S E M I N A I R E

Corps et politique

dimanche 6 juillet 2014 par Lina Franco

Mais je demande au lecteur de ma préface de réfléchir un court instant sur l’attitude traditionnelle à l’égard du plaisir. Georges Bataille. Le corps fictionnel, Paris, L’Harmattan, 2004.

Comment s’écrit l’intrication corps/politique chez Bataille ?

On a habituellement liquidé la question en lui imposant, à partir de la lecture des récits de fiction, une " dégradation déplaisante ", qui n’a pas toujours réussi à dissimuler la condamnation qu’elle sous-tend. Pourtant l’écrivain déploie sans cesse le thème, met en garde contre la désinvolture qui fait de la sexualité un sujet trivial et dénote un défaut de réflexion. La préface de Madame Edwardaest révélatrice à cet égard : « Il me semble bon d’insister, en raison de la légèreté avec laquelle il est d’usage de traiter les écrits dont la vie sexuelle est le thème. Non que j’aie l’espoir - ou l’intention - d’y rien changer. Mais je demande au lecteur de ma préface de réfléchir un court instant sur l’attitude traditionnelle à l’égard du plaisir (qui, dans le jeu des sexes, atteint la folle intensité) et de la douleur (que la mort apaise, il est vrai, mais que d’abord elle porte au pire). Un ensemble de conditions nous conduit à nous faire de l’homme (de l’humanité), une image également éloignée du plaisir extrême et de l’extrême douleur : les interdits les plus communs frappent les uns la vie sexuelle et les autres la mort « .

La nature réductrice de ces réactions dévoile la méconnaissance de l’expérience du corps telle qu’elle s’élabore dans l’oeuvre de Bataille, dans La part maudite(surtout dans son entrée en matière : La consumation), et dans deux études contemporaines, le Dossier de l’oeil pinéal et La notion de dépense. On est confronté à une vaste réflexion - « L’érotisme ne peut être envisagé que si, l’envisageant, c’est l’homme qui est envisagé « -, dont La souveraineté constitue l’un des aboutissements cruciaux.

Dans le corps, la recherche d’une réponse au désir où s’annonce l’avènement de sa puissance inventive et ruineuse se concrétise dans un défi à la raison qui ouvre sur une libération. Le corps est le lieu d’une révolte décisive mais vaine du strict point de vue des fins. Elle ne vise pas à substituer l’expérience de l’univers désirant à l’exercice de la contrainte, mais plutôt à offrir l’occasion de son épreuve dont la perte constitue le résultat. « La liberté est d’abord une réalité politique (...). Mais par delà la politique et le plan de l’action efficace, la liberté signifie sur le plan des valeurs sensibles une attitude souveraine (je puis agir pour être libre, mais l’action me prive immédiatement de la liberté que j’ai de répondre à la passion) « .

L’expérience « négative « du corps doit être comprise comme le mouvement de dissolution à travers lequel la vie cesse le temps d’un instant d’être soumise pour s’ouvrir à son extrême.

Bataille fait agir le corps avec une forme de connaissance qu’il qualifie de « réactionnelle « . Le trait constitutif de sa démarche réside dans l’approfondissement du questionnement en réaction, qui est expérience du corps. D’où l’importance de la pratique des émotions, qui sur la voie d’une intime cessation de la prééminence de la sphère intellectuelle préparent la mise à nu de la nature humaine.

La réflexion sur l’érotisme est tributaire de la fréquentation d’études parmi les plus novatrices. Écrivant : « Je ne fais d’ailleurs que suivre une voie où d’autres avant moi se sont avancés « , Bataille rend hommage à ses interlocuteurs privilégiés (Leiris, Klossowski, Masson, Picasso), mais aussi aux ouvrages qui ont joué un rôle décisif dans le développement de ses interrogations sur le corps. Hormis la référence à Sade, les travaux de John Gregory Bourke, de Krafft-Ebing, de Pierre Janet, tous consacrés à l’analyse des conduites excessives et des aspects scandaleux de l’existence. On mesure le renversement que ces lectures engendrent ou préparent à partir de la recherche sur le surcroît d’énergie propre à la vie. L’écriture fictionnelle participe pleinement de cette entreprise, dont la valeur gnoséologique s’avère à travers la mise en oeuvre de ce que l’on nommera pratique scatologique d’écriture. La fiction accueille la critique sans néanmoins se limiter à son mouvement de contestation.

Aborder la question du corps dans l’oeuvre de Bataille signifie interroger la connaissance dont il est l’objet, sa nature, et par delà son usage. La réflexion sur la possibilité d’une expérience de libération chez l’homme résolu à vivre selon son désir trouve ici une formulation scandaleuse : celle du corps compris comme pratique de l’excès. Elle consiste à situer l’approbation de la vie dans la démesure, là où la consumation est le mouvement qui l’accomplit et la perd à la fois. Plaisir, mort et interdit qualifient ce monde comme terrain d’une expérience qui dépasse l’être et l’ouvre à la plénitude du sentiment de sa disparition. L’érotisme est exubérance d’une vie indifférente au souci de conservation. L’existence est volupté, jamais privation.

Le corps puise dans l’énergie explosive de la matière. Dans la débauche, son tumulte et ses possibilités créatrices s’imposent contre l’austérité comptable de la pensée qui ordonne et codifie. Si la matière fascine, c’est parce qu’elle permet, dans le mouvement sans fin de ses variations, de faire l’épreuve d’un affranchissement. À son inépuisable puissance inventive, le corps répond par ce besoin de métamorphose « excitant un homme à se départir tout à coup des gestes et des attitudes exigées par la nature humaine « et à consentir au libre jaillissement de sa puissance ruineuse. Il s’agit, dans la perte, d’opposer à la condensation totalisante par le haut (plan de la ratio) le désordre de la consumation du bas (plan du sensible), où le potentiel d’énergie de la matière s’impose comme l’élément qui guide l’entreprise de dépense destinée à dévoiler la véritable nature de l’être : « La matière est, en ce qu’elle dissout un homme et, par la pourriture, en expose l’absence « .

Contre quoi ce corps se lève-il et en quoi ce soulèvement possède-t-il une signification politique ? L’excès procure au corps la liberté de gaspiller jusqu’au « contenu de ses entrailles « . Il l’ouvre à la multiplicité de ses possibilités, où ce qui vaut est d’exister dans la frénésie de l’instant, dans l’épreuve d’une immodération abominable qui incite au défi, de sorte que la cruauté et les dangers de l’acte de chair apparaissent sous leurs formes éclatantes. Ainsi, le corps obscène se trouve-t-il révolté et entièrement disponible à son désir, insouciant des restrictions dont il est l’objet. Que l’on pense au corps réduit à la seule instance productive, preuve de la diligente transformation de la nature en chose, au corps dépossédé que la guerre s’approprie, que la société discipline ou enferme, à celui qu’un surcroît d’abstraction enchaîne à un travail exclusif de rationalisation. Les explosions orgiaques des récits de fiction montrent son inépuisable désir de rupture avec l’autorité de l’idée et la domination du « besoin de raisonner, c’est-à-dire de tout mettre en comptes « .

La dépense restitue au corps une effervescence active et ouvre une voie lui donnant accès dans le présent à ses possibilités de libération. Dans cette expérience, l’homme se découvre comme le terme et le moteur d’une existence qu’il n’a plus à servir, mais dont il vit l’affranchissement. Précipité dans une joie tragique et acquitté de toute tentation finaliste, le corps insoumis défie et nie dans l’immédiateté sa part de vie compromise.

Ces excès ne répondent jamais à un désir de domination. Les textes de fiction révèlent que l’« acte de destruction est en réalité un acte de libération : le délire échappe à la nécessité, il se révolte, rejette son lourd vêtement de servitude mystique et c’est alors seulement que, nu et lubrique, il dispose de l’univers et de ses lois comme de jouets « . La restitution à l’homme de la puissance de son corps, lieu véritable de l’exercice de la souveraineté de l’être - « la souveraineté est révolte, ce n’est pas l’exercice du pouvoir « - est un acte de contestation étranger à toute volonté de fondation et d’assujettissement. La pratique de la débauche situe l’être humain hors la loi, au ban des injonctions qui le rivent au monde de l’autorité. La libération, qui ne recule pas devant la mort, est vécue dans l’instant absolu de son expérience fatale, dans l’indifférence à un projet et l’insouciance des conséquences.

C’est du côté du mal, de l’oeuvre de chair qui offre la chance d’une actualisation de l’affranchissement, que l’homme active la violence de la matière comme souillure. L’obscénité devient ce par quoi il parvient à ouvrir au néant son expérience de libération d’autant plus pleine qu’elle est éphémère : à la fois sans limite et sans lendemain. Souiller, c’est rendre visible le mal, vivre son corps comme ordure, céder à l’appel d’une force de séduction effrayante. La scatologie récupère en son intégralité la puissance matérielle et réelle de la nature humaine, « tout ce qu’elle porte en ses replis et de sale et d’impossible, le mal condensé dans sa puanteur « , l’horreur qui lui est consubstantielle et n’est pas réductible. Loin de correspondre à une appropriation passive, cette récupération est déjà incitation, appel fatal à plonger au plus bas de la vie pour en explorer la part inconnue. Les possibilités du corps sont vécues dans leur surgissement lubrique, à distance de toute tentative de récupération et de contrôle.

La pratique scatologique d’écriture, moment d’objectivation de la négativité, constitue un approfondissement de l’oeuvre de perte. Elle consent à sa généralisation, de sorte que la parole même apparaît prise dans le mouvement de dilapidation qu’est l’épreuve de la « liberté intérieure « . Il s’agit de radicaliser sur le plan de la langue et de ses possibilités la dissolution matérielle réalisée par un corps affranchi du poids de l’avenir et de la chaîne des causalités. Prise dans l’excès, considérée dans sa complexité de mouvement de ruine et dans ses effets, cette écriture partage les qualités propres à l’excitation qui « à elle seule est déjà une consumation d’énergie. C’est l’ébauche de la dépense, l’influx nerveux qui la déclenche « .

La part maudite, certaines pages surtout deLa limite de l’utilerenforcent la connexion intime entre érotisme, écriture et corps, ainsi que la dimension réactionnelle à laquelle elle introduit : « Chaque dépense immédiate est créatrice d’un signeayant pour autrui le sensde la dépense effectuée « , note l’écrivain, alors même qu’il essaie d’expliquer la « propagation contagieuse « des mouvements ruineux, qui ne sont pas reçus comme « simple figure sensible mais comme ébranlement dynamique « . D’où cette remarque : « Les nerfs sont également sensibles aux décharges explosives d’énergie « .

Dans la pratique scatologique d’écriture, l’obscénité, dont l’avènement situe l’homme au plus loin d’une autonomie mythique et lui révèle la possibilité d’une disponibilité de soi complète, restitue à son existence et à sa parole, la chance du refus, fût-il temporaire. Le corps, l’écriture se délivrent d’une volonté de contestation sans rien céder sur le plan de l’expérience de la liberté de l’homme. Ils sont la révolte devenue épreuve subjective et immédiate, surgissement « aveugle « et « puéril « rompant à jamais le joug de la nécessité.

L’obscène est chez Bataille signe intempestif du politique, dépassement de l’insignifiance d’un réel réduit aux grandes machines ontologiques, produits de ses ambitions.

L’oeuvre, et particulièrement les récits de fiction, affirme l’acquiescement intime à la vitalité ruineuse de l’univers désirant et des possibilités de don de soi qu’il offre à l’homme. Reconduite à ce stade extrême de l’affranchissement atteint par l’expérience du trop-plein d’énergie, la souveraineté rend sensible la libération comme exubérance -en cela réside sa puissance incomparable - ; elle montre qu’une vie acquittée des fins court à son accomplissement désastreux, sans que la considération des conséquences puisse entraver son avènement : « Plus loin que le besoin, l’objet du désir (...) c’est la vie souveraine, au-delà du nécessaire que la souffrance définit « .

L’expérience du surplus énergétique de l’existence et la réflexion sur la dépense introduisent les questions cruciales de la mort et de la violence, de leurs sens au sein d’un univers social qui ne peut intégrer ni justifier la violation et la perte dans la variété déroutante de leurs formes, sinon par l’utile. Car toute approbation de la vie atteinte par une « dégradation de la dépense « constitue un projet d’assujettissement, qui trouve dans la destruction contingente de l’existence le moment de sa réalisation. Les analyses consacrées aux formes agressives et modernes de « l’hétérogène social « , dont la guerre, apportent un éclairage nouveau à ces interrogations, tout en attestant le caractère fondé d’un tragique qui ne conserve rien de sa jubilation.

C’est sur ce point que l’écriture fictionnelle de Bataille affirme son originalité. L’érotisme, qui avec une grande diversité d’approches mobilise d’autres pensées de la modernité, suscite maints sujets de réflexion, tous gravitant autour de cet événement fondamental qu’est l’expérience de la négativité comme moment d’affirmation du lien intime entre vie et mort, et des enjeux que son identification soulève face à une pratique illimitée de la dépense. L’épreuve du corps obscène - « zone de néant « qui exprime le caractère radical de son expérience - dévoile l’impossibilité de persévérer dans le traitement des formes de vie et de la perte à partir de l’optique exclusive de la valeur. Elle met à nu le primat de la volonté d’oppression qui l’emporte sur le désir de comprendre ce que la démesure révèle d’un être qui a décidé de vivre sa vie sans réserve.

Chez cet homme, le désir de libération est à la fois conscience de sa puissance - sur laquelle continue de peser l’obsession calculatrice de la lucidité - et déni de cette conscience. Une fois la destruction de toute valeur accomplie, la tension vers l’autonomie, qui est désir réfractaire, exige de lui la plus grande indifférence à tout désir, pour que ses excès puissent être vécus comme expérience d’une outrance gratuite.

Un affranchissement qui s’écrit dans les termes de « désir d’autonomie « et de « passion de l’homme « est le signe d’une révolte intérieure. L’érotisme rend sensible qu’il est des circonstances dans lesquelles l’émancipation correspond « moins à cette liberté qu’un individu arrache aux pouvoirs publics qu’à l’autonomie humaine au sein d’une nature hostile et silencieuse « . C’est dans la solitude ouverte par le désir - une solitude qui est indifférence au soutien et aux certitudes -, que l’homme fait l’expérience de la souveraineté. En s’appropriant sa puissance créative et désastreuse, il conteste le réel réduit à l’unique dimension de la contrainte. L’insoumission est épreuve à vivre dans le tumulte de ses incohérences et dans l’insouciance des fins. L’affirmation de cette disponibilité à la force érotique qu’est le désir, non pas comme manque, mais comme plénitude, accomplit dans l’oeuvre de Bataille ce renversement, seul capable aux yeux de l’écrivain de donner la mesure tragique de la liberté humaine. La réévaluation de la puissance qu’est cette disponibilité - dont le désoeuvrement constitue le moment topique - et son développement dans l’écriture révèlent les connexions profondes existant entre savoir et désir.

La pratique scatologique d’écriture met à nu que l’homme est désir outré, et que ce désir est un défi au monde. Dans la matérialité de son explosion, la tension intérieure constitue la part non assujettie de la nature humaine, mais aussi le mouvement de critique de l’autorité qui alimente la volonté de sa réduction. Le corps insoumis, où l’insistance de la vie est atteinte à hauteur de l’irréparable, dénonce le leurre des fondements sur lesquels l’homme a bâti un univers de coercition, et qui non sans souffrance, vit sa libération comme expérience d’une dépense improductive. Car au plus haut point de sa réalisation, l’affranchissement est prodigalité désastreuse, anéantissement tumultueux.

Les conduites démesurées de l’homme mettent à nu l’incapacité des dispositifs de contrôle qui gouvernent le corps à fonctionner autrement que par la force. Dans le devenir de ruptures qu’elles entraînent, ces conduites constituent une incitation vers la libération comme expérience désirable. Les excès épuisent le corps, qui de par sa nature est la seule condition mais aussi la seule limite à une existence insubordonnée.

Ces épreuves, dont la charge subversive est réprimée, excèdent l’être et l’ouvrent à sa destruction. Le caractère paradoxal de la délivrance se dévoile alors de façon éclatante. Ce n’est pas parce qu’il se libère dans une expérience érotique que le corps sortant de la sphère privée cherche à s’approprier une place dans l’espace public. Territoire ouvert à l’expérience de l’intensité sans frein, le corps obscène vit son émancipation sous l’impulsion d’une révolte qui l’affirme comme liberté impuissante.

Le surcroît d’énergie du corps - sa part maudite - soulève un problème politique. La pratique scatologique d’écriture indique les conditions de matérialisation d’un affranchissement à atteindre sans médiation, dans l’espace d’indifférenciation ouvert par le corps obscène. La mise en discours de l’expérience : « Le flot des paroles possibles : merde, sexe, argent, logique « , est loin d’une « pornographie mécanique « , dont la monotonie empêche de voir la part tragique de l’expérience du désir et en dénature la connaissance.

La transposition que la pratique scatologique d’écriture opère réside dans la création d’un corps qui de lieu d’accomplissement d’une émancipation par la révolte devient lui-même révolte, écart contre nature, événement. De ce corps la nudité révèle l’état et le mode d’existence.

L’érotisme est une réponse à l’usage du corps comme lieu où s’exprime la puissance de l’homme. Il est (aussi) le scandale. Car il ne s’agit guère dans l’expérience de l’obscène de parvenir à travers la négation à un compromis entre la décision de se libérer et sa viabilité. L’obscénité constitue un acquiescement au désir et à son potentiel productif. Si toute énergie soumise est réduite en système, seul un déchaînement de cette énergie provoque un ébranlement de l’usage du corps et de son gouvernement fondé sur une idée d’assimilation, sur ce qu’il y a de plus étranger à la démesure de son effervescence. Dans l’excès, la puissance est vécue à travers une érotisation complète.

Le désir restitue l’homme comme subversion en acte, moment de dissolution de l’être pour les autres. La négativité du désir souverain exprimée par la pratique scatologique d’écriture consiste à prendre possession de la vie par un double mouvement de réaction (à sa subjugation autoritaire) et de mise en question de ses possibilités d’émancipation. Elle conteste violemment la réduction de la vie au « plus juste « , au plus utile, jusqu’à l’imposture de sa justification.

Analysée dans la perspective de la normalisation de l’existence, l’expérience du désir se dévoile comme épreuve de délivrance et d’exaspération. Elle permet à l’homme insoumis de vivre la plénitude d’une puissance sans maîtrise. « La souveraineté n’est RIEN « . Elle participe de l’anéantissement de l’autorité, sans concession aux simulacres. Parce qu’elle est atteinte dans l’absence complète de toute finalité, avec une indifférence totale aux conséquences, son expérience est chez Bataille décision de la négativité, conscience et épreuve de la perte de l’être par une libération éhontée sans peur de la souffrance. Défiant les convenances, cette expérience s’affronte à la question de la révolte en affirmant l’origine charnelle de l’homme. Elle récupère sur le plan du corps et de ses dispositifs de destruction le mécanisme sacrificiel, mais dans une perspective scatologique qui ouvre l’être à la démesure. La reconnaissance de la part ordurière propre à sa nature participe d’une volonté de radicalisation du potentiel d’affranchissement. Autrement dit, elle marque le moment d’adhésion à la pratique outrancière d’un désir de libération inassouvissable. Ce désir est incitation sans relâche à l’épreuve de l’excès jusqu’à la corruption.

Ce dépassement est fondateur d’une situation inédite, d’un renversement : il exhibe une vie volontairement consumée jusqu’à sa négation, réalisant « le passage à un état parfaitement hétérogène « , dans lequel apparaît la nature scatologique de la débauche.

La négation peut prendre la forme d’une dégradation partielle, comme dans le cas de l’automutilation, mais aussi atteindre la destruction totale amenée par une dépense inconditionnée. Elle supprime ce qui est le propre de l’homme selon la loi de l’univers social afin de rendre scandaleuse cette ruine. Dans un temps où la vie a perdu de son éclat, l’abjection est aux yeux de Bataille seule à même de fournir les conditions de sortie de soi par lesquelles l’homme se remet en question. C’est dans le libre dégagement de l’énergie viscérale que l’homme accède à une expérience autonome. Au comble de la perte, dans le triomphe de l’obscène, il parvient à briser par sa puissance ce qui fait obstacle à sa libération.

Quand il s’exprime sur « l’animalité obstinée de l’homme, que son humanité voue au monde des choses et de la raison « , l’écrivain n’évoque pas le système de contraintes, qui, pénétrant cette animalité, tente de la subordonner. L’absence d’une critique sociale et politique explicite dans l’écriture fictionnelle ne dément pas l’oeuvre de démantèlement radical qui en émane. L’érotisme fonde cette entreprise à laquelle il donne la forme d’une épreuve de perte vécue par les « animaux obscènes « que sont les hommes insoumis. Puisque la vie comme bien à racheter, comme valeur à investir, est niée, cette expérience de consumation qui est déjà libération tragique affirme chez Bataille une volonté de révolte contre une logique totalitaire pour qui il n’y a de souveraineté que conditionnée.

Il y a dans le scandale de l’érotisme un refus de l’assujettissement dans lequel on discerne la part d’inapaisé et d’inapaisable du désir de vie, qui est désir d’acquiescement à la vie. La complexité de cette approbation tient au fait qu’elle est explosion convulsive et mouvement, approfondissement du désir par son ouverture.

L’érotisme par lequel l’homme atteint ses moments souverains actualise le mouvement du don de soi dans la conscience d’une mort qui ne décourage pas la précipitation dans l’excès. Cette dépense que rien ne limite, sinon la provocation qui en est l’origine, rend la vie aussi désirable que la mort, l’une étant l’expérience d’une libération relative qui trouve dans l’autre sa dimension absolue. Le caractère radical du renversement accompli par l’opération de contestation qu’est l’oeuvre de Bataille réside dans la coïncidence établie entre appropriation et libération, dans une expérience de destruction sans condition ni fin.

Cette coïncidence que l’indiscernabilité aggrave constitue le comble de la critique de l’utile et de la logique de conservation. Elle permet le dépassement de l’abject dans le scandale d’une négation érotique qui, par la chair, parvient à créer une possibilité de délivrance. Rendre le corps à lui-même, c’est le rendre à l’insubordination de ses possibilités dans l’intensité de sa souffrance et de sa volupté. La souveraineté que crime et suicide traversent, comme deux possibilités de libération, constitue l’épreuve sur laquelle la raison bute. Elle est égarement dans l’intimité de l’homme, découverte de sa puissance, expérience fugace d’une plénitude qui jamais ne triomphe comme sentiment de pouvoir. Si elle ne résout ni ne fonde rien, la souveraineté est ce qui sur un horizon de ruines parvient à produire la rupture qui est déjà libération immanente. Car elle offre l’occasion de vivre l’illimité du désir comme réalisation ultime d’une résistance profonde, viscérale, contre toute tentative de soumission.

L’actualité déconcertante de Bataille est indissociable de sa mise à nu des liens entre désir, écriture et liberté, qui font de la volupté et de la révolte les mouvements constitutifs de l’expérience humaine s’opposant à toute oeuvre d’assujettissement. Par leur reconnaissance, il ne s’agit pas seulement de dénoncer les limites de l’entendement en face de l’univers humain, mais aussi de refuser une vie qui abdique. En privilégiant la fiction comme terrain d’interrogation de ces questions essentielles, Bataille met en jeu une pratique de la littérature qui engage dans un mouvement d’ouverture maximale la langue, l’homme et son corps, et détruit les illusions qu’ils entraînent. La fiction, où s’écrit la crise d’une pensée ne procédant que par réductions rigoureuses, s’affirme comme une puissance de dénonciation de ce qui n’est pas dit de cette langue, de cet homme, de ce corps : leur point de rupture. D’où le sentiment de l’existence d’une tension anticipatrice - qui guide le geste de démystification - propre à une pratique d’écriture née du désir de vivre les limites comme moment de leur subversion. Le savoir rendu aux mouvements de la matière devient aussi obscène que les produits brutalement libérés par l’organisme déréglé.

Dans une épreuve tenace de transgression généralisée, qui s’acharne sur les plus infimes indices de l’autorité, Bataille rend l’homme à ses agitations multiples pour mieux l’égarer. L’expérience intérieure est adhésion inconditionnée à l’être au moment de la destitution de ses fonctions.

Sur les conséquences de cette expérience de liberté on n’a cessé de s’interroger. De ce questionnement il en va de son espace, de ses formes expressives et de sa destination.


Lina Franco

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