l’allongement de la durée du travail du fait de sa progressive indétermination (travail le week-end, en dehors du bureau) (Bouffartigues, Bouteiller 2001).

Or, dans le même temps, le processus d’enrichissement du travail autorise une plus grande autonomie des individus et valorise du travail humain. La nouvelle norme d’efficacité productive qui se construit dans la Révolution Informationnelle est potentiellement porteuse d’une transformation sans précédent du sens et de la place du travail dans l’existence.

De même, les transformations du travail et du rapport capital/travail ouvrent sur des potentialités inédites en matière d’Aménagement et de Réduction du Temps de Travail, sur une gestion « choisie« des temps quotidiens, ceux de la vie personnelle, familiale, sociale (Gaudechot, Lurol, Méda 1999). On observe en effet que, plus prévisible, un emploi du temps peu être optimisé et s’ouvrir sur des activités hors travail plus organisées, plus diversifiée (Barthélémy, Cette 2002).

En définitive, l’intégration progressive des capacités acquises dans le temps libre au sein de la prestation de travail transforme l’interaction des temps sociaux mais s’effectue sans réellement bouleverser les frontières du temps économique, c’est-à-dire du temps valorisé. En fait, au moment où les modalités efficaces de production appellent une socialisation accrue du capital variable et donc un élargissement de la forme salaire, la logique de rentabilité immédiate du capital tend à ramener la forme salaire à sa stricte dimension marchande. Le maintien de la forme ancienne est même encouragée dans la mesure où ces capacités et aptitudes, de nature non marchande, échappent au salaire. Il s’agit alors d’une appropriation d’un temps gratuit supplémentaire permettant d’entretenir la valorisation du capital. Autrement dit, le temps social nécessaire à la constitution et à la valorisation des connaissances, directement utilisées dans la production, n’est pas reconnu comme un temps économique.

Dans ce sens, le processus d’extériorisation des temps d’apprentissage, hors du temps de travail, garde toute son d’actualité. Dans le même temps, la mobilisation des capacités individuelles dans le travail souligne leur nécessaire développement pour le capital. Ainsi, l’absence de reconnaissance salariale de la formation, sous ses différentes formes, introduit une limite objective à la progression de la qualité de la main d’oeuvre.

Ces différentes tensions donnent l’ampleur des enjeux de la phase actuelle. Elles montrent comment le temps libre, d’un temps finalement résiduel dans sa participation à la croissance, devient un temps opératoire. La mutation de statut de ce temps social, dont la caractéristique est précisément sa dimension humaine, peut être vue comme un indicateur de l’orientation (du sens) des transformations du capitalisme. D’après cette mise en perspective, le capitalisme n’entrerait pas dans l’ère des loisirs ni ne s’orienterait vers la fin du travail, mais amorcerait bien une re-définition du rapport travail/hors travail, c’est-à-dire, sur une re-définition du temps économique.

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[1] MCF Université Montpellier III - Rattachée au LAMETA Université Montpellier I - e mail : delphine.vallade@univ-montp3.fr

[2] L’introduction du machinisme, et plus largement la Révolution Industrielle, se caractérise par le transfert des fonctions mécaniques de la main de l’homme dans la machine (Boccara 1964). Cette transformation de la racine technologique n’a pas d’équivalent historique jusqu’à la période contemporaine, période au cours de laquelle se produit une nouvelle révolution technologique d’ensemble caractérisée par l’objectivation croissante de fonctions intellectuelles et par le transfert de ces fonctions cérébrales abstraites dans des supports matériels (Lojkine 1992). Notons également que, comme la Révolution Industrielle, la Révolution Informationnelle en cours ne peut se réduire à une révolution de l’instrument de travail mais englobe les dimensions culturelles, sociales, économiques et politiques.

[3] Cette estimation est construite sur l’hypothèse d’un temps de vie éveillé de 16 heures par jours, pendant 365 jours pour l’ensemble de la population (= stock de temps disponible de la population). On affecte par ailleurs la durée annuelle du travail à l’emploi total. Puis on rapporte ces deux temps. La lecture en pourcentages (axe des ordonnées) est donc complexe : il faut tenir compte de l’ensemble des inactifs (au sens de ceux qui n’occupent pas d’emploi, donc chômeurs compris), mais aussi des jours de repos, de congé, des jours fériés, etc.

[4] Identifié par de nombreux économistes, ce mouvement contracyclique est aussi connu sous le nom de loi de Wagner lorsqu’il concerne l’ensemble des dépenses publiques. Cf. : A. T. Peacok et J. Wiseman (1961), « The Growth of Public Expenditure in the United Kingdom« N.B.E.R et S. Kenbrick et M. Wehle (1953) « A Century and a half of Federal Expenditure« , N.B.E.R, dont les travaux sont analysés et critiqués par L. Fontvieille (1976).

[5] Dans l’exposé oral, nous avons écarté les références au cycle de vie comme échelle de lecture des transformations de la structure temporelle.

[6] Par autonomisation, ce n’est pas une indépendance des variables que nous souhaitons souligner, mais le fait que les activités centrées sur le développement des hommes progressent en développant une logique qui leur est propre.

[7] Les toutes premières lois concernent uniquement des catégories de la population. Par exemple la loi du 22 mars 1841 limite la durée du travail des enfants et oblige, d’ailleurs, la fréquentation d’un établissement scolaire et se situe également dans une période de dépression de l’économie.

[8] Nous entendons par ce terme la quantité de connaissances en circulation dans la société et la densité des échanges d’informations dans les relations interindividuelles de nature productive ou non.

[9] Les enquêtes Budget Temps de l’INSEE donnent une estimation de durée journalière des principales activités depuis le milieu des années 1960. En moyenne, le temps libre progresse de plus de 3 heures 30 par semaine sur cette période (Dumontier, Valdelièvre 1989, Dumontier, Pan Ké Shon 2000).

[10] A la fin des années 1990, un ouvrier consacre plus de 53 % de son temps libre à regarder la TV contre 36 % pour un cadre (Dumontier, Pan Ké Shon 2000).

[11] Une interrogation sur l’auto-développement de la formation est également présente dans la théorie du Capital Humain. Cette caractéristique y est prise en charge à travers le calcul du rendement de l’éducation : la généralisation d’un niveau d’éducation dans la population fait sauter le calcul du rendement à un niveau supérieur dont l’attractivité s’élève (Schultz 1961, Becker 1962).

[12] Et, dans une moindre mesure, dans le temps de travail. En effets, les temps d’apprentissage et d’échanges informationnels n’ont jamais totalement disparu du temps de travail, même à l’âge d’or du travail prescrit.


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