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	<title>S E M I N A I R E</title>
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	<description>S&#233;minaires Universit&#233; Nomade, Chantiers en Cours et Laboratoire d'Id&#233;es. Explorez les chantiers en cours des S&#233;minaires Universit&#233; Nomade : articles, micro-vid&#233;os, archives et r&#233;flexions collectives autour de Toni Negri. V&#233;ritable laboratoire d'id&#233;es, S E M I N A I R E rassemblait chercheurs, artistes, intellectuels, associations, militants et collectifs de luttes. Seminaire.Samizdat.Net constituait un lieu de r&#233;flexions partag&#233;es et de d&#233;bats ouverts, nourris par la diversit&#233; des approches.</description>
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		<title>S E M I N A I R E</title>
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		<title>L'Ecole Mutuelle , une p&#233;dagogie trop efficase ? </title>
		<link>https://seminaire.samizdat.net/anne-querrien-20/L-Ecole-Mutuelle-une-pedagogie</link>
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		<dc:creator>Anne Querrien</dc:creator>


		<dc:subject>Anne Querrien,d&#233;veloppement de Nokia,soci&#233;t&#233; de l'information, technologie,analyses,biopolitique, multitudes, biopolitique </dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Histoire de L'Ecole Mutuelle sa : p&#233;dagogie&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://seminaire.samizdat.net/anne-querrien-20/" rel="directory"&gt;Anne Querrien&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://seminaire.samizdat.net/Anne-Querrien-developpement-de" rel="tag"&gt;Anne Querrien,d&#233;veloppement de Nokia,soci&#233;t&#233; de l'information, technologie,analyses,biopolitique, multitudes, biopolitique &lt;/a&gt;

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		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Mais cet espace commun du d&#233;but de la vie de chacun semble pourtant plein d'autres potentialit&#233;s, qui pointent d'ailleurs le nez dans la joie des activit&#233;s annexes, des sorties, de tout ce qui n'est pas &#171; scolaire &#187;. L'&#233;cole, quoique assujettie &#224; la reproduction des hi&#233;rarchies sociales, en r&#233;unissant adultes et enfants, ouvre des moments &#224; leur imagination commune.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'Ecole Mutuelle , une p&#233;dagogie trop efficase ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Les Emp&#234;cheurs de penser en rond /Le Seuil-Octobre 2005,Paris.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chapitre 1&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'ensorcellement scolaire&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes ensorcel&#233;s par le capitalisme. Nous travaillons pour lui, nous croyons qu'il faut travailler pour lui, non seulement pour vivre, mais pour augmenter ses profits afin qu'il puisse investir dans de nouvelles productions pour s'assujettir de nouveaux travailleurs, ou les m&#234;mes travaillant plus vite et mieux. : Le capitalisme a r&#233;ussi &#224; nous faire croire un temps que le progr&#232;s serait ind&#233;fini, que nous serions toujours plus nombreux &#224; profiter de ses avantages, que la plan&#232;te serait un jour civilis&#233;e toute enti&#232;re, tout enti&#232;re soumise aux promesses de la r&#233;publique : libert&#233;, &#233;galit&#233;, fraternit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les guerres, puis la conscience croissante du d&#233;sastre environnemental, nous ont conduit &#224; douter, &#224; ne plus prendre pour argent comptant un horizon repouss&#233; chaque jour plus loin par la r&#233;alit&#233; de la production de l'argent, par la financiarisation croissante de l'&#233;conomie. Les in&#233;galit&#233;s se creusent.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le capitalisme a install&#233; d&#233;j&#224; depuis plusieurs si&#232;cles l'espace o&#249; se forgent nos croyances, et o&#249; elles se dissipent aussi. Un espace o&#249; celui qui y croit r&#233;ussit, un espace o&#249; celui qui doute a les r&#233;sultats qu'il m&#233;rite. Dans cet espace doivent passer obligatoirement tous les petits d'hommes ; dans cet espace ils apprennent &#224; travailler et &#224; se jauger les uns les autres par les r&#233;sultats de leur travail, et par bien d'autres dimensions non officielles, voire interdites. Cet espace peut-il &#234;tre un espace de vie ? Accueille-t-il tous les enfants sans exclusive ? Est-ce un espace o&#249; chacun apprend des autres et o&#249; chacun apprend aux autres ? Ceux qui y officient pensent et d&#233;montrent que l'&#233;galit&#233; qui existe constitutionnellement ne peut exister en fait. Prenez cette chose totalement immat&#233;rielle qu'est l'esprit, la capacit&#233; &#224; lire, &#233;crire et compter : pour certains les ma&#238;tres n'ont qu'&#224; en constater la possession, pour d'autres ils n'arrivent pas &#224; la faire acqu&#233;rir. Ils ne peuvent que classer les &#233;l&#232;ves, il le faut bien, pour que le capitalisme sache &#224; quel type de travail les affecter. Et le tour est jou&#233;, une nouvelle g&#233;n&#233;ration d'&#233;l&#232;ves peut venir se faire ensorceler, venir se faire classer. Les ma&#238;tres ren&#226;clent pourtant &#224; se faire ainsi les &#171; petites mains &#187; du capitalisme. Ils pr&#233;f&#232;rent &#234;tre celles de la science. Mais c'est pr&#233;cis&#233;ment celle-ci, son aptitude &#224; r&#233;organiser les travaux diff&#233;remment selon l'&#233;chelle hi&#233;rarchique des savoirs, qui permet au capitalisme de se d&#233;velopper. Plus les d&#233;couvertes scientifiques avancent et plus le capitalisme mobilise d'argent, et donc de travail, pour les appliquer &#224; de nouvelles productions de profit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cet espace commun du d&#233;but de la vie de chacun semble pourtant plein d'autres potentialit&#233;s, qui pointent d'ailleurs le nez dans la joie des activit&#233;s annexes, des sorties, de tout ce qui n'est pas &#171; scolaire &#187;. L'&#233;cole, quoique assujettie &#224; la reproduction des hi&#233;rarchies sociales, en r&#233;unissant adultes et enfants, ouvre des moments &#224; leur imagination commune. Ces moments, ceux du plaisir, ceux qu'a retenus la m&#233;moire, ne sont pas cod&#233;s par les instructions officielles. Ce sont autant de micro-exp&#233;riences locales, mais faute d'enregistrement elles ne forment pas l'&#233;cole comme institution, comme inscription dans l'inconscient. Elles font douter seulement de son message : si l'&#233;cole ne fait que reproduire la hi&#233;rarchie sociale, pourquoi cette devise, pourquoi cette promesse ? Et au-del&#224; de la France pourquoi la promesse de la d&#233;mocratie, d'une citoyennet&#233; faite aussi d'&#233;galit&#233; et de libert&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette d&#233;mocratie, cette d&#233;sintrication des hi&#233;rarchies, le capitalisme en a lui-m&#234;me besoin pour d&#233;velopper sa puissance d'invention, pour multiplier les chances d'une coop&#233;ration productive entre les cerveaux . Au-del&#224; des exp&#233;riences locales, l'institution scolaire elle-m&#234;me est appel&#233;e de plus en plus &#224; changer, &#224; pluraliser les voies de la r&#233;ussite sociale. Le mod&#232;le produit en France est particuli&#232;rement lourd &#224; transformer ; tant les mots et les choses y sont fortement intriqu&#233;s. Il se pr&#233;sente comme la conclusion d'un d&#233;bat national sur lequel il n'y a plus &#224; revenir. &lt;br class='autobr' /&gt;
Pourtant au d&#233;but du XVIII si&#232;cle, lorsque les &#233;coles communales commencent &#224; se substituer aux &#233;coles de charit&#233; apparues au XVII si&#232;cle, une option diff&#233;rente est pratiqu&#233;e, puis abandonn&#233;e, car jug&#233;e trop efficace : &#171; l'&#233;cole mutuelle &#187;. Apprendre trop vite risque de faire apprendre trop. Faire de chacun le ma&#238;tre de l'autre dans le domaine o&#249; il lui est sup&#233;rieur risque de faire m&#233;priser les hi&#233;rarchies en vigueur. Aujourd'hui la connaissance et sa croissance sont affirm&#233;es comme les principaux leviers en m&#234;me temps que les principaux objectifs du d&#233;veloppement &#233;conomique. L'apprentissage continu de tous, aupr&#232;s de tous, redevient d'actualit&#233;, et la r&#233;flexion sur le mod&#232;le p&#233;dagogique de l'&#233;cole une n&#233;cessit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;T&#233;l&#233;charger le fichier ci-joint pour lire la suite...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Le - budget participatif - &#224; Porto Alegre</title>
		<link>https://seminaire.samizdat.net/anne-querrien-20/Le-budget-participatif-a-Porto</link>
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		<dc:subject>Anne Querrien,d&#233;veloppement de Nokia,soci&#233;t&#233; de l'information, technologie,analyses,biopolitique, multitudes, biopolitique </dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;L'exp&#233;rience municipale &#224; Porto Alegre&lt;/p&gt;

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		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Peu de municipalit&#233;s offrent ainsi, par exemple, bureau, poste de permanent et moyens, aux associations de femmes, de gays et de lesbiennes et de lutte contre le sida&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;L'exp&#233;rience municipale men&#233;e depuis 1989 &#224; Porto Alegre a &#233;t&#233; quelque peu &#233;clips&#233;e par la tenue du Forum social mondial qu'elle a pourtant permis. Rarement a-t-on pu observer une ville aussi bien tenue en mains par un ex&#233;cutif municipal, sans que les divers mouvements militants soient brid&#233;s. Au contraire ils s'&#233;panouissent avec le soutien de la municipalit&#233;. Peu de municipalit&#233;s offrent ainsi, par exemple, bureau, poste de permanent et moyens, aux associations de femmes, de gays et de lesbiennes et de lutte contre le sida. Tous les besoins de la population semblent &#234;tre accueillis &#224; l'h&#244;tel de ville de Porto Alegre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon attention sur cette histoire a &#233;t&#233; attir&#233;e d&#232;s l'ann&#233;e 1997 par deux amis Jean-Blaise Picheral, qui travaillait alors &#224; l'agence d'urbanisme de Dunkerque, et Martine Toulotte, qui travaillait alors &#224; l'agence d'urbanisme de Grenoble. Ils avaient rencontr&#233; des animateurs du budget participatif dans le cadre d'un congr&#232;s de la LCR. Le Parti des Travailleurs du Br&#233;sil est affili&#233; en effet &#224; la Quatri&#232;me Internationale. Tous les deux &#233;taient extr&#234;mement soucieux de participation des habitants dans le cadre des projets d'urbanisme, et &#233;taient en train de r&#233;aliser une &#233;tude, aux conclusions relativement pessimistes, sur l'&#233;tat de la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise dans ce domaine. Une lueur d'espoir leur semblait venir de Porto Alegre, et ils n'ont eu de cesse de diffuser cette exp&#233;rience depuis. On leur doit la cr&#233;ation du r&#233;seau &lt;i&gt;Radicaliser radicalement la d&#233;mocratie&lt;/i&gt;, qui, au fil de ses courriels et de ses assembl&#233;es g&#233;n&#233;rales entretient la flamme de ce c&#244;t&#233;-ci de l'Atlantique. Le r&#233;seau s'est notamment signal&#233; au moment de la mise en place des conseils de quartiers pour faire en sorte que l'animation n'en soit pas r&#233;serv&#233;e aux seuls &#233;lus municipaux, et par des lettres ouvertes aux candidats &#224; la d&#233;putation pour leur faire promettre qu'ils rendraient compte de leurs mandats et se soucieraient des avis de leurs mandants. Dans quelques communes comme Chatenay-Malabry des membres du r&#233;seau ont constitu&#233; des listes ind&#233;pendantes aux derni&#232;res &#233;lections municipales pour essayer de renouveler la vie d&#233;mocratique.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'avais suivi de nombreuses tentatives pour faire participer les habitants &#224; la conception urbaine de leurs quartiers, dont certaines fort int&#233;ressantes et productives comme celle de l'Alma Gare &#224; Roubaix, ou celle du Petit S&#233;minaire &#224; Marseille. Mais elles s'&#233;taient toutes d&#233;roul&#233;es dans une relative indiff&#233;rence du pouvoir municipal, qui autorisait la prise de pouvoir sur le terrain de professionnels militants, et aboutissait au retour &#224; la normale d&#232;s la fin des financements de l'intervention professionnelle. C'est plut&#244;t une micro-exp&#233;rience de parent d'&#233;l&#232;ve qui m'avait fait entrevoir qu'un pouvoir municipal peut &#234;tre contraint &#224; satisfaire les besoins des habitants s'il est interpell&#233; par l&#224; o&#249; il d&#233;cide, son budget : changer l'image de l'&#233;cole dans un quartier passe par le changement de ses abords, demander cela depuis la base demande d'intervenir sur le budget municipal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cohabitation et double pouvoir&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'exp&#233;rience de Porto Alegre a pris naissance dans des conditions singuli&#232;res. Certes le mot d'ordre de &#171; budget participatif &#171; &#233;tait dans les revendications officielles du Parti des Travailleurs, mais sa mise en oeuvre dans le cas pr&#233;cis allait devenir une v&#233;ritable machine de guerre contre la droite, qui jouissait encore d'une &#233;crasante majorit&#233; au conseil municipal, puisque sur 32 conseillers deux seulement &#233;taient du PT et 28 de droite. Pourtant au m&#234;me moment, en 1989, le candidat du PT venait d'&#234;tre &#233;lu maire. Ceci vient du fait que le maire est &#233;lu au suffrage universel direct par l'ensemble des habitants de la ville, alors que les conseillers sont &#233;lus par des circonscriptions dont le d&#233;coupage favorise &#233;norm&#233;ment les quartiers centraux, et ne donne presque pas de poids &#224; la p&#233;riph&#233;rie r&#233;cemment peupl&#233;e par les pauvres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La ville de Porto Alegre &#233;tait alors dans une situation financi&#232;re catastrophique : lourdement endett&#233;e elle ne pouvait rien faire une fois pay&#233;s les salaires des fonctionnaires et rembours&#233;s les int&#233;r&#234;ts de sa dette. Pire ces derniers risquaient de grignoter les salaires si on laissait les choses continuer. Cela expliquait peut-&#234;tre pourquoi la droite avait laiss&#233; tomber la mairie. Mais il fallait donc la convaincre de voter de nouveaux imp&#244;ts municipaux, alors, que ceux-ci &#233;tant surtout assis sur le foncier, ses &#233;lecteurs &#233;taient pratiquement seuls &#224; les payer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avoir recours au budget participatif devenait alors imp&#233;ratif. Il ne s'agissait plus d'une vague revendication id&#233;ologique, mais d'une action concr&#232;te pour modifier le rapport des forces politiques dans la ville. Le PT a d&#233;cid&#233; de constituer aupr&#232;s du maire, parall&#232;lement au conseil municipal, un Parlement du budget participatif, qui repr&#233;senterait la population toute enti&#232;re, &#233;laborerait le budget d'investissement de la commune, et d&#233;montrerait au parlement municipal la v&#233;rit&#233; des besoins &#224; satisfaire la n&#233;cessit&#233; d'augmenter les imp&#244;ts et de cr&#233;er une marge de manoeuvre pour le maire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'exp&#233;rience fut t&#226;tonnante, mais la situation lui rendait obligatoire de r&#233;ussir, et de tenir compte des r&#233;actions des autres institutions qui organisaient la population. Au d&#233;but par exemple le PT proposa froidement d'&#233;lire les repr&#233;sentants au budget participatif en cr&#233;ant seize circonscriptions &#233;lectorales alternatives, en forme de secteurs comme les parts d'un fromage, allant du centre &#224; la p&#233;riph&#233;rie, et donnant donc &#224; partir du principe un homme/une voix une part pr&#233;pond&#233;rante &#224; la p&#233;riph&#233;rie dans chacun des secteurs. A la grande surprise de la mairie l'Association des comit&#233;s de quartiers, qui jusque l&#224; lui &#233;tait favorable, commen&#231;a &#224; faire campagne contre elle. S'ali&#233;ner cette puissante association revenait &#224; condamner le projet. L'Association exigea que les seize quartiers choisis pour &#233;lire les trente deux d&#233;l&#233;gu&#233;s au parlement du budget participatif soient des &#171; vrais quartiers &#171; , tels que les parlent les habitants quand ils parlent de leur ville. C'&#233;tait prendre le risque de quartiers in&#233;gaux en population, d'une repr&#233;sentation moindre pour les pauvres de la p&#233;riph&#233;rie que pour les riches du centre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le risque fut pris, mais il fut compens&#233; par une mani&#232;re tr&#232;s habile de faire la synth&#232;se des diff&#233;rents projets propos&#233;s par la population, pour arriver &#224; faire s&#233;lectionner ceux correspondants aux besoins les plus criants, ceux des quartiers pauvres et non &#233;quip&#233;s d'&#233;go&#251;ts et d'une voirie correcte. Dans une ville marqu&#233;e par la double empreinte du catholicisme et du syndicalisme qui font de la solidarit&#233; un imp&#233;ratif majeur, donner des points suppl&#233;mentaires aux projets qui desservent les besoins les plus criants, et le plus grand nombre d'habitants, est acceptable, m&#234;me par de nombreuses personnes qui votent &#224; droite. Le bureau du plan de la municipalit&#233; de Porto Alegre &#233;tablit ainsi pour le parlement du budget participatif un syst&#232;me de notation qui lui a permis de faire passer sa hi&#233;rarchisation des projets d'une mani&#232;re extr&#234;mement p&#233;dagogique : un projet est d'autant mieux class&#233; qu'il r&#233;pond &#224; un besoin plus basique pour un plus grand nombre d'habitants, et qu'il ob&#233;it &#224; l'&#233;chelle de priorit&#233; d&#233;finie au niveau municipal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi qu'un d&#233;l&#233;gu&#233; d'un arrondissement central plut&#244;t bourgeois et d&#233;j&#224; bien &#233;quip&#233; nous expliquait que pendant huit ans il avait fallu qu'il explique &#224; son quartier pourquoi les embellissements qu'ils demandaient n'avaient pas &#233;t&#233; jug&#233;s prioritaires ; les discussions au sein du Parlement du budget participatif &#224; propos de la notation des projets lui avaient permis de le faire sans difficult&#233;, de trouver des arguments qui mobilisaient la solidarit&#233; de ses mandants avec les autres quartiers. Certains observateurs latino-am&#233;ricains signalent cependant que ce syst&#232;me de notation n'est peut-&#234;tre pas aussi d&#233;mocratique, et favorable aux plus pauvres qu'il y para&#238;t. Il permettrait au bureau du plan de la ville d'orienter les investissements publics vers les parties de la ville qu'elle a l'intention de &#171; gentryfier &#171; , o&#249; elle souhaite fixer la population et l'int&#233;grer au projet municipal par des am&#233;nagements urbains. Mes courtes visites &#224; Porto Alegre ne m'ont pas donn&#233; l'occasion de v&#233;rifier ou d'infirmer cette hypoth&#232;se, mais elle est vraisemblable : le budget participatif a permis de construire un soutien populaire au projet municipal, et de faire partager ce projet municipal, de d&#233;veloppement et d'homog&#233;n&#233;isation du territoire, &#224; de nombreux repr&#233;sentants de la population (pr&#232;s de 200 000 personnes sur un total de 1 200 000 ont particip&#233; de pr&#232;s ou de loin &#224; des r&#233;unions li&#233;es au budget participatif).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant ces ann&#233;es de mobilisation des habitants et de conqu&#234;te budg&#233;taire, le Parti des Travailleurs a fortement am&#233;lior&#233; ses positions &#233;lectorales sans pour autant gagner la majorit&#233; absolue au parlement municipal. Certes le centre droit s'est laiss&#233; plusieurs fois convaincre de voter de l&#233;g&#232;res augmentations d'imp&#244;ts pour permettre de financer des &#233;quipements demand&#233;s par le maire appuy&#233; sur le parlement du budget participatif et les manifestations de rue. Mais le centre ville reste encore soucieux de conserver les positions acquises. La Mairie et la salle du Parlement municipal ont quitt&#233; le centre historique pour s'installer en toute premi&#232;re couronne ; la modernisation des locaux &#233;tait sans doute n&#233;cessaire mais le d&#233;placement est aussi symbolique. L'institution municipale gouverne maintenant un vaste territoire, dont la partie ancienne doit &#234;tre soumise &#224; sa volont&#233; de modernisation. Bient&#244;t la zone portuaire sera ouverte &#224; la ville et deviendra un lieu d'investissement immobilier international ; d&#233;j&#224; les investisseurs industriels internationaux viennent profiter d'un bassin de main d'oeuvre aussi bien gard&#233;. Parfois la municipalit&#233; arrive &#224; leur imposer des mesures sociales correspondant &#224; sa philosophie : cr&#232;ches et cantines d'entreprise doivent &#234;tre ouvertes au quartier. Carrefour a su s'adapter mais Ford et Volkswagen ont pr&#233;f&#233;r&#233; s'implanter ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La municipalit&#233; de Porto Alegre semble contr&#244;ler son territoire au prix d'une intense activit&#233; d'organisation d'&#233;v&#232;nements successifs dont le Forum social mondial est le plus connu, mais qui se succ&#232;dent autant que les diff&#233;rentes sp&#233;cialit&#233;s professionnelles, ou de loisirs, ou d'orientations d&#233;sirantes peuvent tenir de congr&#232;s mondiaux, continentaux, r&#233;gionaux. La municipalit&#233; anime son territoire avec l'aide d'un r&#233;seau de restaurants, h&#244;tels, heureux de participer &#224; la nouvelle donne &#233;conomique qui fera peu &#224; peu &#233;chapper la ville au d&#233;clin qu'ont connu toutes les villes portuaires industrielles. De cette nouvelle vision de la ville, le budget participatif ne semble plus &#234;tre le principal instrument ; elle se noue &#224; une autre &#233;chelle, r&#233;gionale. Malheureusement le Parti des Travailleurs n'a pas &#233;t&#233; r&#233;&#233;lu &#224; la t&#234;te de l'Etat du Rio Grande do Sul aux derni&#232;res &#233;lections. L'exp&#233;rience d'universit&#233; populaire r&#233;gionale, tr&#232;s largement ouverte tant c&#244;t&#233; &#233;tudiants qu'enseignants, va dormir provisoirement. Un deuxi&#232;me souffle se cherche dans le foisonnement des initiatives, et dans le commerce avec les leaders associatifs, plus que dans la poursuite de l'exp&#233;rience du budget participatif, devenu r&#233;p&#233;titif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Repr&#233;sentation et participation&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une des principales originalit&#233;s de l'exp&#233;rience du budget participatif de Porto Alegre est la mani&#232;re dont elle m&#234;le participation et repr&#233;sentation, par un syst&#232;me de d&#233;signation des membres du parlement du budget participatif &#224; double d&#233;tente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une premi&#232;re phase, &#224; une date annonc&#233;e par voie de presse et par des voitures surmont&#233;es de haut-parleurs, les habitants sont invit&#233;s &#224; se pr&#233;senter &#224; l'entr&#233;e d'un gymnase ou d'une grande salle de leur quartier par groupes de dix amis. Chaque groupe se d&#233;finira comme dix habitants de la rue un tel, ou dix parents de l'&#233;cole un tel, ou dix salari&#233;s de l'usine un tel, etc.... Chaque groupe de dix se fait enregistrer et d&#233;l&#232;gue un des dix membres du groupe pour le repr&#233;senter aux d&#233;bats qui vont avoir lieu dans la salle ou le gymnase ; le d&#233;l&#233;gu&#233; du groupe est enregistr&#233; comme le d&#233;l&#233;gu&#233; de la rue, de l'&#233;cole, de l'entreprise. Devant la salle pour attirer les gens il y a des beignets et autres friandises donn&#233;s par la mairie, et pour les s&#233;duire il y a des petites sc&#233;nettes de th&#233;&#226;tre genre th&#233;&#226;tre de l'opprim&#233; (un peu p&#233;dagogique). Celui qui rentre dans la salle y rentre donc au nom des neuf autres et de lui-m&#234;me. L'objet de la r&#233;union dans la salle est de choisir parmi les pr&#233;sents les deux d&#233;l&#233;gu&#233;s du quartier au parlement du budget participatif. La r&#233;union est introduite par la mairie qui explique en quoi consiste le budget d'investissement de la ville, qu'est-ce qui a &#233;t&#233; fait l'an pass&#233; ; le d&#233;bat porte sur les projets qui pourraient &#234;tre pr&#233;sent&#233;s par ce quartier. Ceux qui veulent &#234;tre d&#233;l&#233;gu&#233;s proposent des projets et se font &#233;lire par le quartier sur la base des projets qu'ils vont d&#233;fendre. A la fin du forum le quartier est donc muni de deux d&#233;l&#233;gu&#233;s et d'une liste de projets. Chaque membre du forum, d&#233;l&#233;gu&#233; par le niveau inf&#233;rieur, lorsqu'il rencontre de nouveau ses amis peut leur expliquer ce qui s'est pass&#233;, et au fil des r&#233;unions les tenir inform&#233;s de la d&#233;marche du budget participatif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une fois tous les quartiers pourvus de d&#233;l&#233;gu&#233;s le Parlement du budget participatif peut &#234;tre r&#233;uni, et d&#233;battre puis d&#233;cider de la liste finale d'investissements, au nom de laquelle la mairie demandera au Parlement municipal le vote du budget, et peut-&#234;tre une augmentation d'imp&#244;ts. Tr&#232;s vite la mairie s'est rendu compte qu'il &#233;tait impossible de faire arbitrer entre les projets des quartiers l'assembl&#233;e des d&#233;l&#233;gu&#233;s qui avaient &#233;t&#233; &#233;lus pour d&#233;fendre ces projets. Le syst&#232;me de notation a donc &#233;t&#233; introduit pour pouvoir classer les projets. Mais les d&#233;l&#233;gu&#233;s avaient le sentiment que les arbitrages &#233;taient enti&#232;rement dict&#233;s par les priorit&#233;s de la mairie et ont commenc&#233; &#224; se d&#233;courager. D'un autre c&#244;t&#233; laisser les d&#233;l&#233;gu&#233;s des quartiers fixer les priorit&#233;s eux-m&#234;mes dans une ville o&#249; les quartiers nantis gardent plus de poids politique que les autres, c'&#233;tait s'exposer &#224; reconduire la situation ant&#233;rieure de sur&#233;quipement du centre. Alors que faire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le maire et ses collaborateurs les plus proches sont all&#233;s en d&#233;battre avec un acteur qui &#233;tait peu pr&#233;sent dans le syst&#232;me, mais qui restait leur base de r&#233;f&#233;rence : les syndicats ouvriers, qui sont &#224; l'origine de la cr&#233;ation du Parti des Travailleurs br&#233;silien. Pour les syndicats ouvriers le syst&#232;me de repr&#233;sentation mis en place par le budget participatif ne pouvait aboutir qu'&#224; un tel coin&#231;age s'il n'&#233;tait pas confront&#233; &#224; un d&#233;bat avec des d&#233;l&#233;gu&#233;s issus d'un syst&#232;me de participation plus militant : les commissions th&#233;matiques. La mairie n'avait qu'&#224; mettre en place des commissions extra-municipales sur les th&#232;mes d'intervention qui lui paraissaient essentiels, et faire intervenir au parlement du budget participatif des d&#233;l&#233;gu&#233;s de ces commissions qui apporteraient des points de doctrine et de la p&#233;dagogie dans le d&#233;bat, et permettraient de mettre en place un syst&#232;me de notation des projets qui serve effectivement le d&#233;veloppement de toute la commune. Ceci fut fait : huit commissions th&#233;matiques (voirie, sant&#233;, propret&#233;, &#233;ducation, culture, transports, ...) commenc&#232;rent &#224; rassembler &#224; la fois certains d&#233;l&#233;gu&#233;s &#233;lus au parlement du budget participatif, mais aussi des non &#233;lus, et surtout des militants des syndicats et des associations, des volontaires pour traiter de chaque th&#232;me ; ces commissions ont chacune deux d&#233;l&#233;gu&#233;s au parlement du budget participatif, soit une minorit&#233; par rapport &#224; ceux de l'ensemble des quartiers au nombre de 32. Ainsi le parlement du budget participatif devient un espace o&#249; peuvent se conclure de nouvelles alliances, o&#249; le d&#233;bat porte sur la d&#233;finition qualitative des politiques municipales et non sur l'arbitrage entre quartiers et groupes sociaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs &#224; ce parlement du budget participatif sont &#233;galement pr&#233;sents le secr&#233;taire du syndicat des fonctionnaires municipaux et le pr&#233;sident de l'association des comit&#233;s de quartiers (organisation ant&#233;rieure au budget participatif) avec le pouvoir d'&#233;voquer les probl&#232;mes que les d&#233;bats ou les projets leur posent. Ce pouvoir d'&#233;vocation est l&#224; pour garantir que les innovations apport&#233;es ne remettent pas en cause n&#233;gativement les compromis sociaux d&#233;j&#224; acquis ; il donne au syst&#232;me sa dimension &#171; rawlsienne &#171; et le pr&#233;munit contre les tendances &#224; la fuite en avant. Le maintien du parlement municipal constitutionnel et la n&#233;cessit&#233; de devoir faire voter dans les formes le budget, notamment les nouveaux imp&#244;ts, joue &#233;galement ce r&#244;le. C'est ainsi que j'ai pu assister &#224; un d&#233;bat du parlement municipal bloqu&#233; au d&#233;but par le refus de la droite de voter le budget ; puis le centre droite &#233;mu par le tableau des &#233;quipements qu'on pourrait offrir &#224; la population avec un faible pourcentage d'augmentation des imp&#244;ts, et peut-&#234;tre sensible aux calicots des manifestants muets dans les tribunes du public, a fait savoir qu'il voterait le budget avec la gauche. Mais le vote qui eut lieu ce jour l&#224; portait seulement sur la remise de la s&#233;ance &#224; quinzaine, parce qu'on ne peut l&#233;galement mettre aux voix deux textes diff&#233;rents &#224; la m&#234;me s&#233;ance, et qu'&#233;videmment le centre droit exigeait quelques amendements pour sauver la face. Toute entorse &#224; la r&#233;glementation autoriserait une annulation par le contr&#244;le de l&#233;galit&#233; f&#233;d&#233;ral et fragiliserait le pouvoir municipal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le processus du budget participatif est donc long et complexe et occupe pratiquement toute l'ann&#233;e dans le d&#233;roulement de ses diff&#233;rentes phases. La participation est dans ces conditions plus &#224; la port&#233;e des militants, que des citoyens ordinaires peu int&#233;ress&#233;s par les diff&#233;rentes strates de dispositifs institutionnels. Ce qui frappe cependant l'observateur europ&#233;en c'est l'obligation de compte-rendu qui r&#232;gne &#224; tous les niveaux du syst&#232;me. C'est ainsi que les d&#233;l&#233;gu&#233;s au parlement du budget participatif vont &#234;tre invit&#233;s par la mairie &#224; venir &#224; ses c&#244;t&#233;s &#224; un nouveau forum de quartier pour rendre compte des choix effectu&#233;s pour le budget municipal, et &#233;ventuellement des raisons pour lesquelles les choix qu'ils ont propos&#233;s n'ont pas &#233;t&#233; retenus. L'id&#233;e de la mairie est que par ce d&#233;bat les d&#233;l&#233;gu&#233;s des habitants, et les habitants qui les ont d&#233;l&#233;gu&#233;s, vont commencer &#224; comprendre les enjeux d'&#233;galit&#233;, de mobilit&#233;, d'homog&#233;n&#233;it&#233;, de modernisation de leur ville, au lieu de ne saisir leur condition qu'en termes de survie individuelle et familiale. Le budget participatif joue surtout un r&#244;le p&#233;dagogique au sein m&#234;me des militants et sympathisants du Parti des Travailleurs en leur apprenant une pratique de production du consensus &#224; la fois orient&#233;e et douce, attentive &#224; faire participer l'ensemble des pr&#233;sents. La capacit&#233; de ces militants &#224; devenir les ma&#238;tres de c&#233;r&#233;monie de divers r&#233;unions et congr&#232;s de toutes dimensions en d&#233;coule.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La transf&#233;rabilit&#233; du budget participatif&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le travail de diffusion de l'exp&#233;rience du budget participatif par le r&#233;seau &lt;i&gt;Radicaliser radicalement la d&#233;mocratie&lt;/i&gt; s'est attach&#233; davantage au c&#244;t&#233; &#171; poil &#224; gratter &#171; que peut prendre un tel exemple pour les &#233;lus de gauche qu'&#224; ce qui me semble son trait majeur. Convoquer la population &#224; &#233;lire des repr&#233;sentants pour d&#233;finir le budget d'investissement de la ville ressemble &#224; la d&#233;marche entreprise en 1789 avec la r&#233;daction des cahiers de dol&#233;ances pour accompagner la d&#233;signation de d&#233;l&#233;gu&#233;s aux &#233;tats g&#233;n&#233;raux ; la d&#233;marche ne remet pas en cause les &#233;lus existants, et s'inscrit en suppl&#233;ment des d&#233;marches &#233;lectives normales. Elle s'apparenterait donc &#224; ce qu'on conna&#238;t depuis un an, voire plus dans certaines villes, avec la mise en place de conseils de quartiers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire du budget participatif &#224; Porto Alegre souligne un dilemme bien connu des militants qui cherchent &#224; participer aux affaires municipales de l'ext&#233;rieur des partis au pouvoir. Faut-il faire valoir son expertise dans des commissions th&#233;matiques et ne contribuer &#224; la formation de nouvelles valeurs politiques que sous couvert de savoir technique, avec tous les risques de r&#233;cup&#233;ration qui s'ensuivent, ou faut-il se hisser longuement et p&#233;niblement vers le niveau municipal &#224; partir d'un enracinement local et d'une repr&#233;sentation certes g&#233;n&#233;raliste, mais marqu&#233;e socialement par le lieu o&#249; elle prend naissance ? Comment se poser en m&#233;diateur entre le local et le central, entre le sectoriel et le g&#233;n&#233;ral, si ce n'est par le biais d'un parti pr&#233;cis&#233;ment fait pour d&#233;finir une figure de cette m&#233;diation ? Mais qui dit parti dit partiel, ce qu'admet difficilement le leader qu'il soit local ou professionnel. Et c'est ainsi que la politique devient l'affaire de professionnels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Porto Alegre, comme dans les conseils de quartiers, la ligne de d&#233;sir consiste &#224; cr&#233;er une transversalit&#233; entre l'horizon segment&#233; des repr&#233;sentations territoriales de quartiers et l'affirmation sectorielle des technicit&#233;s innovantes. Il s'agit de proposer aux participants de construire un point de vue municipal qui fasse la synth&#232;se non pas avant les d&#233;bats, mais &#224; leur conclusion, au bout d'un processus de plusieurs mois, en pr&#233;levant chez chacun ce que les autres peuvent accepter. La mairie de Porto Alegre, comme une mairie de grande ville qui prendrait la participation au s&#233;rieux, appara&#238;t alors en position de force, puisqu'en position l&#233;gitime pour faire une telle synth&#232;se, en devoir de la faire, et de la soumettre &#224; la repr&#233;sentation &#233;lue traditionnelle. Cette position de force est aussi une position de faiblesse en ce que la synth&#232;se ne peut &#234;tre donn&#233;e a priori, d&#233;pend compl&#232;tement des d&#233;bats qui vont r&#233;gler le niveau auquel elle va s'&#233;tablir. C'est cette incertitude que redoute le plus souvent les &#233;lus fran&#231;ais, et son accueil d&#233;lib&#233;r&#233; qui fait la grandeur de la municipalit&#233; de Porto Alegre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'exp&#233;rience du budget participatif est un bon exemple de la dialectique entre quantitatif et qualitatif. L'affaire se juge, vue de loin, en nombre d'habitants qui participent (environ 200 000 sur 1 200 000 aux forums de quartiers), en notes obtenues par les projets, en nombres de voix et de si&#232;ges gagn&#233;s au parlement municipal (le PT est pass&#233; de 2 &#224; 14 conseillers municipaux). Mais ce sont les d&#233;bats qualitatifs au sein des commissions th&#233;matiques qui donnent les arguments qui vont faire la diff&#233;rence entre les projets. La ville de Porto Alegre a &#233;t&#233; invit&#233;e par ce processus &#224; travailler sur elle-m&#234;me &#224; l'&#233;chelle de l'agglom&#233;ration toute enti&#232;re ; le PT a fait confiance au pouvoir de l'organisation collective, au pouvoir symbolique de la modification &#224; la marge. Comme toutes les villes en mouvement Porto Alegre propose de composer dimension de projet et respect du patrimoine. Mais &#224; Porto Alegre le patrimoine est tr&#232;s r&#233;duit aux yeux des experts en beaux-arts ; ce qui fait patrimoine c'est l'histoire des quartiers, leur enracinement plus ou moins long dans l'histoire urbaine, la lente s&#233;dimentation de milieux locaux avec leurs leaders et leurs probl&#232;mes. A Porto Alegre le patrimoine n'est pas fait de vieilles pierres d'int&#233;r&#234;t mondial, mais de relations sociales pr&#233;sentes. En donnant de ces relations une repr&#233;sentation la plus directe possible par cette forme originale de participation - un d&#233;l&#233;gu&#233; pour dix copains, 32 d&#233;l&#233;gu&#233;s pour 16 quartiers, un parlement du budget participatif de 42 membres - le projet municipal se leste et se l&#233;gitime tout &#224; la fois. Par contre c'est sur les versants de l'expertise th&#233;matique qu'on trouve les r&#233;f&#233;rences internationales et techniques qui dessinent des contenus possibles aux projets. C'est dans les commissions th&#233;matiques que s'&#233;laborent les id&#233;es qui conduiront plus loin qu'&#224; la reproduction des territoires en l'&#233;tat. Dans les commissions la repr&#233;sentation, d'id&#233;es et non de territoires, se veut intervention et non reconduction. La d&#233;fense de la place d'un territoire dans la hi&#233;rarchie municipale est remplac&#233;e par la d&#233;finition de valeurs pour la ville tout enti&#232;re, communes &#224; tous les territoires. C'est dans les commissions th&#233;matiques, o&#249; la pr&#233;sence militante est plus affirm&#233;e, que se fait la d&#233;finition du commun qui va &#234;tre propos&#233;e en d&#233;bat au parlement du budget participatif, et transform&#233;e par la notation des projets des quartiers, en programme d'investissement, en r&#233;alisations visibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut craindre que le grignotage par le PT des si&#232;ges du d&#233;partement municipal soit le signe d'une homog&#233;n&#233;isation sociale et id&#233;ologique de la ville qui ferait perdre de sa n&#233;cessit&#233; &#224; la d&#233;marche, et affaiblirait la r&#233;f&#233;rence aux quartiers. Un probl&#232;me que la politique de la ville en France, en ne s'adressant qu'aux quartiers d&#233;favoris&#233;s, hors normes, a bien fait ressentir. La composition des int&#233;r&#234;ts de quartier en un int&#233;r&#234;t de ville, ou d'agglom&#233;ration, par la m&#233;diation de connaissances techniques et innovantes, peut-elle produire un int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral ? Le pari du Parti des Travailleurs &#224; Porto Alegre est de croire que oui, d'organiser un processus &#224; la fois territorial et sectoriel convergent, asseyant le pouvoir du maire, informant ses d&#233;cisions. Mais le PT a une autre conception du savoir que celle qui se d&#233;veloppe de part et d'autre de la barri&#232;re entre pratique op&#233;rationnelle et connaissance scientifique. Comme il l'a montr&#233; dans l'exp&#233;rience universitaire d&#233;velopp&#233;e &#224; l'&#233;chelle r&#233;gionale, il en appelle &#224; une recherche-action, une connaissance format&#233;e par l'hypoth&#232;se militante. C'est ce qui fonde son espoir dans le travail th&#233;matique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En France les conseils de quartiers se pr&#233;sentent plut&#244;t comme un d&#233;membrement du pouvoir municipal, &#224; comp&#233;tence limit&#233;e, qui n'a de pouvoir financier, y compris en termes de d&#233;bat, que sur le budget qui lui est d&#233;volu, quand il en a un. Certains maires ont pris le risque de rendre les &#233;trangers &#233;ligibles dans ces conseils pour t&#233;moigner de leur conception de la d&#233;mocratie locale. Mais le conseil de quartier se pr&#233;sente surtout comme un vivier o&#249; d&#233;couvrir de nouvelles bonnes volont&#233;s pour prendre des responsabilit&#233;s, et comme un lieu de d&#233;finition de mesures tr&#232;s localis&#233;es. La repr&#233;sentation des int&#233;r&#234;ts de quartier est d&#233;politis&#233;e par l'&#233;troitesse et le r&#233;alisme des probl&#232;mes soumis au conseil. La r&#233;duction de la d&#233;mocratie locale &#224; l'organisation d'un vivre ensemble, d&#233;j&#224; acquis, prive de la n&#233;cessit&#233; d'une vision, r&#233;serv&#233;e aux projets urbains ou nationaux qui font l'objet d'autres modalit&#233;s de participation. L'organisation descendante de la d&#233;mocratie s'av&#232;re condescendante. L'exigence d'un faible r&#244;le des &#233;lus municipaux dans les conseils de quartier t&#233;moigne au moins autant d'un d&#233;sir d'apolitisme que d'une conception exigeante de la d&#233;mocratie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le budget participatif de Porto Alegre se propose au contraire de composer la volont&#233; g&#233;n&#233;rale municipale &#224; partir du rassemblement des int&#233;r&#234;ts locaux, qualifi&#233;s par des expressions sectorielles de cette volont&#233; g&#233;n&#233;rale. Le mouvement est &#224; la fois ascendant et circulaire, gr&#226;ce &#224; l'organisation des compte-rendu &#224; tous les niveaux. Du coup le budget participatif emporte la ville dans une construction progressive d'elle-m&#234;me qui d&#233;place peu &#224; peu l'axe de la repr&#233;sentation politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;O&#249; va-t-on ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Porto Alegre comme partout la croissance en spirale de la d&#233;mocratie provoque un sentiment d'effroi, chez ceux-l&#224; m&#234;me qui l'ont organis&#233;e et qui gardent le besoin de se sentir deux pas en avant des ph&#233;nom&#232;nes qui les portent. Cette n&#233;cessit&#233; anxieuse de la fuite en avant est toujours parl&#233;e comme hostilit&#233; d'autres pouvoirs n&#233;cessairement sup&#233;rieurs. Le Parti des Travailleurs s'est donc mis &#224; tenter d'accaparer la repr&#233;sentation politique &#224; tous les niveaux &#233;lectifs existant, d&#233;laissant le suivi attentif du processus du budget participatif qui avait caract&#233;ris&#233; les premi&#232;res ann&#233;es. C'est ainsi que le pouvoir a &#233;t&#233; pris au niveau de l'&#233;tat du Rio Grande do Sul en 1998, et une exp&#233;rience de budget participatif tent&#233;e &#224; cette &#233;chelle, aussi id&#233;ologique que celles qui avaient &#233;t&#233; men&#233;es en vain par le PT dans d'autres municipalit&#233;s. La direction de la r&#233;gion s'est traduite par la mise en place d'une universit&#233; r&#233;gionale, et par la critique v&#233;h&#233;mente de l'universit&#233; existante, sans doute traditionnelle, mais o&#249; s'&#233;taient form&#233;s de nombreux cadres de l'entreprise politique p&#233;tiste. L'entreprise politique r&#233;gionale n'a pas fait preuve des m&#234;mes capacit&#233;s d'imagination et de respect que l'entreprise municipale, peut-&#234;tre parce qu'elle n'avait pas &#224; composer directement avec l'opposition comme dans le parlement municipal. En tout cas elle s'est fait balayer aux &#233;lections de 2002, au moment m&#234;me o&#249; Luis Ignacio da Silva, dit Lula, co-fondateur du PT, acc&#233;dait &#224; la pr&#233;sidence de la R&#233;publique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cent fois sur le m&#233;tier remettez votre ouvrage... ; c'est de mani&#232;re assez d&#233;sabus&#233;e qu'Ubiratan de Souza, l'un de ceux qui ont con&#231;u le budget participatif, me parlait cet &#233;t&#233; de sa candidature, pour le mois d'octobre suivant, &#224; un poste de d&#233;put&#233; au parlement de l'&#233;tat, comme si en bon militant disciplin&#233; il fallait en passer par l&#224; et occuper le terrain. La rel&#232;ve militante que j'ai rencontr&#233;e au cours du m&#234;me voyage, port&#233;e par les femmes et les militants de la lutte contre le sida, dans un congr&#232;s de sociologues et de juristes o&#249; nous &#233;tions cens&#233;s parler de d&#233;veloppement durable, m'a sembl&#233; guid&#233;e par une autre vision de la composition du singulier et de l'universel. Des int&#233;r&#234;ts vitaux articulent les int&#233;r&#234;ts de classe ; le local n'est plus de l'ordre de la repr&#233;sentation mais de l'intervention ponctuelle aux consid&#233;rants universels cependant. De nouvelles figures politiques, humanitaires, se mettent en place, joyeuses mais aux contours indiscernables. Le budget participatif est maintenant un acquis. La fronti&#232;re de l'enthousiasme s'est d&#233;plac&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;f&#233;rences :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gret M., Sintomer Y., (2002) : &lt;i&gt;Porto Alegre,&lt;/i&gt; &lt;i&gt;l'espoir d'une autre d&#233;mocratie&lt;/i&gt;, Paris, La d&#233;couverte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bacqu&#233; M.H., Sintomer Y., (2001) : &#8220;Gestion de proximit&#233; et d&#233;mocratie participative&#8221;,&lt;i&gt;Les Annales de la Recherche Urbaine&lt;/i&gt;, n&#176;90 &#171; Les seuils du proche &#171; , Plan urbanisme construction architecture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tarso Genro, Ubiratan de Souza, (1997), &lt;i&gt;Quand les habitants g&#232;rent vraiment leur ville&lt;/i&gt;, Paris, Fondation Charles Leopold Mayer pour le progr&#232;s de l'homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maigret E., Querrien A., (2000), &#171; Le budget participatif est-il une bonne id&#233;e ? &#171; , &lt;i&gt;Herm&#232;s&lt;/i&gt;, n&#176;26-27, CNRS Editions.{}&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Abers R., (1998), &#171; La participation populaire &#224; Porto Alegre au Br&#233;sil &#171; , &lt;i&gt;Les Annales de la Recherche Urbaine&lt;/i&gt;, n&#176;80-81, &#171; Gouvernances &#171; , Plan urbanisme construction architecture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;!--SPIP--&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La soci&#233;t&#233; de l'information et l'&#233;tat providence : le mod&#232;le finlandais.</title>
		<link>https://seminaire.samizdat.net/anne-querrien-20/La-societe-de-l-information-et-l</link>
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		<dc:date>2005-08-31T11:50:30Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Anne Querrien</dc:creator>


		<dc:subject>Anne Querrien,d&#233;veloppement de Nokia,soci&#233;t&#233; de l'information, technologie,analyses,biopolitique, multitudes, biopolitique </dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Le mod&#232;le finlandais&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://seminaire.samizdat.net/anne-querrien-20/" rel="directory"&gt;Anne Querrien&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://seminaire.samizdat.net/local/cache-vignettes/L100xH100/arton81-1b450.png?1757104448' class='spip_logo spip_logo_right' width='100' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Ce miracle &#233;conomique est illustr&#233; notamment par le d&#233;veloppement fulgurant de Nokia.&lt;br class='autobr' /&gt;
Compte-rendu d'un livre en anglais de Pekka Himanen et Manuel Castells.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Manuel Castells et Pekka Himmanen,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;The information society and the welfare state, The Finnish model&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Helsinki, Oxford University Press, SITTRA, 2002&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que la Finlande est une des &#233;conomies les plus avanc&#233;es du point de vue technologique d'apr&#232;s les indicateurs internationaux, la soci&#233;t&#233; finlandaise est, d'apr&#232;s ces m&#234;mes indicateurs, une des plus &#233;galitaires. Le taux d'incarc&#233;ration en Finlande a &#233;t&#233; divis&#233; par 3 depuis 1950, pendant qu'aux &#201;tats-Unis il &#233;tait multipli&#233; par 3. Pourtant l'&#233;conomie finlandaise a connu une forte transformation pendant cette p&#233;riode : le bois et le papier qui constituaient 3/4 des exportations n'en font plus que le 1/3, tandis que les produits &#233;lectroniques sont pass&#233;s de 5 % &#224; 50 %.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce miracle &#233;conomique est illustr&#233; notamment par le d&#233;veloppement fulgurant de Nokia. Le groupe Nokia est n&#233; en regroupant en 1966 les trois industries de la vall&#233;e du m&#234;me nom : papeterie, caoutchouc, c&#226;bles, et en se d&#233;veloppant dans les ann&#233;es 1970 dans la fabrication de t&#233;l&#233;viseurs, et dans la t&#233;l&#233;phonie (portables et communication &#224; distance). &#192; la fin des ann&#233;es 1980, Nokia produisait un peu de tout, et se comportait comme un conglom&#233;rat d'activit&#233;s s&#233;par&#233;es. L'organisation &#233;tait traditionnelle et hi&#233;rarchique, l'expansion extensive. Petit &#224; petit, Nokia entra en crise, et &#224; la fin des ann&#233;es 1980 elle avait perdu presque tout son encadrement. Elle licencia 22 000 personnes sur 44 000.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1992, le patron de la division des t&#233;l&#233;phones mobiles prit le contr&#244;le de l'ensemble de la firme et d&#233;cida de vendre tout ce qui ne concernait pas la t&#233;l&#233;communication et la t&#233;l&#233;phonie mobile. Ce choix strat&#233;gique s'est accompagn&#233; de la volont&#233; de faire du t&#233;l&#233;phone mobile un objet de grande consommation, accompagn&#233; de subtiles variations de styles dans lesquelles puissent s'exprimer les valeurs particuli&#232;res aux usagers. L'ascension de Nokia a &#233;galement &#233;t&#233; permise par des innovations financi&#232;res qui ont sorti la firme des contraintes nationales et abouti &#224; sa pr&#233;sence &#224; la bourse de New York d&#232;s 1994.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nokia fonctionne en r&#233;seau, en communication &#233;troite avec ses sous-traitants (les vendeurs de t&#233;l&#233;phones) et ses usagers et utilise la t&#233;l&#233;communication pour assurer une logistique tr&#232;s efficiente. Un tiers des salari&#233;s travaillent pour la recherche et le d&#233;veloppement, en &#233;troite liaison avec des universit&#233;s et d'autres entreprises. Cette recherche doit s'autofinancer &#224; 70 %, est financ&#233;e par la firme pour 24 % et par des programmes publics pour 6 %. Elle est faite toujours en partenariat. Nokia avait d&#233;but 2001 55 centres de recherche dans 15 pays pour &#234;tre pr&#232;s des usagers et exploiter les connaissances sp&#233;cifiques &#224; chaque partenaire. Alors que l'entreprise r&#233;alise seulement 2 % de ses ventes en Finlande, 65 % de ses chercheurs sont finlandais. 90 % du capital appartient &#224; des investisseurs &#233;trangers, mais le groupe dirigeant est finlandais &#224; 100 %. Les investisseurs finlandais sont les fonds de pension, et tout le pays est fier de poss&#233;der une parcelle de Nokia. Le groupe emploie 25 000 personnes en Finlande, soit 1 % de la main d'oeuvre nationale, mais r&#233;alise 70 % des exportations de nouvelles technologies et 25 % de l'ensemble des exportations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire de Nokia n'aurait pas &#233;t&#233; possible sans le d&#233;veloppement en Finlande de l'&#233;thique particuli&#232;re des hackers, les passionn&#233;s d'informatique qui d&#233;veloppent leurs connaissances en r&#233;seaux, et induisent l'innovation par leurs d&#233;couvertes bricol&#233;es. Nokia a &#233;t&#233; capable de mobiliser &#224; son service, et au service des usagers, les r&#233;alisations de cette population consid&#233;r&#233;e comme marginale, mais qui est aussi &#224; l'origine de succ&#232;s industriels importants comme Apple aux &#201;tats-Unis ou Linux en Finlande. Ces hackers sont le produit d'un syst&#232;me universitaire qui s'est fortement d&#233;velopp&#233; dans les ann&#233;es 1960 sans perspectives de d&#233;bouch&#233;s bien d&#233;finis dans le syst&#232;me industriel existant. En 1970, il y avait vingt universit&#233;s publiques, gratuites, de grande qualit&#233;, dans les dix plus grandes villes finlandaises. Le Fonds national finnois pour la recherche et le d&#233;veloppement fut cr&#233;&#233; en 1967, et son comit&#233; de prospective technologique en 1979. En 1982, le gouvernement d&#233;cida de faire passer l'investissement national en recherche et d&#233;veloppement de 1,2 % &#224; 2,2 % du PIB en dix ans, et porta ce chiffre &#224; 2,9 % en 1999. Alors que le pourcentage du PIB stagne en Europe &#224; 1,8 % et aux &#201;tats-Unis &#224; 2,7 % on observe alors un v&#233;ritable d&#233;collage de la Finlande. 27 % des &#233;tudiants finlandais se consacrent aux math&#233;matiques et &#224; la physique, le double de ce qu'on observe dans les autres pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le gouvernement finlandais a standardis&#233; les t&#233;l&#233;communications dans le pays, en internationalisant d'embl&#233;e les normes de t&#233;l&#233;phonie mobile et en soutenant la cr&#233;ation d'un r&#233;seau de t&#233;l&#233;communications mondialis&#233;, ce qui a donn&#233; un avantage consid&#233;rable aux compagnies scandinaves au moment du d&#233;marrage du mobile en 1982-83 : 60 &#224; 70 % des abonnements souscrits dans le monde. Le gouvernement finlandais a alors aid&#233; Nokia &#224; faire le joint avec le constructeur qui lui permettrait de faire face &#224; une demande aussi accrue. L'aide gouvernementale et la coop&#233;ration scandinave ont jou&#233; un r&#244;le consid&#233;rable dans le d&#233;veloppement de Nokia.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette histoire s'enracine dans des circonstances particuli&#232;res. La Finlande fut une province autonome russe jusqu'en 1917 dont le t&#233;l&#233;graphe &#233;tait contr&#244;l&#233; par les militaires. Le t&#233;l&#233;phone a &#233;t&#233; d&#233;velopp&#233; &#224; la fin du xixe si&#232;cle par de petits op&#233;rateurs priv&#233;s, appuy&#233;s sur les compagnies &#233;trang&#232;res, pour &#233;chapper &#224; cette main mise. En 1940 il y avait 815 compagnies de t&#233;l&#233;phone en Finlande ! Et donc un grand savoir-faire en mati&#232;re de bricolage t&#233;l&#233;phonique, une grande concurrence et des usagers tr&#232;s inform&#233;s. Cela fit voir le t&#233;l&#233;phone comme un outil de r&#233;sistance. Une vision dont l'Union Europ&#233;enne s'est d'ailleurs m&#233;fi&#233;e dans le premier programme Eur&#233;ka, et dans diff&#233;rents projets technologiques avant la chute du mur de Berlin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nokia avait d&#233;couvert le t&#233;l&#233;phone sans fil d&#232;s le d&#233;but des ann&#233;es 1960, mais cette technologie n'est apparue rentable qu'au d&#233;but des ann&#233;es 1980 avec la standardisation internationale des communications, la mondialisation des usagers et du financement. Cependant la recherche dans ce domaine a &#233;t&#233; continu&#233;e &#224; Nokia, qui exploita notamment une licence Alcatel en 1977, et c'est le gouvernement finlandais qui a permis l'exploitation par Nokia des recherches faites dans la compagnie publique Televa, d&#233;velopp&#233;e &#224; partir des infrastructures militaires. Tout au long de sa constitution Nokia a absorb&#233; ses concurrents, et leur savoir-faire, avec la b&#233;n&#233;diction des pouvoirs publics.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'un des grands succ&#232;s commerciaux de Nokia fut le message &#233;crit, le texto, dont la possibilit&#233; technique avait &#233;t&#233; introduite dans le t&#233;l&#233;phone portable mais que le fabricant n'avait pas imagin&#233; se d&#233;velopper &#224; ce point, notamment chez les jeunes, avec l'invention d'une langue particuli&#232;re en onomatop&#233;es et abr&#233;viations. Les usagers contribuent ainsi &#224; l'innovation comme les hackers, ces usagers passionn&#233;s, quasiment professionnels, que la firme r&#233;cup&#232;re dans ses centres de recherches le temps d'exploiter leurs d&#233;couvertes. Ce sont les hackers qui ont ramen&#233; en Finlande l'usage de l'Internet appris aux &#201;tats-Unis, et qui en ont d&#233;velopp&#233; un mod&#232;le d'utilisation diff&#233;rent avec le logiciel libre, vaste entreprise de coop&#233;ration entre usagers &#224; la diff&#233;rence du monopole am&#233;ricain de Microsoft. En Finlande l'usage de l'Internet s'apparente &#224; une entreprise citoyenne. Pourquoi cette diff&#233;rence : les auteurs estiment qu'elle tient &#224; la gratuit&#233; des universit&#233;s, et au salaire &#233;tudiant, qui m&#234;me faible, donne une grande force coop&#233;rative, &#224; la diff&#233;rence de la comp&#233;tition individuelle qui s&#233;vit dans les universit&#233;s am&#233;ricaines ; de plus chaque &#233;tudiant se fait son programme lui-m&#234;me, ce qui limite &#233;galement la comp&#233;tition de type acad&#233;mique. Enfin l'enseignement universitaire se fait en &#233;troite coop&#233;ration avec les entreprises, et dans une perspective de recherche-d&#233;veloppement : plus de la moiti&#233; des entreprises innovantes passent des accords de coop&#233;ration avec les universit&#233;s quand c'est le cas de moins de 10 % en Europe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce tableau peut avoir son revers : la soci&#233;t&#233; de connexion rejette ceux qui tardent &#224; se connecter, comme le montre le cin&#233;ma finlandais contemporain. Cependant les syndicats de travailleurs affilient encore 80 % de la main d'oeuvre. La solidarit&#233; de la soci&#233;t&#233; s'affirme dans l'&#233;ducation gratuite, les services de sant&#233;, les revenus de transferts ; les m&#234;mes droits sont acquis par tous et les services sont publics. Bien que les auteurs traquent tous les signes d'affaiblissement du welfare state qu'on constate ailleurs, ils sont oblig&#233;s de constater que la robustesse du syst&#232;me tient au contraire &#224; la fonction d'amortissement de ce welfare state et &#224; l'investissement fait dans la jeunesse intellectuelle et technicienne avec l'universit&#233; gratuite et le salaire &#233;tudiant. Pour les finnois, le welfare state est &#171; institutionnel &#171; et non &#171; social-d&#233;mocrate &#171; . Il ne s'agit pas en Finlande d'aider les pauvres &#224; se payer les m&#234;mes consommations que les riches (dans un sentiment d'&#233;chec sans fin), mais de permettre &#224; tous les citoyens de disposer de l'ensemble des consommations de base n&#233;cessaires &#224; la vie et au d&#233;veloppement du pays. Le welfare state est vu comme un investissement, un &#233;quipement, un instrument de formation du public national (&#233;tendu d'ailleurs aux r&#233;sidents &#233;trangers). Les baisses d'imp&#244;ts viennent apr&#232;s la sant&#233;, la s&#233;curit&#233;, la retraite, l'&#233;ducation et la recherche, dans les desiderata des finnois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un chapitre plus nostalgique constate que le d&#233;veloppement de l'Internet est concentr&#233; &#224; plus de 50 % dans la r&#233;gion d'Helsinki, et dans les plus grandes villes. La volont&#233; demeure chez les auteurs de d&#233;velopper le territoire national dans son ensemble, alors que la d&#233;monstration a &#233;t&#233; faite pr&#233;c&#233;demment de la mise sur orbite mondiale de ses entreprises principales. La r&#233;flexion s'appuie sur des cartes g&#233;ographiques qui montrent la concentration des &#233;quipements et des pratiques, mais n'analysent pas les possibilit&#233;s d'acc&#232;s des jeunes, ou des citoyens en g&#233;n&#233;ral, aux pratiques, aux formations et aux emplois correspondants. Un effort est fait pour implanter l'Internet dans les r&#233;gions p&#233;riph&#233;riques. En fait les jeunes en font spontan&#233;ment grand usage et la population de plus de trente ans moins. Techniciens et diffuseurs de mat&#233;riel souhaitent exp&#233;rimenter dans certaines villes une soci&#233;t&#233; compl&#232;tement impr&#233;gn&#233;e de nouvelles technologies. Un programme d'innovations coordonn&#233;es en direction de l'Universit&#233;, des entreprises, et de la population est en cours d'exp&#233;rimentation dans la ville de Tampere, mais il est trop t&#244;t pour en tirer des r&#233;sultats.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour les auteurs, les Finnois ont une volont&#233; de survivre enracin&#233;e dans un pass&#233; marqu&#233; par la disette plus longtemps que dans le reste de l'Europe : 6,5 % de la population est morte de faim en 1867-68. Le d&#233;but des ann&#233;es 1990 connut aussi une importante r&#233;cession, alors que l'industrialisation datait des ann&#233;es 1950 et touchait &#224; sa fin. Le projet de soci&#233;t&#233; de l'information appara&#238;t alors aux auteurs comme un projet national de survie, fortement soutenu par l'&#201;tat, et le l&#233;gitimant en retour, un projet de minorit&#233; nationale au sein de l'Union europ&#233;enne et dans le monde. Cette minorit&#233; a trois piliers : le mouvement des femmes (les premi&#232;res d'Europe &#224; avoir acquis le droit de vote), le mouvement ouvrier, et la religion protestante (85 % des finlandais). Le mouvement des femmes a jou&#233; un r&#244;le essentiel dans la d&#233;finition des traits principaux du welfare state qui garantit &#224; toutes les m&#234;mes droits, et donne &#224; tous les enfants les meilleures chances de r&#233;ussite. Comme partout en Europe la soci&#233;t&#233; a connu de forts conflits jusque dans les ann&#233;es 1930 et l'unit&#233; recouvr&#233;e gr&#226;ce &#224; la seconde guerre mondiale pourrait &#234;tre menac&#233;e par une soci&#233;t&#233; de l'information qui ne tient ses promesses que pour quelques uns. La protection de l'&#201;tat est alors essentielle pour maintenir l'unit&#233; d'autant que le pays conna&#238;t l'immigration (3 % des r&#233;sidents sont &#233;trangers), l'incertitude li&#233;e aux march&#233;s financiers, les al&#233;as de l'int&#233;gration europ&#233;enne. Mais la soci&#233;t&#233; de l'information se diversifie et se divise peut-&#234;tre dans les diverses r&#233;alisations r&#233;gionales qui visent &#224; l'&#233;tendre loin des centres les plus urbanis&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les auteurs semblent tr&#232;s dubitatifs quant &#224; l'avenir car la soci&#233;t&#233; de l'information p&#233;n&#232;tre plus le public des consommateurs que les autres branches de l'&#233;conomie. Elle risque donc de se heurter &#224; un manque de capacit&#233; d'investissement industriel auquel il serait substitu&#233; un investissement soci&#233;tal par une privatisation de certains &#233;l&#233;ments du welfare state qui font la force identitaire du pays. Les auteurs ont l'impression que la soci&#233;t&#233; de l'information n'a pas suffisamment p&#233;n&#233;tr&#233; la culture nationale et que les finlandais en restent &#224; la fourniture au monde des moyens industriels de cette culture sans y acc&#233;der eux-m&#234;mes, comme autrefois les ouvriers qui fabriquaient des voitures et en acqu&#233;raient, mais n'avaient pas la culture de la mobilit&#233; que la voiture permettait. Ils soulignent que le taux de ch&#244;mage est &#233;lev&#233; (10 %), que les ch&#244;meurs sont plut&#244;t des exclus de la soci&#233;t&#233; de l'information, que les travailleurs de cette derni&#232;re sont mieux prot&#233;g&#233;s que les autres, et qu'au fond ils ne croient pas dans la capacit&#233; du mod&#232;le finnois de r&#233;sister &#224; l'int&#233;gration &#233;conomique mondiale. Les entrepreneurs dynamiques qu'on trouvait en Finlande au d&#233;but des ann&#233;es 1990 ont disparu, les universit&#233;s sont satur&#233;es, l'id&#233;ologie protestante du travail comme devoir et du salaire comme r&#233;mun&#233;ration se heurte &#224; celle des hackers qui exercent gratuitement une passion gr&#226;ce un revenu garanti. Les diff&#233;rents groupes sociaux ne forment pas une culture commune, et m&#232;nent leurs r&#233;seaux s&#233;par&#233;ment. La Finlande a du mal &#224; s'int&#233;grer &#224; un monde multiculturel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les conclusions de l'ouvrage ne sont pas tr&#232;s claires. &#192; la description de la r&#233;ussite de Nokia et d'une soci&#233;t&#233; ouverte et libre, dans laquelle des services publics gratuits permettent &#224; tous d'acc&#233;der &#224; l'&#233;ducation et &#224; la sant&#233;, succ&#232;de une s&#233;rie de mises en garde sur la non observance par cette soci&#233;t&#233; des canons de la soci&#233;t&#233; de l'information, dont les auteurs ont pu d&#233;velopper le concept par ailleurs. Il semble que Nokia ait &#233;t&#233; incapable de diffuser son mod&#232;le nationalement, et se soit retrouv&#233;e une entreprise mondiale parmi d'autres. Mais ses relations avec sa soci&#233;t&#233; nationale d'origine et avec le reste du monde ne sont pas suffisamment analys&#233;es pour qu'on puisse juger si son dynamisme devient inop&#233;rant et n'arrive pas &#224; s'agencer &#224; celui d'autres entreprises. Quant aux services de l'&#201;tat ils semblent d&#233;pass&#233;s par des &#233;v&#233;nements qui d&#233;bordent le cadre national dans lequel se maintient l'analyse, malgr&#233; son r&#244;le av&#233;r&#233; dans l'internationalisation &#224; l'&#233;tape ant&#233;rieure. Le welfare state semble donc propice &#224; l'&#233;mergence d'une ou de plusieurs entreprises de stature mondiale (cela a &#233;t&#233; v&#233;rifi&#233; ailleurs) ; mais il ne semble pas explicitement mobilis&#233; pour l'institution de la soci&#233;t&#233; de l'information, comme on pourrait l'esp&#233;rer dans le cadre finlandais, &#233;largi &#224; la Scandinavie et &#224; l'Europe. R&#233;alisme ou c&#233;cit&#233; ? L'avenir en d&#233;cidera.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>Femmes, multitudes et propri&#233;t&#233;s</title>
		<link>https://seminaire.samizdat.net/anne-querrien-20/Femmes-multitudes-et-proprietes</link>
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		<dc:date>2005-05-27T15:12:14Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Anne Querrien</dc:creator>


		<dc:subject>Anne Querrien,d&#233;veloppement de Nokia,soci&#233;t&#233; de l'information, technologie,analyses,biopolitique, multitudes, biopolitique </dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Le concept de multitude&lt;/p&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://seminaire.samizdat.net/local/cache-vignettes/L100xH100/arton79-ab8ea.png?1757116233' class='spip_logo spip_logo_right' width='100' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;L'id&#233;e m'est venue en Alg&#233;rie en voyant des ch&#226;les fabriqu&#233;s industriellement, par des hommes-ouvriers pour des hommes-patrons qui les vendaient &#224; des hommes-chefs de famille pour les faire porter par leurs femmes&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Invit&#233;e par une revue de jeunes philosophes su&#233;dois &lt;i&gt;Glanta&lt;/i&gt; &#224; venir commenter le concept de multitude, j'ai essay&#233; de r&#233;fl&#233;chir &#224; ce qu'il apportait &#224; la lutte des femmes, mise en sourdine par les pratiques communautaires. Le fait d'avoir &#224; s'exprimer en langue &#233;trang&#232;re et face &#224; des inconnus m'a permis de me d&#233;gager de l'assignation au genre masculin dont le mouvement &lt;i&gt;des femmes&lt;/i&gt; m'avait gratifi&#233;e (1).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le devenir-femme du travail&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout en me sentant fortement incomp&#233;tente, je voudrais approfondir une id&#233;e lanc&#233;e sous forme de boutade -il y a un devenir-femme du travail- et reprise depuis sous des plumes ou dans des bouches plus honorables (2). L'id&#233;e m'est venue en Alg&#233;rie en voyant des ch&#226;les fabriqu&#233;s industriellement, par des hommes-ouvriers pour des hommes-patrons qui les vendaient &#224; des hommes-chefs de famille pour les faire porter par leurs femmes. Avant l'industrialisation les femmes se tissaient ces ch&#226;les elles-m&#234;mes pour leur propre usage. Le ch&#226;le ancien, au tissage beaucoup plus beau que celui du ch&#226;le industriel, est maintenant vendu aux touristes. L'ouvrier qui tisse le nouveau ch&#226;le &#224; la machine ne pourrait acqu&#233;rir l'ancien ch&#226;le qu'au bout de la fabrication d'une tr&#232;s grande quantit&#233; de nouveaux ch&#226;les ; et de toute fa&#231;on, le nouveau ch&#226;le, m&#234;me si sa femme et lui le trouvent moins beaux que l'ancien, a le m&#234;me usage. On ne trouve d'ailleurs plus sur le march&#233; les laines qui permettaient de tisser l'ancien ch&#226;le, et le m&#233;tier &#224; tisser a disparu de la maison. La communaut&#233; locale a &#233;t&#233; progressivement expropri&#233;e de ses ch&#226;les qui sont partis garnir les &#233;paules des &#233;trang&#232;res, car les grandes bourgeoises locales ne porteraient pas de tels ch&#226;les populaires. Bient&#244;t on ne trouvera plus une seule femme qui serait capable de tisser l'ancien ch&#226;le ; ce sera le moment pour la soci&#233;t&#233; industrielle de mieux comprendre la facture ancienne pour pouvoir mettre en vente des faux anciens ch&#226;les qui ressembleront davantage &#224; l'authentique ancien ch&#226;le, qui sera expos&#233; dans un mus&#233;e. Les nouveaux anciens ch&#226;les pourront &#234;tre mis en vente plus cher que les premiers ch&#226;les industriels au b&#233;n&#233;fice des touristes d&#233;sargent&#233;s ; ils n'en seront pourtant pas plus accessibles &#224; l'ouvrier et &#224; sa femme que les premiers ch&#226;les.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'imagine l'homme local, appendu au complexe usine-machine, ruminant son assujettissement par le travail, son devenir tisserand de mauvaise qualit&#233;, son devenir moins que femme. Je l'imagine m&#234;me cherchant &#224; se venger sur celle qui lui reste sous la main, et la pressant de lui apporter r&#233;confort par un service domestique plus brut. J'imagine aussi la femme, priv&#233;e d'une des dimensions de sa propre production, ruminant son devenir femme-femme, sa honte d'&#234;tre riv&#233;e &#224; un travail domestique r&#233;tr&#233;ci ; j'imagine sa recherche d'un &#233;largissement &#224; de nouveaux horizons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes la femme peut int&#233;grer l'usine et travailler comme un homme - encore qu'elle soit moins pay&#233;e que lui. Mais elle participe alors &#224; l'industrie qui continue de grignoter l'espace qu'elle a constitu&#233;, de l'envahir d'une offre toujours plus diff&#233;renci&#233;e qui se mod&#232;le peu &#224; peu sur tous les segments d'activit&#233; qu'elle a invent&#233;s. L'Etat cherche depuis peu &#224; &#233;valuer la valeur ajout&#233;e des activit&#233;s b&#233;n&#233;voles, apr&#232;s s'&#234;tre saisi des soins aux malades et de la garde d'enfants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La valeur infinie du travail vivant&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Moulinex lib&#232;re la femme &#171; et convainc d'autant mieux les hommes de l'absence de valeur de son travail, puisque c'est avec sa paie qu'il lui ach&#232;te les instruments de sa lib&#233;ration. D'ailleurs cette paie n'y suffit plus et elle doit s'engager elle-m&#234;me dans l'exploitation qui permet de peupler son int&#233;rieur des instruments de sa lib&#233;ration. Cet int&#233;rieur est celui de qui exactement ? Pourrait-elle y rester si elle prenait son ind&#233;pendance ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quel ne fut pas mon &#233;tonnement lorsque je constatai que la mani&#232;re dont les sociologues et les &#233;conomistes d&#233;crivent les nouvelles formes d'organisation du travail, Pierre Veltz &#224; propos de l'industrie automobile par exemple, fait directement penser aux postures, aux agencements de gestes que celui qu'on r&#233;alise quand on pr&#233;pare un bon plat. On a certes sa recette, comme le nouveau travailleur autonome a un mode d'emploi, on a tous ses produits et ses ustensiles autour de soi, et on choisit selon la mani&#232;re dont les choses se pr&#233;sentent, dont on anticipe le r&#233;sultat, dont on porte le go&#251;t dans la bouche comme le travailleur porte l'usage au bout des doigts. On combine, on compose, on choisit, en temps r&#233;el.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Christian Marazzi (3) &lt;i&gt;La place des chaussettes&lt;/i&gt;(Editions de l'&#233;clat, 2002), souligne :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Dans la sph&#232;re du travail domestique on est confront&#233; avec un type de travail particulier qui devient central &#224; l'int&#233;rieur du r&#233;gime post-fordiste. Il s'agit du &lt;i&gt;travail vivant&lt;/i&gt; ... qui trouve en lui-m&#234;me son propre accomplissement ...Les technologies n'ont pas en fait r&#233;duit la part de travail vivant accompli par les femmes... Les valeurs, les &lt;i&gt;standards&lt;/i&gt; esth&#233;tico-culturels (par exemple la recherche de toujours plus de propret&#233;, plus d'ordre, ...) ont amen&#233; la femme &#224; multiplier le travail domestique dans de nouvelles directions...En lavant et en repassant des chemises une fois tous les deux jours, au lieu d'une fois tous les dix jours, la femme r&#233;interpr&#232;te par son travail &lt;i&gt;les besoins relationnels&lt;/i&gt; de son mari et de ses enfants en dehors de la famille, au travail et &#224; l'&#233;cole. Son travail reproduit la possibilit&#233; m&#234;me de maintenir ces &lt;i&gt;relations&lt;/i&gt; sociales ext&#233;rieures....&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le travail vivant domestique reproduit donc dans la sph&#232;re priv&#233;e un contexte relationnel public. Par cela m&#234;me, il s'agit d'un travail vivant, toujours plus &lt;i&gt;charg&#233;&lt;/i&gt; de symboles, de signes, d'images et de repr&#233;sentations de ce contexte socio-culturel. Pour qu'il en soit ainsi l'activit&#233; domestique de la femme comporte une augmentation de ses qualit&#233;s cognitives, parce qu'il est n&#233;cessaire d'interpr&#233;ter constamment, et de&lt;i&gt;traduire&lt;/i&gt; en travail vivant, les &lt;i&gt;signes&lt;/i&gt; et les &lt;i&gt;informations&lt;/i&gt; qui proviennent du contexte dans lequel la famille est ins&#233;r&#233;e...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La quantit&#233; de travail vivant ne diminue pas, elle augmente m&#234;me, contredisant toutes les th&#233;ories du d&#233;veloppement technologique ... Parall&#232;lement &#224; la r&#233;duction du travail de type industriel, le travail communicatif et relationnel augmente...le travail &#171; s'intellectualise &#171; , se &#171; mentalise &#171; (pp. 91-94)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le travail vivant, tout &#224; la fois domestique et libre, ne se contente pas de reproduire, il induit, il explore, il trace un devenir-femme, inspir&#233; du contexte socio-culturel, et limit&#233; dans ses marges de manoeuvre ; il cr&#233;e un profil, qui peut &#234;tre rapport&#233; aux grandes cat&#233;gories socio-&#233;conomiques mais qui ne s'y r&#233;duit pas. La reproduction dont on fait la t&#226;che des femmes n'est pas une reproduction simple, ni une reproduction &#233;largie, mais une activit&#233; &#233;minemment variable en fonction de son propre d&#233;sir et en fonction des accidents de la vie, qu'ils soient positifs, la carri&#232;re ascendante, ou n&#233;gatifs, le ch&#244;mage, l'accident, la guerre. Le contenu concret du travail des femmes d&#233;pend sans doute de la position sociale du mari qu'il s'agit de confirmer et d'am&#233;liorer, mais la posture de recherche et d'attention qu'il mobilise est commune &#224; toutes les femmes. L'activit&#233; des femmes consiste d'abord &#224; pouvoir se parler entre elles, &#224; la sortie ou dans l'usine ou le bureau si elles travaillent au dehors, devant l'&#233;cole, &#224; l'&#233;picerie, &#224; la boulangerie, dans le centre commercial, ou par t&#233;l&#233;phone ou par internet. Toutes les occasions sont bonnes pour converser ; et les soci&#233;t&#233;s qui organisent les deux sexes dans des circuits parall&#232;les ne sont pas en reste sur ce cr&#233;neau. Les femmes se donnent ainsi leurs propres prises, leurs propres vues sur la soci&#233;t&#233;, explorent entre elles ce qui s'en dit, pr&#233;parent leurs parades, leurs offensives ou leurs r&#233;sistances. Les femmes travaillent &#224; modifier le quotidien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les femmes surproduisent les partitions du genre&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi les transformations qui les pr&#233;occupent, les rapports sociaux de production, rapport au travail et rapport &#224; la propri&#233;t&#233; de la terre, ont occup&#233; une place centrale. L'identification du travailleur au &#171; chef de famille &#171; , et l'hypoth&#232;se que celui-ci est sauf exception de sexe masculin, et que quand il ne l'est pas il s'agit d'une pauvre femme veuve ou abandonn&#233;e qui fait de son mieux pour compenser, sous-tend toutes les &#233;tudes sur l'&#233;volution de la &#171; force de travail &#171; . Cette &#171; force &#171; , est par hypoth&#232;se virile, m&#234;me si les premi&#232;res &#233;tudes sur la division du travail, faites &#224; la manufacture d'&#233;pingles de Laigle en 1738 (4), montrent que gr&#226;ce aux machines le m&#234;me travail peut &#234;tre fait par des femmes et des enfants r&#233;mun&#233;r&#233;s moins, parce qu'ils ont besoin de moins pour leur reproduction, hommage indirect &#224; la capacit&#233; des femmes de surproduire, de produire et reproduire &#224; la fois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette surproduction f&#233;minine est aussi ce qu'ont pourchass&#233; les chasseurs de sorci&#232;res &#224; la fin du XVI et au d&#233;but du XVII si&#232;cle. L'Etat commen&#231;ait &#224; imposer sa marque absolutiste dans la plupart des grands pays europ&#233;ens, et a endigu&#233; lorsqu'il l'a pu les troubles sociaux caus&#233;s par cette surproduction en instituant des proc&#232;s et des supplices publics. L'ampleur des pers&#233;cutions, notamment dans les r&#233;gions disput&#233;es en catholiques et protestants, &#224; l'est de la France et surtout en Allemagne, (une personne sur 10 000 dont 80% de femmes en ont &#233;t&#233; victimes) est &#224; la mesure des mutations du d&#233;but du capitalisme (5). Le d&#233;veloppement de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e des terres par exemple, c'est-&#224;-dire la fin des droits d'usage qui caract&#233;risaient l'&#233;conomie du moyen &#226;ge, le d&#233;veloppement des manufactures et la production proto-industrielle, ont conduit semble-t-il un certain nombre de villageois, mal pourvus pour la nouvelle &#233;conomie, &#224; assumer de nouvelles fonctions sociales, &#224; partir des comp&#233;tences acquises dans la sph&#232;re domestique, et &#224; les faire r&#233;mun&#233;rer. Les femmes seules en particulier ont affirm&#233; des comp&#233;tences de gu&#233;risseuses, ou de diseuses de bonne aventure, et ont essay&#233; de s'immiscer dans des interstices de la nouvelle soci&#233;t&#233;, d'y faire valoir leurs comp&#233;tences communicatives et relationnelles, d'y faire valoir leur travail vivant, celui qui n'a besoin que de soi-m&#234;me pour s'exprimer. En p&#233;riode &#233;conomique faste, cette surproduction d'activit&#233; sociale &#233;tait tout &#224; fait accept&#233;e, r&#233;mun&#233;r&#233;e par des dons en nature ou en argent, en p&#233;riode de r&#233;cession elle devenait mal tol&#233;r&#233;e et la bonne aventure se faisait mauvais sort. Les sorci&#232;res, en t&#233;moignant de ce que l'activit&#233; humaine n'est pas r&#233;ductible aux marchandises qu'elle produit et &#224; la capacit&#233; de contr&#244;le de l'&#233;tat, montraient les limites des nouveaux codes r&#233;gissant la propri&#233;t&#233;, comme droit r&#233;el &#224; la jouissance exclusive de biens tangibles. Leur travail exc&#233;dait les nouvelles repr&#233;sentations scientifiques et &#233;conomiques de cette activit&#233; humaine de base ; leur intervention &#233;tait donc diabolique, r&#233;gressive, &#224; bannir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'interdit de la fonction de repr&#233;sentation avait d'ailleurs toujours &#233;t&#233; signifi&#233; aux femmes qui n'avaient pas de droits politiques dans l'antiquit&#233; et qui n'&#233;taient pas autoris&#233;es &#224; participer &#224; la repr&#233;sentation des corporations d'o&#249; &#233;taient issus les dirigeants des villes du moyen &#226;ge, quand bien m&#234;me elles exer&#231;aient des fonctions d'accueil et de formation, et parfois de production au sein de ces corporations (6).&lt;br class='autobr' /&gt;
L'&#233;mancipation moderne des femmes a consist&#233; &#224; rendre ce sur-travail de plus en plus abstrait, &#224; le lib&#233;rer des formes concr&#232;tes dans lequel il s'investissait en le diff&#233;renciant en une multiplicit&#233; de modalit&#233;s distinctes. Les st&#233;r&#233;otypes ont &#233;t&#233; pris en charge par les industries du jouet, des cosm&#233;tiques, de l'&#233;lectrom&#233;nager et surtout par les m&#233;dias. Chaque femme joue sa propre partition du genre, se distingue de ses voisines, de ses coll&#232;gues, se fait sa place, par un travail mim&#233;tique &#233;ventuellement mais toujours original par la tension avec son point d'application : l'individue &#224; la recherche de son &#171; e &#171; . Chacune a continu&#233; de d&#233;velopper son sur-travail de femme, mais n'en obtient gu&#232;re la reconnaissance en le mettant au service du mari et/ou du patron, qui n'en reconnaissent que les traces ou n'en pr&#233;l&#232;vent que le produit mat&#233;riel. Le sur-travail n'existe socialement que dans la reconnaissance par l'autre, et dans la reconnaissance sociale qu'il permet &#224; l'autre. Le sur-travail f&#233;minin, comme tout travail mental, intellectuel, immat&#233;riel est ind&#233;finissable : c'est la &#171; touche &#171; , non reproductible. Rendu sensible dans le mouvement des femmes, par le rassemblement sans autre condition qu'&#234;tre femme, il s'exprime dans cette mani&#232;re d'&#234;tre irr&#233;ductible &#224; quelque mot d'ordre que ce soit, alors que le capitalisme capture le travail immat&#233;riel et en fait le fournisseur des mots d'ordre, l'encodeur des mani&#232;res de faire et de faire faire (7).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Conjugalit&#233;, mixit&#233; et proximit&#233;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pris dans le couple, pris dans le travail salari&#233;, command&#233;, ce sur-travail est assujetti, r&#233;cup&#233;r&#233;, et &#233;galement limit&#233; dans son expression. La femme est maintenue entre des bornes relativement strictes, apprises aujourd'hui par sa nouvelle socialisation dans des institutions mixtes. Tout l'art consiste &#224; choisir sa position, dans l'infinit&#233; des possibles. Ce grand art exige un travail beaucoup plus complexe, sur des diff&#233;rences autrement plus infimes, que le soin conjugal et nourricier maintenant qu'il a tout l'&#233;ventail &#224; se confronter. Le contexte social apporte beaucoup d'informations, mais celles-ci ont besoin d'&#234;tre tri&#233;es dans les interactions pour que leur pertinence soit r&#233;v&#233;l&#233;e. Erving Goffman (8) expose les interactions mixtes qui reconduisent la division sociale en deux genres dont le d&#233;veloppement actuel des techniques ne justifie plus l'in&#233;galit&#233;. Cet arrangement reconduit, malgr&#233; les &#233;carts, le mod&#232;le dit par Goffmann &#171; traditionnel, typique des classes respectables &#171; (p. 66) mais autrefois asym&#233;trique : l'homme obtenait &#171; des droits d'acc&#232;s exclusifs &#171; et la femme une position sociale. La modernit&#233; voudrait que la femme obtienne elle aussi &#171; des droits d'acc&#232;s exclusifs &#171; . Soit la d&#233;finition tr&#232;s exacte de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e, pour le th&#233;oricien lib&#233;ral-d&#233;mocrate Mac Pherson. Dans cet &#233;change qui d&#233;finit les droits d'acc&#232;s, l'utilit&#233; ? Celui ou celle qui s'en sert, celui ou celle qui offre la chose ? Sacer Masoch a fait de ce dilemme un tr&#232;s joli conte dans lequel Catherine de Russie oblige Diderot &#224; se d&#233;guiser en singe savant (9).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La tension conjugale est &#233;galement sous-jacente &#224; l'analyse de la domination sexuelle comme r&#233;pression du d&#233;sir homosexuel par Judith Butler (10).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l'&#233;change entre propri&#233;taire de chaque genre quel est le lieu principal ? Le domicile conjugal, superposition des murs par lesquels les deux protagonistes essaient chacun de retenir l'autre. Le capital a su faire de l'in&#233;gale &#233;galit&#233; entre hommes et femmes, de la bi-activit&#233; r&#233;mun&#233;r&#233;e, le postulat d'une nouvelle politique du logement. L'argent consacr&#233; &#224; celui-ci est &#233;gal aujourd'hui &#224; 20% du revenu d'un m&#233;nage, g&#233;n&#233;ralement compos&#233; de deux actifs, quand il &#233;tait en 1960 de 10% du revenu d'un m&#233;nage o&#249; il n'y avait souvent qu'un seul actif ! La mise au travail des femmes n'a pas &#233;t&#233; perdue de vue par les propri&#233;taires fonciers, ni par les r&#233;formateurs lib&#233;raux qui ont fait de l'accession &#224; la propri&#233;t&#233;, et de l'obligation d'&#233;pargner pour le logement, d'assurer ses vieux jours, de veuve notamment, un de leurs chevaux de bataille : cr&#233;er des petits espaces priv&#233;s, dont l'exc&#232;s ne s'&#233;chappe qu'en r&#233;criminant contre le voisin, qui diminuent la valeur de l'effort et fragilise la valeur de la prison. Qu'elles soient accompagn&#233;es d'enfants et &#171; b&#233;n&#233;ficient &#171; du logement social, ou non, les femmes seules sont &#233;cart&#233;es du centre des villes et des r&#233;sidences nouvelles par la politique qui cadenasse financi&#232;rement le &#171; nid d'amour &#171; . Pourtant elles sont de plus en plus nombreuses &#224; se lancer dans l'exp&#233;rience, et &#224; t&#233;moigner alors de nouvelles valeurs (11).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Des espaces o&#249; tisser le sur-travail&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre d&#233;sir serait donc de multiplier les espaces, les conditions, invitant &#224; sortir des arrangements de sexes, des jeux du genre, des imp&#233;ratifs de la r&#233;ciprocit&#233;, pour respirer, sortir de la conjugalit&#233; et de ses pi&#232;ges en ab&#238;me. Nos r&#233;cents ministres font &#233;talage de leurs couples au contraire, alors que les pr&#233;c&#233;dents ont institu&#233; la parit&#233; en norme ; le genre nous r&#233;partirait en deux classes, sociales &#224; d&#233;faut d'&#234;tre biologiques qu'on voudrait rigoureusement compl&#233;mentaires. Ce vis-&#224;-vis serait rendu libre et gratuit par la facult&#233; de se d&#233;faire de ses cons&#233;quences les plus pesantes. C'est m&#233;conna&#238;tre ce dont l'espace de la vie quotidienne, le domicile, a toujours &#233;t&#233; l'enjeu, l'est plus encore aujourd'hui : le sur-travail s'&#233;tend, se renforce comme condition de la cr&#233;ativit&#233; sociale. Le sur-travail est immat&#233;riel, mais il s'abreuve aux conditions de la vie mat&#233;rielle, &#224; la centralit&#233; au coeur des m&#233;tropoles, &#224; un espace domestique non-absorb&#233; par les seules fonctions de reproduction. Des caf&#233;s, des cybercaf&#233;s, des friches r&#233;am&#233;nag&#233;es, des biblioth&#232;ques, des discoth&#232;ques se cr&#233;ent dans les villes. Mais ces espaces ne se multiplient pas globalement, ils se restreignent au contraire, comme l'espace de sur-travail local sous les coups de boutoirs de la propri&#233;t&#233; fonci&#232;re au pouvoir. Femmes, jeunes et vieux ont &#224; la lutte contre cette r&#233;action un commun int&#233;r&#234;t. Elle se masque sous les traits romantiques de l'amour conjugal ; elle n'en est que plus insidieuse. La chambre &#224; soi quand elle est octroy&#233;e &#224; condition de faire la cuisine, de nettoyer, ou m&#234;me simplement de para&#238;tre dans la pi&#232;ce d'&#224; c&#244;t&#233;, quand elle reste sous contr&#244;le, ne suffit pas &#224; la libert&#233; : le surtravail f&#233;minin reste capt&#233;, dirig&#233;, contenu, sans danger tant qu'il ne dispose pas des moyens financiers et mat&#233;riels de s'exercer librement (12).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le couple travailleur, asservi par son d&#233;sir de reproduction et les traites &#224; payer de son logement et de tous ses &#233;quipements, que nos gouvernements nous mitonnent depuis plus de vingt ans sur le mod&#232;le am&#233;ricain, ne trouve plus dans les &#171; villes globales &#171; &#224; satisfaire par son seul salaire les envies de Monsieur Vautour, le propri&#233;taire qui veut qu'on gagne quatre fois son loyer, ou qu'on ait des cautions qui en gagnent six fois plus. Les plans d'&#233;pargne salariale sont mobilisables vers le capital rentier. Solidaires femmes et hommes, ou hommes et hommes, ou femmes et femmes peu importe, tout le monde est convoqu&#233; pour constituer &#224; deux, voire plus, le nouvel espace de vie imaginaire, le logement dans lequel vont se pr&#233;parer de nouvelles aventures. Seuls quelques h&#233;ritiers sont d&#233;douan&#233;s, tra&#238;tres &#224; la nouvelle classe exploit&#233;e. Une ligne de d&#233;marcation d'un genre qui demeure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Emerge la multitude des sans, sans capital, sans h&#233;ritage, voire sans logement, la multitude des inventeurs de la vie quotidienne, quelles que soient les configurations de sexes, les capacit&#233;s de reproduction, les agencements dans lesquels leurs d&#233;sirs se combinent. Multitude qui travaille &#224; &#233;chapper aux grilles du capital tout en s'y lovant, en les explorant et en les repoussant. La domination est celle d'une machine abstraite qui prend la figure de l'autre proche au moment o&#249; je l'&#233;carte et o&#249; elle m'approche. La machine agrippe l'homme &#224; la femme comme les pi&#232;ces d'un puzzle, et les indexe des m&#234;mes signes ext&#233;rieurs de richesse. Dans la centrifugeuse qui acc&#233;l&#232;re les inconjugables ont int&#233;r&#234;t &#224; se regrouper. Les s&#233;parations se font s&#233;gr&#233;gation, refoulement de l'&#233;nergie, d&#233;valuation par la ville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Des multitudes d&#233;r&#233;gl&#233;es&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les th&#233;ories sociologiques font du sujet de la distinction, de la promotion, du progr&#232;s, et de l'accident,un humain, travailleur, &#233;poux et p&#232;re, mod&#232;le et moyen tout &#224; la fois, chef de m&#233;nage, un humain complet, normal. Son ob&#233;issance aux r&#232;gles statistiques a pourtant cess&#233;, si elle a jamais exist&#233;. Ce qu'Erving Goffmann nous pr&#233;sente comme la famille moderne, o&#249; vivent deux enfants, une fille et un gar&#231;on, le gar&#231;on plus &#226;g&#233; &#233;videmment, incarnant &#224; eux deux le marquage par le genre dans le bon sens, et se socialisant ainsi tranquillement aux r&#232;gles de leurs genres respectifs, dans l'aller et retour entre espace public diff&#233;rent et espace priv&#233; commun, n'a jamais &#233;t&#233; qu'archi-minoritaire, mis en avant pour constituer un id&#233;al-type, celui de la reproduction. Les enfants de cette famille mod&#232;le ont notamment toujours &#233;t&#233; minoritaires dans l'espace scolaire public, min&#233; d'un c&#244;t&#233; par les enfants uniques et envahi de l'autre par les enfants de familles nombreuses, sans compter les enfants de familles de deux gar&#231;ons ou de deux filles. Les &#233;coles priv&#233;es qui v&#233;hiculent cette image sur leur prospectus ne font pas mieux que les &#233;coles publiques dans la r&#233;alit&#233;. Cette d&#233;sob&#233;issance est sans doute un d&#233;sastre sociologique ; c'est surtout la condition joyeuse d'un &#233;clatement des genres et des exp&#233;rimentations. Si le foyer est encore le royaume des miroirs, il devient de plus en plus le salon des &#233;crans, reli&#233;s au lointain et au proche par des machines en nombre et en propri&#233;t&#233;s croissants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1-Cette r&#233;flexion a paru en fran&#231;ais dans la revue &lt;i&gt;Chim&#232;res&lt;/i&gt;N&#176;47 sous le titre &#171; Devenir-femme, multitude communaut&#233;. &#171; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 2- Negri T., (1998), Exil, Paris, Mille et une nuits ; Ludovic Burel dans son travail de plasticien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 3-Marazzi C. (2000), &lt;i&gt;La place des chaussettes&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;le tournant linguistique en &#233;conomie politique&lt;/i&gt;, Paris, Editions de l'Eclat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 4-Perronet J.R., (1738)&lt;i&gt;M&#233;moire &#224; l'Acad&#233;mie des sciences sur la manufacture de Laigle,&lt;/i&gt;manuscrit conserv&#233; &#224; au Centre de documentation historique de l'Ecole nationale des Ponts et Chauss&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 5-L'historien Robert Muchembled a consacr&#233; de nombreux ouvrages &#224; cette chasse aux sorci&#232;res, notamment &lt;i&gt;Le roi et la sorci&#232;re, L'Europe des b&#251;chers, XV-XVIII si&#232;cle,&lt;/i&gt;Descl&#233;e, 1993, Paris. Le livre de Starhawk, &lt;i&gt;Femmes, magie et politique&lt;/i&gt;, &#224; para&#238;tre aux Emp&#234;cheurs de penser en rond en 2003 en donne une vision po&#233;tis&#233;e, avec de nombreuses r&#233;f&#233;rences anglaises et am&#233;ricaines.{}&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 6-&lt;i&gt;cf.&lt;/i&gt;C&#233;cile B&#233;ghin-Le Gourri&#233;rec, &#171; Languedociennes au travail &#224; la fin du Moyen Age &#171; , &lt;i&gt;in&lt;/i&gt; R.M. Lagrave, A. Gestin, E ; L&#233;pinard, G. Pruvost, (2002) &lt;i&gt;Dissemblances, Jeux et enjeux du genre&lt;/i&gt;, L'Harmattan, Paris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 7-Voir &#224; ce sujet &lt;a href=&#034;http://perso.wanadoo.fr/philippe.zarifian/page28.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://perso.wanadoo.fr/philippe.zarifian/page28.htm&lt;/a&gt; &#171; Intellectualit&#233; pure et domination des femmes &#171; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 8-Goffmann E., (2002), &lt;i&gt;L'arrangement des sexes,&lt;/i&gt; Paris, La Dispute, (pr&#233;face de Claude Zaidman).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 9-Sacer Masoch L., (1967), &lt;i&gt;L'esth&#233;tique de la laideur&lt;/i&gt; suivi de&lt;i&gt;Diderot &#224; P&#233;tersbourg&lt;/i&gt;, Buchet-Chastel, Paris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 10-Butler J., (2002), &lt;i&gt;La vie psychique du pouvoir&lt;/i&gt;, Paris, Editions Leo Scheer, pr&#233;face de Catherine Malabou.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 11-Flahault E., (2002), &#171; L'appropriation des espaces chez les femmes seules &#171; , &lt;i&gt;in Villes en parall&#232;le,&lt;/i&gt;n&#176;32-33-34, &#171; La ville entre public et priv&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 12-Woolf V.,, (1928)&lt;i&gt;Une chambre &#224; soi&lt;/i&gt; , r&#233;&#233;dition de la traduction fran&#231;aise par Clara Malraux, 10/18, 2001.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Femmes, multitudes et propri&#233;t&#233;s</title>
		<link>https://seminaire.samizdat.net/analyses-concepts-idees/Femmes-multitudes-et-proprietes,33</link>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Anne Querrien</dc:creator>


		<dc:subject>Anne Querrien,d&#233;veloppement de Nokia,soci&#233;t&#233; de l'information, technologie,analyses,biopolitique, multitudes, biopolitique </dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;le concept de multitude&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://seminaire.samizdat.net/analyses-concepts-idees/" rel="directory"&gt;Analyses - Concepts - Id&#233;es&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://seminaire.samizdat.net/local/cache-vignettes/L100xH100/arton33-4969d.png?1757116233' class='spip_logo spip_logo_right' width='100' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;L'id&#233;e m'est venue en Alg&#233;rie en voyant des ch&#226;les fabriqu&#233;s industriellement, par des hommes-ouvriers pour des hommes-patrons qui les vendaient &#224; des hommes-chefs de famille pour les faire porter par leurs femmes&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Invit&#233;e par une revue de jeunes philosophes su&#233;dois &lt;i&gt;Glanta&lt;/i&gt; &#224; venir commenter le concept de multitude, j'ai essay&#233; de r&#233;fl&#233;chir &#224; ce qu'il apportait &#224; la lutte des femmes, mise en sourdine par les pratiques communautaires. Le fait d'avoir &#224; s'exprimer en langue &#233;trang&#232;re et face &#224; des inconnus m'a permis de me d&#233;gager de l'assignation au genre masculin dont le mouvement &lt;i&gt;des femmes&lt;/i&gt; m'avait gratifi&#233;e (1).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le devenir-femme du travail&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout en me sentant fortement incomp&#233;tente, je voudrais approfondir une id&#233;e lanc&#233;e sous forme de boutade -il y a un devenir-femme du travail- et reprise depuis sous des plumes ou dans des bouches plus honorables (2). L'id&#233;e m'est venue en Alg&#233;rie en voyant des ch&#226;les fabriqu&#233;s industriellement, par des hommes-ouvriers pour des hommes-patrons qui les vendaient &#224; des hommes-chefs de famille pour les faire porter par leurs femmes. Avant l'industrialisation les femmes se tissaient ces ch&#226;les elles-m&#234;mes pour leur propre usage. Le ch&#226;le ancien, au tissage beaucoup plus beau que celui du ch&#226;le industriel, est maintenant vendu aux touristes. L'ouvrier qui tisse le nouveau ch&#226;le &#224; la machine ne pourrait acqu&#233;rir l'ancien ch&#226;le qu'au bout de la fabrication d'une tr&#232;s grande quantit&#233; de nouveaux ch&#226;les ; et de toute fa&#231;on, le nouveau ch&#226;le, m&#234;me si sa femme et lui le trouvent moins beaux que l'ancien, a le m&#234;me usage. On ne trouve d'ailleurs plus sur le march&#233; les laines qui permettaient de tisser l'ancien ch&#226;le, et le m&#233;tier &#224; tisser a disparu de la maison. La communaut&#233; locale a &#233;t&#233; progressivement expropri&#233;e de ses ch&#226;les qui sont partis garnir les &#233;paules des &#233;trang&#232;res, car les grandes bourgeoises locales ne porteraient pas de tels ch&#226;les populaires. Bient&#244;t on ne trouvera plus une seule femme qui serait capable de tisser l'ancien ch&#226;le ; ce sera le moment pour la soci&#233;t&#233; industrielle de mieux comprendre la facture ancienne pour pouvoir mettre en vente des faux anciens ch&#226;les qui ressembleront davantage &#224; l'authentique ancien ch&#226;le, qui sera expos&#233; dans un mus&#233;e. Les nouveaux anciens ch&#226;les pourront &#234;tre mis en vente plus cher que les premiers ch&#226;les industriels au b&#233;n&#233;fice des touristes d&#233;sargent&#233;s ; ils n'en seront pourtant pas plus accessibles &#224; l'ouvrier et &#224; sa femme que les premiers ch&#226;les.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'imagine l'homme local, appendu au complexe usine-machine, ruminant son assujettissement par le travail, son devenir tisserand de mauvaise qualit&#233;, son devenir moins que femme. Je l'imagine m&#234;me cherchant &#224; se venger sur celle qui lui reste sous la main, et la pressant de lui apporter r&#233;confort par un service domestique plus brut. J'imagine aussi la femme, priv&#233;e d'une des dimensions de sa propre production, ruminant son devenir femme-femme, sa honte d'&#234;tre riv&#233;e &#224; un travail domestique r&#233;tr&#233;ci ; j'imagine sa recherche d'un &#233;largissement &#224; de nouveaux horizons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes la femme peut int&#233;grer l'usine et travailler comme un homme - encore qu'elle soit moins pay&#233;e que lui. Mais elle participe alors &#224; l'industrie qui continue de grignoter l'espace qu'elle a constitu&#233;, de l'envahir d'une offre toujours plus diff&#233;renci&#233;e qui se mod&#232;le peu &#224; peu sur tous les segments d'activit&#233; qu'elle a invent&#233;s. L'Etat cherche depuis peu &#224; &#233;valuer la valeur ajout&#233;e des activit&#233;s b&#233;n&#233;voles, apr&#232;s s'&#234;tre saisi des soins aux malades et de la garde d'enfants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La valeur infinie du travail vivant&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Moulinex lib&#232;re la femme &#171; et convainc d'autant mieux les hommes de l'absence de valeur de son travail, puisque c'est avec sa paie qu'il lui ach&#232;te les instruments de sa lib&#233;ration. D'ailleurs cette paie n'y suffit plus et elle doit s'engager elle-m&#234;me dans l'exploitation qui permet de peupler son int&#233;rieur des instruments de sa lib&#233;ration. Cet int&#233;rieur est celui de qui exactement ? Pourrait-elle y rester si elle prenait son ind&#233;pendance ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quel ne fut pas mon &#233;tonnement lorsque je constatai que la mani&#232;re dont les sociologues et les &#233;conomistes d&#233;crivent les nouvelles formes d'organisation du travail, Pierre Veltz &#224; propos de l'industrie automobile par exemple, fait directement penser aux postures, aux agencements de gestes que celui qu'on r&#233;alise quand on pr&#233;pare un bon plat. On a certes sa recette, comme le nouveau travailleur autonome a un mode d'emploi, on a tous ses produits et ses ustensiles autour de soi, et on choisit selon la mani&#232;re dont les choses se pr&#233;sentent, dont on anticipe le r&#233;sultat, dont on porte le go&#251;t dans la bouche comme le travailleur porte l'usage au bout des doigts. On combine, on compose, on choisit, en temps r&#233;el.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Christian Marazzi (3) &lt;i&gt;La place des chaussettes&lt;/i&gt;(Editions de l'&#233;clat, 2002), souligne :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Dans la sph&#232;re du travail domestique on est confront&#233; avec un type de travail particulier qui devient central &#224; l'int&#233;rieur du r&#233;gime post-fordiste. Il s'agit du &lt;i&gt;travail vivant&lt;/i&gt; ... qui trouve en lui-m&#234;me son propre accomplissement ...Les technologies n'ont pas en fait r&#233;duit la part de travail vivant accompli par les femmes... Les valeurs, les &lt;i&gt;standards&lt;/i&gt; esth&#233;tico-culturels (par exemple la recherche de toujours plus de propret&#233;, plus d'ordre, ...) ont amen&#233; la femme &#224; multiplier le travail domestique dans de nouvelles directions...En lavant et en repassant des chemises une fois tous les deux jours, au lieu d'une fois tous les dix jours, la femme r&#233;interpr&#232;te par son travail &lt;i&gt;les besoins relationnels&lt;/i&gt; de son mari et de ses enfants en dehors de la famille, au travail et &#224; l'&#233;cole. Son travail reproduit la possibilit&#233; m&#234;me de maintenir ces &lt;i&gt;relations&lt;/i&gt; sociales ext&#233;rieures....&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le travail vivant domestique reproduit donc dans la sph&#232;re priv&#233;e un contexte relationnel public. Par cela m&#234;me, il s'agit d'un travail vivant, toujours plus &lt;i&gt;charg&#233;&lt;/i&gt; de symboles, de signes, d'images et de repr&#233;sentations de ce contexte socio-culturel. Pour qu'il en soit ainsi l'activit&#233; domestique de la femme comporte une augmentation de ses qualit&#233;s cognitives, parce qu'il est n&#233;cessaire d'interpr&#233;ter constamment, et de&lt;i&gt;traduire&lt;/i&gt; en travail vivant, les &lt;i&gt;signes&lt;/i&gt; et les &lt;i&gt;informations&lt;/i&gt; qui proviennent du contexte dans lequel la famille est ins&#233;r&#233;e...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La quantit&#233; de travail vivant ne diminue pas, elle augmente m&#234;me, contredisant toutes les th&#233;ories du d&#233;veloppement technologique ... Parall&#232;lement &#224; la r&#233;duction du travail de type industriel, le travail communicatif et relationnel augmente...le travail &#171; s'intellectualise &#171; , se &#171; mentalise &#171; (pp. 91-94)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le travail vivant, tout &#224; la fois domestique et libre, ne se contente pas de reproduire, il induit, il explore, il trace un devenir-femme, inspir&#233; du contexte socio-culturel, et limit&#233; dans ses marges de manoeuvre ; il cr&#233;e un profil, qui peut &#234;tre rapport&#233; aux grandes cat&#233;gories socio-&#233;conomiques mais qui ne s'y r&#233;duit pas. La reproduction dont on fait la t&#226;che des femmes n'est pas une reproduction simple, ni une reproduction &#233;largie, mais une activit&#233; &#233;minemment variable en fonction de son propre d&#233;sir et en fonction des accidents de la vie, qu'ils soient positifs, la carri&#232;re ascendante, ou n&#233;gatifs, le ch&#244;mage, l'accident, la guerre. Le contenu concret du travail des femmes d&#233;pend sans doute de la position sociale du mari qu'il s'agit de confirmer et d'am&#233;liorer, mais la posture de recherche et d'attention qu'il mobilise est commune &#224; toutes les femmes. L'activit&#233; des femmes consiste d'abord &#224; pouvoir se parler entre elles, &#224; la sortie ou dans l'usine ou le bureau si elles travaillent au dehors, devant l'&#233;cole, &#224; l'&#233;picerie, &#224; la boulangerie, dans le centre commercial, ou par t&#233;l&#233;phone ou par internet. Toutes les occasions sont bonnes pour converser ; et les soci&#233;t&#233;s qui organisent les deux sexes dans des circuits parall&#232;les ne sont pas en reste sur ce cr&#233;neau. Les femmes se donnent ainsi leurs propres prises, leurs propres vues sur la soci&#233;t&#233;, explorent entre elles ce qui s'en dit, pr&#233;parent leurs parades, leurs offensives ou leurs r&#233;sistances. Les femmes travaillent &#224; modifier le quotidien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les femmes surproduisent les partitions du genre&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi les transformations qui les pr&#233;occupent, les rapports sociaux de production, rapport au travail et rapport &#224; la propri&#233;t&#233; de la terre, ont occup&#233; une place centrale. L'identification du travailleur au &#171; chef de famille &#171; , et l'hypoth&#232;se que celui-ci est sauf exception de sexe masculin, et que quand il ne l'est pas il s'agit d'une pauvre femme veuve ou abandonn&#233;e qui fait de son mieux pour compenser, sous-tend toutes les &#233;tudes sur l'&#233;volution de la &#171; force de travail &#171; . Cette &#171; force &#171; , est par hypoth&#232;se virile, m&#234;me si les premi&#232;res &#233;tudes sur la division du travail, faites &#224; la manufacture d'&#233;pingles de Laigle en 1738 (4), montrent que gr&#226;ce aux machines le m&#234;me travail peut &#234;tre fait par des femmes et des enfants r&#233;mun&#233;r&#233;s moins, parce qu'ils ont besoin de moins pour leur reproduction, hommage indirect &#224; la capacit&#233; des femmes de surproduire, de produire et reproduire &#224; la fois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette surproduction f&#233;minine est aussi ce qu'ont pourchass&#233; les chasseurs de sorci&#232;res &#224; la fin du XVI et au d&#233;but du XVII si&#232;cle. L'Etat commen&#231;ait &#224; imposer sa marque absolutiste dans la plupart des grands pays europ&#233;ens, et a endigu&#233; lorsqu'il l'a pu les troubles sociaux caus&#233;s par cette surproduction en instituant des proc&#232;s et des supplices publics. L'ampleur des pers&#233;cutions, notamment dans les r&#233;gions disput&#233;es en catholiques et protestants, &#224; l'est de la France et surtout en Allemagne, (une personne sur 10 000 dont 80% de femmes en ont &#233;t&#233; victimes) est &#224; la mesure des mutations du d&#233;but du capitalisme (5). Le d&#233;veloppement de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e des terres par exemple, c'est-&#224;-dire la fin des droits d'usage qui caract&#233;risaient l'&#233;conomie du moyen &#226;ge, le d&#233;veloppement des manufactures et la production proto-industrielle, ont conduit semble-t-il un certain nombre de villageois, mal pourvus pour la nouvelle &#233;conomie, &#224; assumer de nouvelles fonctions sociales, &#224; partir des comp&#233;tences acquises dans la sph&#232;re domestique, et &#224; les faire r&#233;mun&#233;rer. Les femmes seules en particulier ont affirm&#233; des comp&#233;tences de gu&#233;risseuses, ou de diseuses de bonne aventure, et ont essay&#233; de s'immiscer dans des interstices de la nouvelle soci&#233;t&#233;, d'y faire valoir leurs comp&#233;tences communicatives et relationnelles, d'y faire valoir leur travail vivant, celui qui n'a besoin que de soi-m&#234;me pour s'exprimer. En p&#233;riode &#233;conomique faste, cette surproduction d'activit&#233; sociale &#233;tait tout &#224; fait accept&#233;e, r&#233;mun&#233;r&#233;e par des dons en nature ou en argent, en p&#233;riode de r&#233;cession elle devenait mal tol&#233;r&#233;e et la bonne aventure se faisait mauvais sort. Les sorci&#232;res, en t&#233;moignant de ce que l'activit&#233; humaine n'est pas r&#233;ductible aux marchandises qu'elle produit et &#224; la capacit&#233; de contr&#244;le de l'&#233;tat, montraient les limites des nouveaux codes r&#233;gissant la propri&#233;t&#233;, comme droit r&#233;el &#224; la jouissance exclusive de biens tangibles. Leur travail exc&#233;dait les nouvelles repr&#233;sentations scientifiques et &#233;conomiques de cette activit&#233; humaine de base ; leur intervention &#233;tait donc diabolique, r&#233;gressive, &#224; bannir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'interdit de la fonction de repr&#233;sentation avait d'ailleurs toujours &#233;t&#233; signifi&#233; aux femmes qui n'avaient pas de droits politiques dans l'antiquit&#233; et qui n'&#233;taient pas autoris&#233;es &#224; participer &#224; la repr&#233;sentation des corporations d'o&#249; &#233;taient issus les dirigeants des villes du moyen &#226;ge, quand bien m&#234;me elles exer&#231;aient des fonctions d'accueil et de formation, et parfois de production au sein de ces corporations (6).&lt;br class='autobr' /&gt;
L'&#233;mancipation moderne des femmes a consist&#233; &#224; rendre ce sur-travail de plus en plus abstrait, &#224; le lib&#233;rer des formes concr&#232;tes dans lequel il s'investissait en le diff&#233;renciant en une multiplicit&#233; de modalit&#233;s distinctes. Les st&#233;r&#233;otypes ont &#233;t&#233; pris en charge par les industries du jouet, des cosm&#233;tiques, de l'&#233;lectrom&#233;nager et surtout par les m&#233;dias. Chaque femme joue sa propre partition du genre, se distingue de ses voisines, de ses coll&#232;gues, se fait sa place, par un travail mim&#233;tique &#233;ventuellement mais toujours original par la tension avec son point d'application : l'individue &#224; la recherche de son &#171; e &#171; . Chacune a continu&#233; de d&#233;velopper son sur-travail de femme, mais n'en obtient gu&#232;re la reconnaissance en le mettant au service du mari et/ou du patron, qui n'en reconnaissent que les traces ou n'en pr&#233;l&#232;vent que le produit mat&#233;riel. Le sur-travail n'existe socialement que dans la reconnaissance par l'autre, et dans la reconnaissance sociale qu'il permet &#224; l'autre. Le sur-travail f&#233;minin, comme tout travail mental, intellectuel, immat&#233;riel est ind&#233;finissable : c'est la &#171; touche &#171; , non reproductible. Rendu sensible dans le mouvement des femmes, par le rassemblement sans autre condition qu'&#234;tre femme, il s'exprime dans cette mani&#232;re d'&#234;tre irr&#233;ductible &#224; quelque mot d'ordre que ce soit, alors que le capitalisme capture le travail immat&#233;riel et en fait le fournisseur des mots d'ordre, l'encodeur des mani&#232;res de faire et de faire faire (7).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Conjugalit&#233;, mixit&#233; et proximit&#233;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pris dans le couple, pris dans le travail salari&#233;, command&#233;, ce sur-travail est assujetti, r&#233;cup&#233;r&#233;, et &#233;galement limit&#233; dans son expression. La femme est maintenue entre des bornes relativement strictes, apprises aujourd'hui par sa nouvelle socialisation dans des institutions mixtes. Tout l'art consiste &#224; choisir sa position, dans l'infinit&#233; des possibles. Ce grand art exige un travail beaucoup plus complexe, sur des diff&#233;rences autrement plus infimes, que le soin conjugal et nourricier maintenant qu'il a tout l'&#233;ventail &#224; se confronter. Le contexte social apporte beaucoup d'informations, mais celles-ci ont besoin d'&#234;tre tri&#233;es dans les interactions pour que leur pertinence soit r&#233;v&#233;l&#233;e. Erving Goffman (8) expose les interactions mixtes qui reconduisent la division sociale en deux genres dont le d&#233;veloppement actuel des techniques ne justifie plus l'in&#233;galit&#233;. Cet arrangement reconduit, malgr&#233; les &#233;carts, le mod&#232;le dit par Goffmann &#171; traditionnel, typique des classes respectables &#171; (p. 66) mais autrefois asym&#233;trique : l'homme obtenait &#171; des droits d'acc&#232;s exclusifs &#171; et la femme une position sociale. La modernit&#233; voudrait que la femme obtienne elle aussi &#171; des droits d'acc&#232;s exclusifs &#171; . Soit la d&#233;finition tr&#232;s exacte de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e, pour le th&#233;oricien lib&#233;ral-d&#233;mocrate Mac Pherson. Dans cet &#233;change qui d&#233;finit les droits d'acc&#232;s, l'utilit&#233; ? Celui ou celle qui s'en sert, celui ou celle qui offre la chose ? Sacer Masoch a fait de ce dilemme un tr&#232;s joli conte dans lequel Catherine de Russie oblige Diderot &#224; se d&#233;guiser en singe savant (9).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La tension conjugale est &#233;galement sous-jacente &#224; l'analyse de la domination sexuelle comme r&#233;pression du d&#233;sir homosexuel par Judith Butler (10).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l'&#233;change entre propri&#233;taire de chaque genre quel est le lieu principal ? Le domicile conjugal, superposition des murs par lesquels les deux protagonistes essaient chacun de retenir l'autre. Le capital a su faire de l'in&#233;gale &#233;galit&#233; entre hommes et femmes, de la bi-activit&#233; r&#233;mun&#233;r&#233;e, le postulat d'une nouvelle politique du logement. L'argent consacr&#233; &#224; celui-ci est &#233;gal aujourd'hui &#224; 20% du revenu d'un m&#233;nage, g&#233;n&#233;ralement compos&#233; de deux actifs, quand il &#233;tait en 1960 de 10% du revenu d'un m&#233;nage o&#249; il n'y avait souvent qu'un seul actif ! La mise au travail des femmes n'a pas &#233;t&#233; perdue de vue par les propri&#233;taires fonciers, ni par les r&#233;formateurs lib&#233;raux qui ont fait de l'accession &#224; la propri&#233;t&#233;, et de l'obligation d'&#233;pargner pour le logement, d'assurer ses vieux jours, de veuve notamment, un de leurs chevaux de bataille : cr&#233;er des petits espaces priv&#233;s, dont l'exc&#232;s ne s'&#233;chappe qu'en r&#233;criminant contre le voisin, qui diminuent la valeur de l'effort et fragilise la valeur de la prison. Qu'elles soient accompagn&#233;es d'enfants et &#171; b&#233;n&#233;ficient &#171; du logement social, ou non, les femmes seules sont &#233;cart&#233;es du centre des villes et des r&#233;sidences nouvelles par la politique qui cadenasse financi&#232;rement le &#171; nid d'amour &#171; . Pourtant elles sont de plus en plus nombreuses &#224; se lancer dans l'exp&#233;rience, et &#224; t&#233;moigner alors de nouvelles valeurs (11).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Des espaces o&#249; tisser le sur-travail&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre d&#233;sir serait donc de multiplier les espaces, les conditions, invitant &#224; sortir des arrangements de sexes, des jeux du genre, des imp&#233;ratifs de la r&#233;ciprocit&#233;, pour respirer, sortir de la conjugalit&#233; et de ses pi&#232;ges en ab&#238;me. Nos r&#233;cents ministres font &#233;talage de leurs couples au contraire, alors que les pr&#233;c&#233;dents ont institu&#233; la parit&#233; en norme ; le genre nous r&#233;partirait en deux classes, sociales &#224; d&#233;faut d'&#234;tre biologiques qu'on voudrait rigoureusement compl&#233;mentaires. Ce vis-&#224;-vis serait rendu libre et gratuit par la facult&#233; de se d&#233;faire de ses cons&#233;quences les plus pesantes. C'est m&#233;conna&#238;tre ce dont l'espace de la vie quotidienne, le domicile, a toujours &#233;t&#233; l'enjeu, l'est plus encore aujourd'hui : le sur-travail s'&#233;tend, se renforce comme condition de la cr&#233;ativit&#233; sociale. Le sur-travail est immat&#233;riel, mais il s'abreuve aux conditions de la vie mat&#233;rielle, &#224; la centralit&#233; au coeur des m&#233;tropoles, &#224; un espace domestique non-absorb&#233; par les seules fonctions de reproduction. Des caf&#233;s, des cybercaf&#233;s, des friches r&#233;am&#233;nag&#233;es, des biblioth&#232;ques, des discoth&#232;ques se cr&#233;ent dans les villes. Mais ces espaces ne se multiplient pas globalement, ils se restreignent au contraire, comme l'espace de sur-travail local sous les coups de boutoirs de la propri&#233;t&#233; fonci&#232;re au pouvoir. Femmes, jeunes et vieux ont &#224; la lutte contre cette r&#233;action un commun int&#233;r&#234;t. Elle se masque sous les traits romantiques de l'amour conjugal ; elle n'en est que plus insidieuse. La chambre &#224; soi quand elle est octroy&#233;e &#224; condition de faire la cuisine, de nettoyer, ou m&#234;me simplement de para&#238;tre dans la pi&#232;ce d'&#224; c&#244;t&#233;, quand elle reste sous contr&#244;le, ne suffit pas &#224; la libert&#233; : le surtravail f&#233;minin reste capt&#233;, dirig&#233;, contenu, sans danger tant qu'il ne dispose pas des moyens financiers et mat&#233;riels de s'exercer librement (12).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le couple travailleur, asservi par son d&#233;sir de reproduction et les traites &#224; payer de son logement et de tous ses &#233;quipements, que nos gouvernements nous mitonnent depuis plus de vingt ans sur le mod&#232;le am&#233;ricain, ne trouve plus dans les &#171; villes globales &#171; &#224; satisfaire par son seul salaire les envies de Monsieur Vautour, le propri&#233;taire qui veut qu'on gagne quatre fois son loyer, ou qu'on ait des cautions qui en gagnent six fois plus. Les plans d'&#233;pargne salariale sont mobilisables vers le capital rentier. Solidaires femmes et hommes, ou hommes et hommes, ou femmes et femmes peu importe, tout le monde est convoqu&#233; pour constituer &#224; deux, voire plus, le nouvel espace de vie imaginaire, le logement dans lequel vont se pr&#233;parer de nouvelles aventures. Seuls quelques h&#233;ritiers sont d&#233;douan&#233;s, tra&#238;tres &#224; la nouvelle classe exploit&#233;e. Une ligne de d&#233;marcation d'un genre qui demeure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Emerge la multitude des sans, sans capital, sans h&#233;ritage, voire sans logement, la multitude des inventeurs de la vie quotidienne, quelles que soient les configurations de sexes, les capacit&#233;s de reproduction, les agencements dans lesquels leurs d&#233;sirs se combinent. Multitude qui travaille &#224; &#233;chapper aux grilles du capital tout en s'y lovant, en les explorant et en les repoussant. La domination est celle d'une machine abstraite qui prend la figure de l'autre proche au moment o&#249; je l'&#233;carte et o&#249; elle m'approche. La machine agrippe l'homme &#224; la femme comme les pi&#232;ces d'un puzzle, et les indexe des m&#234;mes signes ext&#233;rieurs de richesse. Dans la centrifugeuse qui acc&#233;l&#232;re les inconjugables ont int&#233;r&#234;t &#224; se regrouper. Les s&#233;parations se font s&#233;gr&#233;gation, refoulement de l'&#233;nergie, d&#233;valuation par la ville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Des multitudes d&#233;r&#233;gl&#233;es&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les th&#233;ories sociologiques font du sujet de la distinction, de la promotion, du progr&#232;s, et de l'accident,un humain, travailleur, &#233;poux et p&#232;re, mod&#232;le et moyen tout &#224; la fois, chef de m&#233;nage, un humain complet, normal. Son ob&#233;issance aux r&#232;gles statistiques a pourtant cess&#233;, si elle a jamais exist&#233;. Ce qu'Erving Goffmann nous pr&#233;sente comme la famille moderne, o&#249; vivent deux enfants, une fille et un gar&#231;on, le gar&#231;on plus &#226;g&#233; &#233;videmment, incarnant &#224; eux deux le marquage par le genre dans le bon sens, et se socialisant ainsi tranquillement aux r&#232;gles de leurs genres respectifs, dans l'aller et retour entre espace public diff&#233;rent et espace priv&#233; commun, n'a jamais &#233;t&#233; qu'archi-minoritaire, mis en avant pour constituer un id&#233;al-type, celui de la reproduction. Les enfants de cette famille mod&#232;le ont notamment toujours &#233;t&#233; minoritaires dans l'espace scolaire public, min&#233; d'un c&#244;t&#233; par les enfants uniques et envahi de l'autre par les enfants de familles nombreuses, sans compter les enfants de familles de deux gar&#231;ons ou de deux filles. Les &#233;coles priv&#233;es qui v&#233;hiculent cette image sur leur prospectus ne font pas mieux que les &#233;coles publiques dans la r&#233;alit&#233;. Cette d&#233;sob&#233;issance est sans doute un d&#233;sastre sociologique ; c'est surtout la condition joyeuse d'un &#233;clatement des genres et des exp&#233;rimentations. Si le foyer est encore le royaume des miroirs, il devient de plus en plus le salon des &#233;crans, reli&#233;s au lointain et au proche par des machines en nombre et en propri&#233;t&#233;s croissants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1-Cette r&#233;flexion a paru en fran&#231;ais dans la revue &lt;i&gt;Chim&#232;res&lt;/i&gt;N&#176;47 sous le titre &#171; Devenir-femme, multitude communaut&#233;. &#171; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 2- Negri T., (1998), Exil, Paris, Mille et une nuits ; Ludovic Burel dans son travail de plasticien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 3-Marazzi C. (2000), &lt;i&gt;La place des chaussettes&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;le tournant linguistique en &#233;conomie politique&lt;/i&gt;, Paris, Editions de l'Eclat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 4-Perronet J.R., (1738)&lt;i&gt;M&#233;moire &#224; l'Acad&#233;mie des sciences sur la manufacture de Laigle,&lt;/i&gt;manuscrit conserv&#233; &#224; au Centre de documentation historique de l'Ecole nationale des Ponts et Chauss&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 5-L'historien Robert Muchembled a consacr&#233; de nombreux ouvrages &#224; cette chasse aux sorci&#232;res, notamment &lt;i&gt;Le roi et la sorci&#232;re, L'Europe des b&#251;chers, XV-XVIII si&#232;cle,&lt;/i&gt;Descl&#233;e, 1993, Paris. Le livre de Starhawk, &lt;i&gt;Femmes, magie et politique&lt;/i&gt;, &#224; para&#238;tre aux Emp&#234;cheurs de penser en rond en 2003 en donne une vision po&#233;tis&#233;e, avec de nombreuses r&#233;f&#233;rences anglaises et am&#233;ricaines.{}&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 6-&lt;i&gt;cf.&lt;/i&gt;C&#233;cile B&#233;ghin-Le Gourri&#233;rec, &#171; Languedociennes au travail &#224; la fin du Moyen Age &#171; , &lt;i&gt;in&lt;/i&gt; R.M. Lagrave, A. Gestin, E ; L&#233;pinard, G. Pruvost, (2002) &lt;i&gt;Dissemblances, Jeux et enjeux du genre&lt;/i&gt;, L'Harmattan, Paris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 7-Voir &#224; ce sujet &lt;a href=&#034;http://perso.wanadoo.fr/philippe.zarifian/page28.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://perso.wanadoo.fr/philippe.zarifian/page28.htm&lt;/a&gt; &#171; Intellectualit&#233; pure et domination des femmes &#171; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 8-Goffmann E., (2002), &lt;i&gt;L'arrangement des sexes,&lt;/i&gt; Paris, La Dispute, (pr&#233;face de Claude Zaidman).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 9-Sacer Masoch L., (1967), &lt;i&gt;L'esth&#233;tique de la laideur&lt;/i&gt; suivi de&lt;i&gt;Diderot &#224; P&#233;tersbourg&lt;/i&gt;, Buchet-Chastel, Paris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 10-Butler J., (2002), &lt;i&gt;La vie psychique du pouvoir&lt;/i&gt;, Paris, Editions Leo Scheer, pr&#233;face de Catherine Malabou.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 11-Flahault E., (2002), &#171; L'appropriation des espaces chez les femmes seules &#171; , &lt;i&gt;in Villes en parall&#232;le,&lt;/i&gt;n&#176;32-33-34, &#171; La ville entre public et priv&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 12-Woolf V.,, (1928)&lt;i&gt;Une chambre &#224; soi&lt;/i&gt; , r&#233;&#233;dition de la traduction fran&#231;aise par Clara Malraux, 10/18, 2001.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>Le - budget participatif - &#224; Porto Alegre</title>
		<link>https://seminaire.samizdat.net/analyses-concepts-idees/Le-budget-participatif-a-Porto,30</link>
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		<dc:date>2004-10-23T08:05:23Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Anne Querrien</dc:creator>


		<dc:subject>Anne Querrien,d&#233;veloppement de Nokia,soci&#233;t&#233; de l'information, technologie,analyses,biopolitique, multitudes, biopolitique </dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;L'exp&#233;rience municipale &#224; Porto Alegre&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://seminaire.samizdat.net/analyses-concepts-idees/" rel="directory"&gt;Analyses - Concepts - Id&#233;es&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://seminaire.samizdat.net/Anne-Querrien-developpement-de" rel="tag"&gt;Anne Querrien,d&#233;veloppement de Nokia,soci&#233;t&#233; de l'information, technologie,analyses,biopolitique, multitudes, biopolitique &lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://seminaire.samizdat.net/local/cache-vignettes/L100xH100/arton30-4f2de.png?1757116233' class='spip_logo spip_logo_right' width='100' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Peu de municipalit&#233;s offrent ainsi, par exemple, bureau, poste de permanent et moyens, aux associations de femmes, de gays et de lesbiennes et de lutte contre le sida&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;L'exp&#233;rience municipale men&#233;e depuis 1989 &#224; Porto Alegre a &#233;t&#233; quelque peu &#233;clips&#233;e par la tenue du Forum social mondial qu'elle a pourtant permis. Rarement a-t-on pu observer une ville aussi bien tenue en mains par un ex&#233;cutif municipal, sans que les divers mouvements militants soient brid&#233;s. Au contraire ils s'&#233;panouissent avec le soutien de la municipalit&#233;. Peu de municipalit&#233;s offrent ainsi, par exemple, bureau, poste de permanent et moyens, aux associations de femmes, de gays et de lesbiennes et de lutte contre le sida. Tous les besoins de la population semblent &#234;tre accueillis &#224; l'h&#244;tel de ville de Porto Alegre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon attention sur cette histoire a &#233;t&#233; attir&#233;e d&#232;s l'ann&#233;e 1997 par deux amis Jean-Blaise Picheral, qui travaillait alors &#224; l'agence d'urbanisme de Dunkerque, et Martine Toulotte, qui travaillait alors &#224; l'agence d'urbanisme de Grenoble. Ils avaient rencontr&#233; des animateurs du budget participatif dans le cadre d'un congr&#232;s de la LCR. Le Parti des Travailleurs du Br&#233;sil est affili&#233; en effet &#224; la Quatri&#232;me Internationale. Tous les deux &#233;taient extr&#234;mement soucieux de participation des habitants dans le cadre des projets d'urbanisme, et &#233;taient en train de r&#233;aliser une &#233;tude, aux conclusions relativement pessimistes, sur l'&#233;tat de la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise dans ce domaine. Une lueur d'espoir leur semblait venir de Porto Alegre, et ils n'ont eu de cesse de diffuser cette exp&#233;rience depuis. On leur doit la cr&#233;ation du r&#233;seau &lt;i&gt;Radicaliser radicalement la d&#233;mocratie&lt;/i&gt;, qui, au fil de ses courriels et de ses assembl&#233;es g&#233;n&#233;rales entretient la flamme de ce c&#244;t&#233;-ci de l'Atlantique. Le r&#233;seau s'est notamment signal&#233; au moment de la mise en place des conseils de quartiers pour faire en sorte que l'animation n'en soit pas r&#233;serv&#233;e aux seuls &#233;lus municipaux, et par des lettres ouvertes aux candidats &#224; la d&#233;putation pour leur faire promettre qu'ils rendraient compte de leurs mandats et se soucieraient des avis de leurs mandants. Dans quelques communes comme Chatenay-Malabry des membres du r&#233;seau ont constitu&#233; des listes ind&#233;pendantes aux derni&#232;res &#233;lections municipales pour essayer de renouveler la vie d&#233;mocratique.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'avais suivi de nombreuses tentatives pour faire participer les habitants &#224; la conception urbaine de leurs quartiers, dont certaines fort int&#233;ressantes et productives comme celle de l'Alma Gare &#224; Roubaix, ou celle du Petit S&#233;minaire &#224; Marseille. Mais elles s'&#233;taient toutes d&#233;roul&#233;es dans une relative indiff&#233;rence du pouvoir municipal, qui autorisait la prise de pouvoir sur le terrain de professionnels militants, et aboutissait au retour &#224; la normale d&#232;s la fin des financements de l'intervention professionnelle. C'est plut&#244;t une micro-exp&#233;rience de parent d'&#233;l&#232;ve qui m'avait fait entrevoir qu'un pouvoir municipal peut &#234;tre contraint &#224; satisfaire les besoins des habitants s'il est interpell&#233; par l&#224; o&#249; il d&#233;cide, son budget : changer l'image de l'&#233;cole dans un quartier passe par le changement de ses abords, demander cela depuis la base demande d'intervenir sur le budget municipal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cohabitation et double pouvoir&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'exp&#233;rience de Porto Alegre a pris naissance dans des conditions singuli&#232;res. Certes le mot d'ordre de &#171; budget participatif &#171; &#233;tait dans les revendications officielles du Parti des Travailleurs, mais sa mise en oeuvre dans le cas pr&#233;cis allait devenir une v&#233;ritable machine de guerre contre la droite, qui jouissait encore d'une &#233;crasante majorit&#233; au conseil municipal, puisque sur 32 conseillers deux seulement &#233;taient du PT et 28 de droite. Pourtant au m&#234;me moment, en 1989, le candidat du PT venait d'&#234;tre &#233;lu maire. Ceci vient du fait que le maire est &#233;lu au suffrage universel direct par l'ensemble des habitants de la ville, alors que les conseillers sont &#233;lus par des circonscriptions dont le d&#233;coupage favorise &#233;norm&#233;ment les quartiers centraux, et ne donne presque pas de poids &#224; la p&#233;riph&#233;rie r&#233;cemment peupl&#233;e par les pauvres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La ville de Porto Alegre &#233;tait alors dans une situation financi&#232;re catastrophique : lourdement endett&#233;e elle ne pouvait rien faire une fois pay&#233;s les salaires des fonctionnaires et rembours&#233;s les int&#233;r&#234;ts de sa dette. Pire ces derniers risquaient de grignoter les salaires si on laissait les choses continuer. Cela expliquait peut-&#234;tre pourquoi la droite avait laiss&#233; tomber la mairie. Mais il fallait donc la convaincre de voter de nouveaux imp&#244;ts municipaux, alors, que ceux-ci &#233;tant surtout assis sur le foncier, ses &#233;lecteurs &#233;taient pratiquement seuls &#224; les payer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avoir recours au budget participatif devenait alors imp&#233;ratif. Il ne s'agissait plus d'une vague revendication id&#233;ologique, mais d'une action concr&#232;te pour modifier le rapport des forces politiques dans la ville. Le PT a d&#233;cid&#233; de constituer aupr&#232;s du maire, parall&#232;lement au conseil municipal, un Parlement du budget participatif, qui repr&#233;senterait la population toute enti&#232;re, &#233;laborerait le budget d'investissement de la commune, et d&#233;montrerait au parlement municipal la v&#233;rit&#233; des besoins &#224; satisfaire la n&#233;cessit&#233; d'augmenter les imp&#244;ts et de cr&#233;er une marge de manoeuvre pour le maire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'exp&#233;rience fut t&#226;tonnante, mais la situation lui rendait obligatoire de r&#233;ussir, et de tenir compte des r&#233;actions des autres institutions qui organisaient la population. Au d&#233;but par exemple le PT proposa froidement d'&#233;lire les repr&#233;sentants au budget participatif en cr&#233;ant seize circonscriptions &#233;lectorales alternatives, en forme de secteurs comme les parts d'un fromage, allant du centre &#224; la p&#233;riph&#233;rie, et donnant donc &#224; partir du principe un homme/une voix une part pr&#233;pond&#233;rante &#224; la p&#233;riph&#233;rie dans chacun des secteurs. A la grande surprise de la mairie l'Association des comit&#233;s de quartiers, qui jusque l&#224; lui &#233;tait favorable, commen&#231;a &#224; faire campagne contre elle. S'ali&#233;ner cette puissante association revenait &#224; condamner le projet. L'Association exigea que les seize quartiers choisis pour &#233;lire les trente deux d&#233;l&#233;gu&#233;s au parlement du budget participatif soient des &#171; vrais quartiers &#171; , tels que les parlent les habitants quand ils parlent de leur ville. C'&#233;tait prendre le risque de quartiers in&#233;gaux en population, d'une repr&#233;sentation moindre pour les pauvres de la p&#233;riph&#233;rie que pour les riches du centre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le risque fut pris, mais il fut compens&#233; par une mani&#232;re tr&#232;s habile de faire la synth&#232;se des diff&#233;rents projets propos&#233;s par la population, pour arriver &#224; faire s&#233;lectionner ceux correspondants aux besoins les plus criants, ceux des quartiers pauvres et non &#233;quip&#233;s d'&#233;go&#251;ts et d'une voirie correcte. Dans une ville marqu&#233;e par la double empreinte du catholicisme et du syndicalisme qui font de la solidarit&#233; un imp&#233;ratif majeur, donner des points suppl&#233;mentaires aux projets qui desservent les besoins les plus criants, et le plus grand nombre d'habitants, est acceptable, m&#234;me par de nombreuses personnes qui votent &#224; droite. Le bureau du plan de la municipalit&#233; de Porto Alegre &#233;tablit ainsi pour le parlement du budget participatif un syst&#232;me de notation qui lui a permis de faire passer sa hi&#233;rarchisation des projets d'une mani&#232;re extr&#234;mement p&#233;dagogique : un projet est d'autant mieux class&#233; qu'il r&#233;pond &#224; un besoin plus basique pour un plus grand nombre d'habitants, et qu'il ob&#233;it &#224; l'&#233;chelle de priorit&#233; d&#233;finie au niveau municipal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi qu'un d&#233;l&#233;gu&#233; d'un arrondissement central plut&#244;t bourgeois et d&#233;j&#224; bien &#233;quip&#233; nous expliquait que pendant huit ans il avait fallu qu'il explique &#224; son quartier pourquoi les embellissements qu'ils demandaient n'avaient pas &#233;t&#233; jug&#233;s prioritaires ; les discussions au sein du Parlement du budget participatif &#224; propos de la notation des projets lui avaient permis de le faire sans difficult&#233;, de trouver des arguments qui mobilisaient la solidarit&#233; de ses mandants avec les autres quartiers. Certains observateurs latino-am&#233;ricains signalent cependant que ce syst&#232;me de notation n'est peut-&#234;tre pas aussi d&#233;mocratique, et favorable aux plus pauvres qu'il y para&#238;t. Il permettrait au bureau du plan de la ville d'orienter les investissements publics vers les parties de la ville qu'elle a l'intention de &#171; gentryfier &#171; , o&#249; elle souhaite fixer la population et l'int&#233;grer au projet municipal par des am&#233;nagements urbains. Mes courtes visites &#224; Porto Alegre ne m'ont pas donn&#233; l'occasion de v&#233;rifier ou d'infirmer cette hypoth&#232;se, mais elle est vraisemblable : le budget participatif a permis de construire un soutien populaire au projet municipal, et de faire partager ce projet municipal, de d&#233;veloppement et d'homog&#233;n&#233;isation du territoire, &#224; de nombreux repr&#233;sentants de la population (pr&#232;s de 200 000 personnes sur un total de 1 200 000 ont particip&#233; de pr&#232;s ou de loin &#224; des r&#233;unions li&#233;es au budget participatif).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant ces ann&#233;es de mobilisation des habitants et de conqu&#234;te budg&#233;taire, le Parti des Travailleurs a fortement am&#233;lior&#233; ses positions &#233;lectorales sans pour autant gagner la majorit&#233; absolue au parlement municipal. Certes le centre droit s'est laiss&#233; plusieurs fois convaincre de voter de l&#233;g&#232;res augmentations d'imp&#244;ts pour permettre de financer des &#233;quipements demand&#233;s par le maire appuy&#233; sur le parlement du budget participatif et les manifestations de rue. Mais le centre ville reste encore soucieux de conserver les positions acquises. La Mairie et la salle du Parlement municipal ont quitt&#233; le centre historique pour s'installer en toute premi&#232;re couronne ; la modernisation des locaux &#233;tait sans doute n&#233;cessaire mais le d&#233;placement est aussi symbolique. L'institution municipale gouverne maintenant un vaste territoire, dont la partie ancienne doit &#234;tre soumise &#224; sa volont&#233; de modernisation. Bient&#244;t la zone portuaire sera ouverte &#224; la ville et deviendra un lieu d'investissement immobilier international ; d&#233;j&#224; les investisseurs industriels internationaux viennent profiter d'un bassin de main d'oeuvre aussi bien gard&#233;. Parfois la municipalit&#233; arrive &#224; leur imposer des mesures sociales correspondant &#224; sa philosophie : cr&#232;ches et cantines d'entreprise doivent &#234;tre ouvertes au quartier. Carrefour a su s'adapter mais Ford et Volkswagen ont pr&#233;f&#233;r&#233; s'implanter ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La municipalit&#233; de Porto Alegre semble contr&#244;ler son territoire au prix d'une intense activit&#233; d'organisation d'&#233;v&#232;nements successifs dont le Forum social mondial est le plus connu, mais qui se succ&#232;dent autant que les diff&#233;rentes sp&#233;cialit&#233;s professionnelles, ou de loisirs, ou d'orientations d&#233;sirantes peuvent tenir de congr&#232;s mondiaux, continentaux, r&#233;gionaux. La municipalit&#233; anime son territoire avec l'aide d'un r&#233;seau de restaurants, h&#244;tels, heureux de participer &#224; la nouvelle donne &#233;conomique qui fera peu &#224; peu &#233;chapper la ville au d&#233;clin qu'ont connu toutes les villes portuaires industrielles. De cette nouvelle vision de la ville, le budget participatif ne semble plus &#234;tre le principal instrument ; elle se noue &#224; une autre &#233;chelle, r&#233;gionale. Malheureusement le Parti des Travailleurs n'a pas &#233;t&#233; r&#233;&#233;lu &#224; la t&#234;te de l'Etat du Rio Grande do Sul aux derni&#232;res &#233;lections. L'exp&#233;rience d'universit&#233; populaire r&#233;gionale, tr&#232;s largement ouverte tant c&#244;t&#233; &#233;tudiants qu'enseignants, va dormir provisoirement. Un deuxi&#232;me souffle se cherche dans le foisonnement des initiatives, et dans le commerce avec les leaders associatifs, plus que dans la poursuite de l'exp&#233;rience du budget participatif, devenu r&#233;p&#233;titif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Repr&#233;sentation et participation&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une des principales originalit&#233;s de l'exp&#233;rience du budget participatif de Porto Alegre est la mani&#232;re dont elle m&#234;le participation et repr&#233;sentation, par un syst&#232;me de d&#233;signation des membres du parlement du budget participatif &#224; double d&#233;tente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une premi&#232;re phase, &#224; une date annonc&#233;e par voie de presse et par des voitures surmont&#233;es de haut-parleurs, les habitants sont invit&#233;s &#224; se pr&#233;senter &#224; l'entr&#233;e d'un gymnase ou d'une grande salle de leur quartier par groupes de dix amis. Chaque groupe se d&#233;finira comme dix habitants de la rue un tel, ou dix parents de l'&#233;cole un tel, ou dix salari&#233;s de l'usine un tel, etc.... Chaque groupe de dix se fait enregistrer et d&#233;l&#232;gue un des dix membres du groupe pour le repr&#233;senter aux d&#233;bats qui vont avoir lieu dans la salle ou le gymnase ; le d&#233;l&#233;gu&#233; du groupe est enregistr&#233; comme le d&#233;l&#233;gu&#233; de la rue, de l'&#233;cole, de l'entreprise. Devant la salle pour attirer les gens il y a des beignets et autres friandises donn&#233;s par la mairie, et pour les s&#233;duire il y a des petites sc&#233;nettes de th&#233;&#226;tre genre th&#233;&#226;tre de l'opprim&#233; (un peu p&#233;dagogique). Celui qui rentre dans la salle y rentre donc au nom des neuf autres et de lui-m&#234;me. L'objet de la r&#233;union dans la salle est de choisir parmi les pr&#233;sents les deux d&#233;l&#233;gu&#233;s du quartier au parlement du budget participatif. La r&#233;union est introduite par la mairie qui explique en quoi consiste le budget d'investissement de la ville, qu'est-ce qui a &#233;t&#233; fait l'an pass&#233; ; le d&#233;bat porte sur les projets qui pourraient &#234;tre pr&#233;sent&#233;s par ce quartier. Ceux qui veulent &#234;tre d&#233;l&#233;gu&#233;s proposent des projets et se font &#233;lire par le quartier sur la base des projets qu'ils vont d&#233;fendre. A la fin du forum le quartier est donc muni de deux d&#233;l&#233;gu&#233;s et d'une liste de projets. Chaque membre du forum, d&#233;l&#233;gu&#233; par le niveau inf&#233;rieur, lorsqu'il rencontre de nouveau ses amis peut leur expliquer ce qui s'est pass&#233;, et au fil des r&#233;unions les tenir inform&#233;s de la d&#233;marche du budget participatif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une fois tous les quartiers pourvus de d&#233;l&#233;gu&#233;s le Parlement du budget participatif peut &#234;tre r&#233;uni, et d&#233;battre puis d&#233;cider de la liste finale d'investissements, au nom de laquelle la mairie demandera au Parlement municipal le vote du budget, et peut-&#234;tre une augmentation d'imp&#244;ts. Tr&#232;s vite la mairie s'est rendu compte qu'il &#233;tait impossible de faire arbitrer entre les projets des quartiers l'assembl&#233;e des d&#233;l&#233;gu&#233;s qui avaient &#233;t&#233; &#233;lus pour d&#233;fendre ces projets. Le syst&#232;me de notation a donc &#233;t&#233; introduit pour pouvoir classer les projets. Mais les d&#233;l&#233;gu&#233;s avaient le sentiment que les arbitrages &#233;taient enti&#232;rement dict&#233;s par les priorit&#233;s de la mairie et ont commenc&#233; &#224; se d&#233;courager. D'un autre c&#244;t&#233; laisser les d&#233;l&#233;gu&#233;s des quartiers fixer les priorit&#233;s eux-m&#234;mes dans une ville o&#249; les quartiers nantis gardent plus de poids politique que les autres, c'&#233;tait s'exposer &#224; reconduire la situation ant&#233;rieure de sur&#233;quipement du centre. Alors que faire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le maire et ses collaborateurs les plus proches sont all&#233;s en d&#233;battre avec un acteur qui &#233;tait peu pr&#233;sent dans le syst&#232;me, mais qui restait leur base de r&#233;f&#233;rence : les syndicats ouvriers, qui sont &#224; l'origine de la cr&#233;ation du Parti des Travailleurs br&#233;silien. Pour les syndicats ouvriers le syst&#232;me de repr&#233;sentation mis en place par le budget participatif ne pouvait aboutir qu'&#224; un tel coin&#231;age s'il n'&#233;tait pas confront&#233; &#224; un d&#233;bat avec des d&#233;l&#233;gu&#233;s issus d'un syst&#232;me de participation plus militant : les commissions th&#233;matiques. La mairie n'avait qu'&#224; mettre en place des commissions extra-municipales sur les th&#232;mes d'intervention qui lui paraissaient essentiels, et faire intervenir au parlement du budget participatif des d&#233;l&#233;gu&#233;s de ces commissions qui apporteraient des points de doctrine et de la p&#233;dagogie dans le d&#233;bat, et permettraient de mettre en place un syst&#232;me de notation des projets qui serve effectivement le d&#233;veloppement de toute la commune. Ceci fut fait : huit commissions th&#233;matiques (voirie, sant&#233;, propret&#233;, &#233;ducation, culture, transports, ...) commenc&#232;rent &#224; rassembler &#224; la fois certains d&#233;l&#233;gu&#233;s &#233;lus au parlement du budget participatif, mais aussi des non &#233;lus, et surtout des militants des syndicats et des associations, des volontaires pour traiter de chaque th&#232;me ; ces commissions ont chacune deux d&#233;l&#233;gu&#233;s au parlement du budget participatif, soit une minorit&#233; par rapport &#224; ceux de l'ensemble des quartiers au nombre de 32. Ainsi le parlement du budget participatif devient un espace o&#249; peuvent se conclure de nouvelles alliances, o&#249; le d&#233;bat porte sur la d&#233;finition qualitative des politiques municipales et non sur l'arbitrage entre quartiers et groupes sociaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs &#224; ce parlement du budget participatif sont &#233;galement pr&#233;sents le secr&#233;taire du syndicat des fonctionnaires municipaux et le pr&#233;sident de l'association des comit&#233;s de quartiers (organisation ant&#233;rieure au budget participatif) avec le pouvoir d'&#233;voquer les probl&#232;mes que les d&#233;bats ou les projets leur posent. Ce pouvoir d'&#233;vocation est l&#224; pour garantir que les innovations apport&#233;es ne remettent pas en cause n&#233;gativement les compromis sociaux d&#233;j&#224; acquis ; il donne au syst&#232;me sa dimension &#171; rawlsienne &#171; et le pr&#233;munit contre les tendances &#224; la fuite en avant. Le maintien du parlement municipal constitutionnel et la n&#233;cessit&#233; de devoir faire voter dans les formes le budget, notamment les nouveaux imp&#244;ts, joue &#233;galement ce r&#244;le. C'est ainsi que j'ai pu assister &#224; un d&#233;bat du parlement municipal bloqu&#233; au d&#233;but par le refus de la droite de voter le budget ; puis le centre droite &#233;mu par le tableau des &#233;quipements qu'on pourrait offrir &#224; la population avec un faible pourcentage d'augmentation des imp&#244;ts, et peut-&#234;tre sensible aux calicots des manifestants muets dans les tribunes du public, a fait savoir qu'il voterait le budget avec la gauche. Mais le vote qui eut lieu ce jour l&#224; portait seulement sur la remise de la s&#233;ance &#224; quinzaine, parce qu'on ne peut l&#233;galement mettre aux voix deux textes diff&#233;rents &#224; la m&#234;me s&#233;ance, et qu'&#233;videmment le centre droit exigeait quelques amendements pour sauver la face. Toute entorse &#224; la r&#233;glementation autoriserait une annulation par le contr&#244;le de l&#233;galit&#233; f&#233;d&#233;ral et fragiliserait le pouvoir municipal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le processus du budget participatif est donc long et complexe et occupe pratiquement toute l'ann&#233;e dans le d&#233;roulement de ses diff&#233;rentes phases. La participation est dans ces conditions plus &#224; la port&#233;e des militants, que des citoyens ordinaires peu int&#233;ress&#233;s par les diff&#233;rentes strates de dispositifs institutionnels. Ce qui frappe cependant l'observateur europ&#233;en c'est l'obligation de compte-rendu qui r&#232;gne &#224; tous les niveaux du syst&#232;me. C'est ainsi que les d&#233;l&#233;gu&#233;s au parlement du budget participatif vont &#234;tre invit&#233;s par la mairie &#224; venir &#224; ses c&#244;t&#233;s &#224; un nouveau forum de quartier pour rendre compte des choix effectu&#233;s pour le budget municipal, et &#233;ventuellement des raisons pour lesquelles les choix qu'ils ont propos&#233;s n'ont pas &#233;t&#233; retenus. L'id&#233;e de la mairie est que par ce d&#233;bat les d&#233;l&#233;gu&#233;s des habitants, et les habitants qui les ont d&#233;l&#233;gu&#233;s, vont commencer &#224; comprendre les enjeux d'&#233;galit&#233;, de mobilit&#233;, d'homog&#233;n&#233;it&#233;, de modernisation de leur ville, au lieu de ne saisir leur condition qu'en termes de survie individuelle et familiale. Le budget participatif joue surtout un r&#244;le p&#233;dagogique au sein m&#234;me des militants et sympathisants du Parti des Travailleurs en leur apprenant une pratique de production du consensus &#224; la fois orient&#233;e et douce, attentive &#224; faire participer l'ensemble des pr&#233;sents. La capacit&#233; de ces militants &#224; devenir les ma&#238;tres de c&#233;r&#233;monie de divers r&#233;unions et congr&#232;s de toutes dimensions en d&#233;coule.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La transf&#233;rabilit&#233; du budget participatif&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le travail de diffusion de l'exp&#233;rience du budget participatif par le r&#233;seau &lt;i&gt;Radicaliser radicalement la d&#233;mocratie&lt;/i&gt; s'est attach&#233; davantage au c&#244;t&#233; &#171; poil &#224; gratter &#171; que peut prendre un tel exemple pour les &#233;lus de gauche qu'&#224; ce qui me semble son trait majeur. Convoquer la population &#224; &#233;lire des repr&#233;sentants pour d&#233;finir le budget d'investissement de la ville ressemble &#224; la d&#233;marche entreprise en 1789 avec la r&#233;daction des cahiers de dol&#233;ances pour accompagner la d&#233;signation de d&#233;l&#233;gu&#233;s aux &#233;tats g&#233;n&#233;raux ; la d&#233;marche ne remet pas en cause les &#233;lus existants, et s'inscrit en suppl&#233;ment des d&#233;marches &#233;lectives normales. Elle s'apparenterait donc &#224; ce qu'on conna&#238;t depuis un an, voire plus dans certaines villes, avec la mise en place de conseils de quartiers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire du budget participatif &#224; Porto Alegre souligne un dilemme bien connu des militants qui cherchent &#224; participer aux affaires municipales de l'ext&#233;rieur des partis au pouvoir. Faut-il faire valoir son expertise dans des commissions th&#233;matiques et ne contribuer &#224; la formation de nouvelles valeurs politiques que sous couvert de savoir technique, avec tous les risques de r&#233;cup&#233;ration qui s'ensuivent, ou faut-il se hisser longuement et p&#233;niblement vers le niveau municipal &#224; partir d'un enracinement local et d'une repr&#233;sentation certes g&#233;n&#233;raliste, mais marqu&#233;e socialement par le lieu o&#249; elle prend naissance ? Comment se poser en m&#233;diateur entre le local et le central, entre le sectoriel et le g&#233;n&#233;ral, si ce n'est par le biais d'un parti pr&#233;cis&#233;ment fait pour d&#233;finir une figure de cette m&#233;diation ? Mais qui dit parti dit partiel, ce qu'admet difficilement le leader qu'il soit local ou professionnel. Et c'est ainsi que la politique devient l'affaire de professionnels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Porto Alegre, comme dans les conseils de quartiers, la ligne de d&#233;sir consiste &#224; cr&#233;er une transversalit&#233; entre l'horizon segment&#233; des repr&#233;sentations territoriales de quartiers et l'affirmation sectorielle des technicit&#233;s innovantes. Il s'agit de proposer aux participants de construire un point de vue municipal qui fasse la synth&#232;se non pas avant les d&#233;bats, mais &#224; leur conclusion, au bout d'un processus de plusieurs mois, en pr&#233;levant chez chacun ce que les autres peuvent accepter. La mairie de Porto Alegre, comme une mairie de grande ville qui prendrait la participation au s&#233;rieux, appara&#238;t alors en position de force, puisqu'en position l&#233;gitime pour faire une telle synth&#232;se, en devoir de la faire, et de la soumettre &#224; la repr&#233;sentation &#233;lue traditionnelle. Cette position de force est aussi une position de faiblesse en ce que la synth&#232;se ne peut &#234;tre donn&#233;e a priori, d&#233;pend compl&#232;tement des d&#233;bats qui vont r&#233;gler le niveau auquel elle va s'&#233;tablir. C'est cette incertitude que redoute le plus souvent les &#233;lus fran&#231;ais, et son accueil d&#233;lib&#233;r&#233; qui fait la grandeur de la municipalit&#233; de Porto Alegre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'exp&#233;rience du budget participatif est un bon exemple de la dialectique entre quantitatif et qualitatif. L'affaire se juge, vue de loin, en nombre d'habitants qui participent (environ 200 000 sur 1 200 000 aux forums de quartiers), en notes obtenues par les projets, en nombres de voix et de si&#232;ges gagn&#233;s au parlement municipal (le PT est pass&#233; de 2 &#224; 14 conseillers municipaux). Mais ce sont les d&#233;bats qualitatifs au sein des commissions th&#233;matiques qui donnent les arguments qui vont faire la diff&#233;rence entre les projets. La ville de Porto Alegre a &#233;t&#233; invit&#233;e par ce processus &#224; travailler sur elle-m&#234;me &#224; l'&#233;chelle de l'agglom&#233;ration toute enti&#232;re ; le PT a fait confiance au pouvoir de l'organisation collective, au pouvoir symbolique de la modification &#224; la marge. Comme toutes les villes en mouvement Porto Alegre propose de composer dimension de projet et respect du patrimoine. Mais &#224; Porto Alegre le patrimoine est tr&#232;s r&#233;duit aux yeux des experts en beaux-arts ; ce qui fait patrimoine c'est l'histoire des quartiers, leur enracinement plus ou moins long dans l'histoire urbaine, la lente s&#233;dimentation de milieux locaux avec leurs leaders et leurs probl&#232;mes. A Porto Alegre le patrimoine n'est pas fait de vieilles pierres d'int&#233;r&#234;t mondial, mais de relations sociales pr&#233;sentes. En donnant de ces relations une repr&#233;sentation la plus directe possible par cette forme originale de participation - un d&#233;l&#233;gu&#233; pour dix copains, 32 d&#233;l&#233;gu&#233;s pour 16 quartiers, un parlement du budget participatif de 42 membres - le projet municipal se leste et se l&#233;gitime tout &#224; la fois. Par contre c'est sur les versants de l'expertise th&#233;matique qu'on trouve les r&#233;f&#233;rences internationales et techniques qui dessinent des contenus possibles aux projets. C'est dans les commissions th&#233;matiques que s'&#233;laborent les id&#233;es qui conduiront plus loin qu'&#224; la reproduction des territoires en l'&#233;tat. Dans les commissions la repr&#233;sentation, d'id&#233;es et non de territoires, se veut intervention et non reconduction. La d&#233;fense de la place d'un territoire dans la hi&#233;rarchie municipale est remplac&#233;e par la d&#233;finition de valeurs pour la ville tout enti&#232;re, communes &#224; tous les territoires. C'est dans les commissions th&#233;matiques, o&#249; la pr&#233;sence militante est plus affirm&#233;e, que se fait la d&#233;finition du commun qui va &#234;tre propos&#233;e en d&#233;bat au parlement du budget participatif, et transform&#233;e par la notation des projets des quartiers, en programme d'investissement, en r&#233;alisations visibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut craindre que le grignotage par le PT des si&#232;ges du d&#233;partement municipal soit le signe d'une homog&#233;n&#233;isation sociale et id&#233;ologique de la ville qui ferait perdre de sa n&#233;cessit&#233; &#224; la d&#233;marche, et affaiblirait la r&#233;f&#233;rence aux quartiers. Un probl&#232;me que la politique de la ville en France, en ne s'adressant qu'aux quartiers d&#233;favoris&#233;s, hors normes, a bien fait ressentir. La composition des int&#233;r&#234;ts de quartier en un int&#233;r&#234;t de ville, ou d'agglom&#233;ration, par la m&#233;diation de connaissances techniques et innovantes, peut-elle produire un int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral ? Le pari du Parti des Travailleurs &#224; Porto Alegre est de croire que oui, d'organiser un processus &#224; la fois territorial et sectoriel convergent, asseyant le pouvoir du maire, informant ses d&#233;cisions. Mais le PT a une autre conception du savoir que celle qui se d&#233;veloppe de part et d'autre de la barri&#232;re entre pratique op&#233;rationnelle et connaissance scientifique. Comme il l'a montr&#233; dans l'exp&#233;rience universitaire d&#233;velopp&#233;e &#224; l'&#233;chelle r&#233;gionale, il en appelle &#224; une recherche-action, une connaissance format&#233;e par l'hypoth&#232;se militante. C'est ce qui fonde son espoir dans le travail th&#233;matique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En France les conseils de quartiers se pr&#233;sentent plut&#244;t comme un d&#233;membrement du pouvoir municipal, &#224; comp&#233;tence limit&#233;e, qui n'a de pouvoir financier, y compris en termes de d&#233;bat, que sur le budget qui lui est d&#233;volu, quand il en a un. Certains maires ont pris le risque de rendre les &#233;trangers &#233;ligibles dans ces conseils pour t&#233;moigner de leur conception de la d&#233;mocratie locale. Mais le conseil de quartier se pr&#233;sente surtout comme un vivier o&#249; d&#233;couvrir de nouvelles bonnes volont&#233;s pour prendre des responsabilit&#233;s, et comme un lieu de d&#233;finition de mesures tr&#232;s localis&#233;es. La repr&#233;sentation des int&#233;r&#234;ts de quartier est d&#233;politis&#233;e par l'&#233;troitesse et le r&#233;alisme des probl&#232;mes soumis au conseil. La r&#233;duction de la d&#233;mocratie locale &#224; l'organisation d'un vivre ensemble, d&#233;j&#224; acquis, prive de la n&#233;cessit&#233; d'une vision, r&#233;serv&#233;e aux projets urbains ou nationaux qui font l'objet d'autres modalit&#233;s de participation. L'organisation descendante de la d&#233;mocratie s'av&#232;re condescendante. L'exigence d'un faible r&#244;le des &#233;lus municipaux dans les conseils de quartier t&#233;moigne au moins autant d'un d&#233;sir d'apolitisme que d'une conception exigeante de la d&#233;mocratie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le budget participatif de Porto Alegre se propose au contraire de composer la volont&#233; g&#233;n&#233;rale municipale &#224; partir du rassemblement des int&#233;r&#234;ts locaux, qualifi&#233;s par des expressions sectorielles de cette volont&#233; g&#233;n&#233;rale. Le mouvement est &#224; la fois ascendant et circulaire, gr&#226;ce &#224; l'organisation des compte-rendu &#224; tous les niveaux. Du coup le budget participatif emporte la ville dans une construction progressive d'elle-m&#234;me qui d&#233;place peu &#224; peu l'axe de la repr&#233;sentation politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;O&#249; va-t-on ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Porto Alegre comme partout la croissance en spirale de la d&#233;mocratie provoque un sentiment d'effroi, chez ceux-l&#224; m&#234;me qui l'ont organis&#233;e et qui gardent le besoin de se sentir deux pas en avant des ph&#233;nom&#232;nes qui les portent. Cette n&#233;cessit&#233; anxieuse de la fuite en avant est toujours parl&#233;e comme hostilit&#233; d'autres pouvoirs n&#233;cessairement sup&#233;rieurs. Le Parti des Travailleurs s'est donc mis &#224; tenter d'accaparer la repr&#233;sentation politique &#224; tous les niveaux &#233;lectifs existant, d&#233;laissant le suivi attentif du processus du budget participatif qui avait caract&#233;ris&#233; les premi&#232;res ann&#233;es. C'est ainsi que le pouvoir a &#233;t&#233; pris au niveau de l'&#233;tat du Rio Grande do Sul en 1998, et une exp&#233;rience de budget participatif tent&#233;e &#224; cette &#233;chelle, aussi id&#233;ologique que celles qui avaient &#233;t&#233; men&#233;es en vain par le PT dans d'autres municipalit&#233;s. La direction de la r&#233;gion s'est traduite par la mise en place d'une universit&#233; r&#233;gionale, et par la critique v&#233;h&#233;mente de l'universit&#233; existante, sans doute traditionnelle, mais o&#249; s'&#233;taient form&#233;s de nombreux cadres de l'entreprise politique p&#233;tiste. L'entreprise politique r&#233;gionale n'a pas fait preuve des m&#234;mes capacit&#233;s d'imagination et de respect que l'entreprise municipale, peut-&#234;tre parce qu'elle n'avait pas &#224; composer directement avec l'opposition comme dans le parlement municipal. En tout cas elle s'est fait balayer aux &#233;lections de 2002, au moment m&#234;me o&#249; Luis Ignacio da Silva, dit Lula, co-fondateur du PT, acc&#233;dait &#224; la pr&#233;sidence de la R&#233;publique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cent fois sur le m&#233;tier remettez votre ouvrage... ; c'est de mani&#232;re assez d&#233;sabus&#233;e qu'Ubiratan de Souza, l'un de ceux qui ont con&#231;u le budget participatif, me parlait cet &#233;t&#233; de sa candidature, pour le mois d'octobre suivant, &#224; un poste de d&#233;put&#233; au parlement de l'&#233;tat, comme si en bon militant disciplin&#233; il fallait en passer par l&#224; et occuper le terrain. La rel&#232;ve militante que j'ai rencontr&#233;e au cours du m&#234;me voyage, port&#233;e par les femmes et les militants de la lutte contre le sida, dans un congr&#232;s de sociologues et de juristes o&#249; nous &#233;tions cens&#233;s parler de d&#233;veloppement durable, m'a sembl&#233; guid&#233;e par une autre vision de la composition du singulier et de l'universel. Des int&#233;r&#234;ts vitaux articulent les int&#233;r&#234;ts de classe ; le local n'est plus de l'ordre de la repr&#233;sentation mais de l'intervention ponctuelle aux consid&#233;rants universels cependant. De nouvelles figures politiques, humanitaires, se mettent en place, joyeuses mais aux contours indiscernables. Le budget participatif est maintenant un acquis. La fronti&#232;re de l'enthousiasme s'est d&#233;plac&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;f&#233;rences :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gret M., Sintomer Y., (2002) : &lt;i&gt;Porto Alegre,&lt;/i&gt; &lt;i&gt;l'espoir d'une autre d&#233;mocratie&lt;/i&gt;, Paris, La d&#233;couverte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bacqu&#233; M.H., Sintomer Y., (2001) : &#8220;Gestion de proximit&#233; et d&#233;mocratie participative&#8221;,&lt;i&gt;Les Annales de la Recherche Urbaine&lt;/i&gt;, n&#176;90 &#171; Les seuils du proche &#171; , Plan urbanisme construction architecture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tarso Genro, Ubiratan de Souza, (1997), &lt;i&gt;Quand les habitants g&#232;rent vraiment leur ville&lt;/i&gt;, Paris, Fondation Charles Leopold Mayer pour le progr&#232;s de l'homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maigret E., Querrien A., (2000), &#171; Le budget participatif est-il une bonne id&#233;e ? &#171; , &lt;i&gt;Herm&#232;s&lt;/i&gt;, n&#176;26-27, CNRS Editions.{}&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Abers R., (1998), &#171; La participation populaire &#224; Porto Alegre au Br&#233;sil &#171; , &lt;i&gt;Les Annales de la Recherche Urbaine&lt;/i&gt;, n&#176;80-81, &#171; Gouvernances &#171; , Plan urbanisme construction architecture.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Schizoanalyse, capitalisme et libert&#233;, La longue marche des d&#233;saffili&#233;s</title>
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		<dc:date>2004-10-20T13:38:06Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Anne Querrien</dc:creator>


		<dc:subject>Anne Querrien,d&#233;veloppement de Nokia,soci&#233;t&#233; de l'information, technologie,analyses,biopolitique, multitudes, biopolitique </dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;La mise en &#233;chec des d&#233;sirs de coop&#233;ration intelligente&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://seminaire.samizdat.net/analyses-concepts-idees/" rel="directory"&gt;Analyses - Concepts - Id&#233;es&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://seminaire.samizdat.net/Anne-Querrien-developpement-de" rel="tag"&gt;Anne Querrien,d&#233;veloppement de Nokia,soci&#233;t&#233; de l'information, technologie,analyses,biopolitique, multitudes, biopolitique &lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://seminaire.samizdat.net/local/cache-vignettes/L100xH100/arton28-1dddc.png?1757116231' class='spip_logo spip_logo_right' width='100' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Nous avions particip&#233; en 1968 &#224; l'un de ses affleurements joyeux, libertaire, multiple, inventif, et nous devions chercher les autres par une micro-politique syst&#233;matique de tissage, d'alliance, de rhizomatisation&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;D&#232;s la fin de la guerre d'Alg&#233;rie et le constat de la mise en &#233;chec des d&#233;sirs de coop&#233;ration intelligente par les blocs politico-&#233;conomiques, et surtout &#224; partir du mouvement mondial des &#233;tudiants en 1968, il devint clair qu'un nouveau mouvement social &#233;tait en train de na&#238;tre. Ses premi&#232;res d&#233;faites dans les urnes et dans la rue ne l'emp&#234;cheraient pas de se poursuivre souterrainement car il s'enracinait dans les formes les plus modernes du capitalisme, celles qui mobilisent la connaissance dans la coop&#233;ration. Nous avions particip&#233; en 1968 &#224; l'un de ses affleurements joyeux, libertaire, multiple, inventif, et nous devions chercher les autres par une micro-politique syst&#233;matique de tissage, d'alliance, de &#171; rhizomatisation &#171; . Nous nous sommes d&#233;tourn&#233;s alors d&#233;lib&#233;r&#233;ment des discours marxisants &#224; pr&#233;tentions militaires, quitte &#224; para&#238;tre r&#233;formistes voire invisibles. Pas question de dire &#171; vers la guerre civile &#171; pour faire plaisir &#224; quelques centaines de militants d&#233;sempar&#233;s, et surtout ob&#233;ir &#224; la vieille r&#232;gle radicale socialiste &#171; je suis leur chef donc je les suis. &#171; En m&#234;me temps pas question d'abandonner les copains embourb&#233;s dans la r&#233;p&#233;tition des mod&#232;les issus des guerres d'ind&#233;pendance nationale ou de la r&#233;sistance &#224; l'occupant nazi : la solidarit&#233; avec ceux qui furent emprisonn&#233;s en France, en Allemagne, en Italie fut totale et la construction d'autres lignes de fuite conduite avec efficacit&#233;. Cette efficacit&#233; passait par un intense travail de s&#233;miotisation, de reformulation : ne pas laisser le syst&#232;me dominant affirmer que tout ce qui entrave sa marche triomphale sera r&#233;duit &#224; l'&#233;tat infra-humain et surtout ne pas laisser les pulsions des militants se prendre en miroir dans cette r&#233;duction mortif&#232;re &#224; la nullit&#233;. Construire sans arr&#234;t, avec t&#233;nacit&#233;, de nouveaux espaces de libert&#233;, qui suivent les pistes de la solidarit&#233;, de l'affirmation des droits humains, de l'autonomie et de la polyvocit&#233; du d&#233;sir. Cette construction passe aussi par un travail schizonalytique continu avec certains de ceux qui rencontrent professionnellement le mouvement avec le mandat institutionnel de le r&#233;primer mais qui ont le d&#233;sir personnel, aussi t&#233;nu soit-il, de le laisser passer, voire de le renforcer. Le choix de mots est alors essentiel pour faire de l'action quotidienne une mati&#232;re &#224; options, une occasion de micro-r&#233;sistance, un outil d'&#233;largissement de l'espace des libert&#233;s. Les ann&#233;es 1980 furent pour F&#233;lix des &#171; ann&#233;es d'hiver &#171; , un &#233;touffement du mouvement, un obscurcissement de la pens&#233;e car les multiples exp&#233;riences auxquelles il avait acc&#232;s par son rhizome, les recherches d'autres modes de vie, les tentatives de nouvelles institutions, ont &#233;t&#233; dans l'ensemble rabot&#233;es par l'alliance perverse d'un discours social-d&#233;mocrate et de mesures &#233;conomiques frayant le passage au capitalisme n&#233;olib&#233;ral ce qui laissait peu de ressource pour ces espaces de libert&#233; &#224; la cr&#233;ation desquelles F&#233;lix travaillait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Se figurer que les &#233;tudiants &#233;taient la nouvelle avant-garde d'un prol&#233;tariat fa&#231;onn&#233; par la grande industrie a permis en 1968 de vivre un mois de gr&#232;ves et de manifestations inoubliable, mais laissait compl&#232;tement dans le brouillard pour concevoir les devenirs du mouvement. Le mot d'autogestion semblait peu convenir au refus du travail qui se profilait. La violence avec laquelle un nombre important d'&#233;tudiants s'&#233;taient jet&#233;s dans la bagarre t&#233;moignait d'un enjeu sous-jacent. Le r&#244;le des intellectuels &#233;tait en train de changer, ils allaient &#234;tre appel&#233;s &#224; participer au formatage de l'&#233;conomie, ils ne pourraient plus se draper dans les plis de la repr&#233;sentation de la subjectivit&#233; historique. Nous connaissions du capitalisme l'exploitation des ouvriers, la domestication des employ&#233;s, la destruction du tiers-monde ; notre morale petite bourgeoise nous emp&#234;chait de nous associer directement &#224; ces entreprises. Mais un nouveau pouvoir subtil nous proposait de faire des intellectuels les agents de sa grande entreprise de s&#233;miotisation g&#233;n&#233;ralis&#233;e, et de faire des marginaux ses relais, de faire des critiques les joints de l'&#233;difice social l&#233;zard&#233;, et des anciens militants les penseurs de sa politique d'assurance contre tous les risques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais qui dit joint dit aussi fissure, micro-pouvoir d'observation, de poursuite, d'&#233;largissement de ces failles sur lesquelles le hasard nous avait plac&#233;s. Ce fut d'abord un positionnement politique professionnel anti-hi&#233;rarchique, aux sympathies communistes, qui est apparu imm&#233;diatement apr&#232;s la guerre d'Alg&#233;rie. La construction de la nouvelle ind&#233;pendance se faisait sur des coordonn&#233;es propres, sans la mobilisation attendue des minorit&#233;s politiques qui de l'int&#233;rieur de l'ancien pays colonisateur avaient pr&#234;t&#233; main forte. La paix avait un go&#251;t amer ; elle teintait de national, de religieux, voire de r&#233;gressif pour les femmes, le mod&#232;le d&#233;j&#224; connu de la d&#233;mocratie populaire. Le mouvement r&#233;volutionnaire international &#233;tait certes le m&#234;me dans tous les pays, mais il avait ses couleurs sp&#233;cifiques &#224; chacun, voire des d&#233;clinaisons beaucoup plus locales ou particuli&#232;res entre lesquelles il convenait de trouver des formes de coordination. Explorer la diversit&#233; des voies suivies en fait par les militants, par les cr&#233;ateurs, par toutes les personnes en recherche, cr&#233;er par &#171; groupuscules &#171; des micro-plans de consistance, d'analyse, d'actions, et faire &#171; rhizome &#171; en nouant des relations, des alliances dans de multiples directions : c'est ce que F&#233;lix a propos&#233; constamment aux nombreux militants qu'il croisait. La parole, l'&#234;tre ensemble &#233;lectif, la petite rupture dans l'emploi du temps comme &#233;chapp&#233;es, d&#233;rives, explorations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1965 il avait fond&#233; la F&#233;d&#233;ration des groupes d'&#233;tudes et de recherches institutionnelles (FGERI) soit un ensemble de groupes de travail qui faisaient d&#233;border la psychoth&#233;rapie institutionnelle vers d'autres objets ; on parlait de ce que chacun avait choisi de faire comme discipline, comme m&#233;tier, sur les musiques ou les films, sur la contraception et l'avortement aussi. Dans ce contexte les objets de discussion &#233;taient des objets qui r&#233;sistent, qui &#224; la fois donnent envie d'agir ou de penser, mais par rapport auxquels chacun ne fait presque rien ; le groupe oblige. Des groupes qui ne sont pas confi&#233;s &#224; des sp&#233;cialistes mais ouverts ; o&#249; n'importe qui peut couper l'autre et le pousser &#224; l'&#233;criture aussi comme action. Il y avait ainsi des architectes, des psychiatres, des enseignants, des &#233;tudiants, des femmes, des ethnologues....des ouvriers en rupture de parti communiste. Cela n'avait pas l'air tr&#232;s r&#233;volutionnaire tous ces groupes qui discutaient, qui se demandaient o&#249; passe le d&#233;sir dans ce qu'ils c&#244;toient. Ils ont soutenu publiquement les situationnistes de Strasbourg. La FGERI avait une revue, Recherches, qui imitait, par sa maquette, la New Left Review anglaise ou les Quaderni Rossi italiens, mais avait d&#233;j&#224; abandonn&#233; le marxisme &#224; toute &#233;preuve et pour tout sujet. Recherches m&#233;ritait bien son pluriel ; les recherches sont multiples.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous ces groupes ont bascul&#233; dans mai 68, se dispersant souvent selon d'autres affinit&#233;s ; de nombreuses personnes se sont retrouv&#233;es au mouvement du 22 mars parti de Nanterre. Juste avant F&#233;lix a cr&#233;&#233; avec quelques uns le CERFI, un bureau d'&#233;tudes qui canaliserait l'argent qu'on peut gagner avec un tel potentiel. Le hasard a fait arriver l'argent : le gouvernement apr&#232;s 68 cherchait &#224; comprendre les critiques qui lui &#233;taient faites dans le domaine de l'urbanisme, de la garde d'enfants, de l'ensemble des services collectifs. Comme dirait F&#233;lix le gouvernement voulait &#171; res&#233;miotiser &#171; le paysage social boulevers&#233; par mai 68, et cherchait aupr&#232;s des diff&#233;rents courants apparus avant ou dans le mouvement de quoi penser sa nouvelle situation, enclencher un processus de d&#233;centralisation, de diss&#233;mination et de renforcement des positions de pouvoir. Le CERFI se retrouve alors en premi&#232;re ligne. Il renvoie au pouvoir sa propre image dans son analyse des &#233;quipements du pouvoir. F&#233;lix introduit alors la notion d'assujettissement s&#233;miotique pour montrer comment les &#233;quipements collectifs interviennent sur les esprits, sur les imaginaires et pas seulement sur les corps comme dans la vision disciplinaire de Michel Foucault. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le CERFI continue la revue Recherches, r&#233;pond &#224; des appels d'offres de recherches de minist&#232;res, travaille, d&#233;veloppe ses analyses du pouvoir, des agencements collectifs, et ses recherches-actions dans les champs d&#233;j&#224; explor&#233;s par la FGERI. Surtout avec le minimum d'argent qui permet d'avoir un lieu, il accueille &#224; son assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale hebdomadaire quantit&#233; de personnes en recherche de branchements sociaux, militants ; il devient un laboratoire de ce que pourrait &#234;tre la schizoanalyse, une &#233;coute publique des d&#233;sirs des uns et des autres et un agencement en temps r&#233;el de ces d&#233;sirs les uns avec les autres, une sorte de micro-machination sociale qui a pour limites les insuffisances th&#233;oriques et pratiques, mais aussi les imaginaires de ses animateurs. Cette limite c'est celle de la difficult&#233; d'une reterritorialisation mobile, fluente, sur un &#171; corps sans organes &#171; sur lequel pourraient venir s'accrocher les machines d&#233;sirantes, pourraient venir se d&#233;crire ind&#233;finiment les nouveaux &#233;v&#232;nements sur une surface circonscrite. On est loin alors, et encore aujourd'hui, de la conqu&#234;te d'une telle paix, d'une telle &#171; chaosmose &#171; . Le CERFI sort dans Recherches &#171; Trois milliards de pervers, grande encyclop&#233;die des homosexualit&#233;s &#171; , manifeste exub&#233;rant de ce nouveau tissage des d&#233;sirs qu'il propose. On est en 1973.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les limites de la Clinique psychiatrique de La Borde, et avec le suivi analytique assur&#233; par Jean Oury, cette mise en mouvement de la communaut&#233; par la parole a eu des effets th&#233;rapeutiques et de mieux &#234;tre attest&#233;s par tous. Dans le cadre du CERFI l'ass&#232;chement de la manne financi&#232;re qui autorisait cette construction de lignes de fuite a rapidement conduit &#224; une r&#233;surgence des corporatismes des &#171; vrais chercheurs &#171; , et des rapports de force qui ont mis fin &#224; l'institution : ceux qui &#233;taient capables de faire des vraies &#233;tudes pour des vrais minist&#232;res dans des vrais bureaux d'&#233;tudes sont all&#233;s en faire. La mise en commun de ressources pour une autre exploration a disparu vers 1976. F&#233;lix cherche &#224; l'&#233;tranger des exp&#233;riences alternatives, dans les communaut&#233;s californiennes, dans les gangs new-yorkais. L'heure est &#224; la r&#233;sistance &#224; partir de groupes de vie quotidienne et de cr&#233;ation artistique, plus qu'au changement institutionnel quadrill&#233; par les volont&#233;s de r&#233;forme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi vouloir &#224; toute force cette autre exploration si elle se heurte chaque fois au mur de l'identification imaginaire au mod&#232;le dominant ? Les trois exp&#233;riences vitales de F&#233;lix se conjuguent pour lui dire de ne pas abandonner :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le v&#233;cu des luttes militantes faites depuis la Lib&#233;ration d'aventures comme celle des Auberges de Jeunesses, celle du cercle lettres de l'Union des &#233;tudiants communistes, celle de la Voix communiste pendant la guerre d'Alg&#233;rie, celle de Mai 1968 : on rencontre toujours des militants, des militantes qui ont une &#233;paisseur sociale, une &#233;tranget&#233;, un d&#233;sir qui ne co&#239;ncident pas avec l'&#233;troitesse et la soumission qu'on leur demande. Tous ces gens rencontr&#233;s au fil de l'action militante d&#233;veloppent une passion de connaissance, &#233;cras&#233;e par les actions &#233;triqu&#233;es et r&#233;p&#233;titives des organisations &#171; r&#233;volutionnaires &#171; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le travail de recherche sur l'inconscient tant dans la pratique analytique en institution &#224; La Borde, que dans un milieu qui fr&#233;quente le s&#233;minaire de Lacan. C'est la d&#233;couverte de la multiplicit&#233; de trajectoires sociales suivies par les &#171; fous &#171; arriv&#233;s en institution ; c'est le constat de l'&#233;tranget&#233; de ce qui fait effet de coupure dans ces trajectoires, du caract&#232;re fortuit de ce qui peut modifier l'inconscient &#224; l'&#233;chelle mol&#233;culaire ; c'est l'exp&#233;rimentation de la cr&#233;ation continu&#233;e d'un milieu institutionnel qui n'est pas sans contrainte mais o&#249; l'analyse peut avoir force de proposition, si elle est toujours en &#233;veil, si elle suit les &#233;v&#232;nements ; c'est l'assurance que la chronicisation n'est pas irr&#233;m&#233;diable ; c'est le v&#233;cu d'une folie socialis&#233;e et toujours pr&#233;sente. Cet &#233;tirement de l'espace et du temps, ce fa&#231;onnement quasi-artiste du quotidien qu'a v&#233;cu La Borde sont-ils transf&#233;rables dans une exp&#233;rience sociale plus large ? C'est la question du CERFI, ou de la revue Chim&#232;res fond&#233;e en 1979, ou du CINEL (centre d'initiative pour de nouveaux espaces de libert&#233;) fond&#233; &#233;galement en 1979. Le CINEL se diff&#233;rencie du CERFI par un objet plus politique : la solidarit&#233; avec les militants poursuivis par la police en Allemagne, en Italie, en Espagne, ou la lutte contre la guerre du Golfe ou pour une paix juste et durable au Proche Orient. Mais &#224; la mani&#232;re du CERFI, et comme F&#233;lix l'institue partout o&#249; il passe, c'est une sorte de table ouverte, o&#249; chacun vient librement parler de ce qui lui fait probl&#232;me. La libert&#233; commence &#224; se construire l&#224;, dans le micro-espace o&#249; on l'appelle &#224; &#233;merger. Le CINEL exp&#233;rimente les radios libres et intervient sur la constitution de droit europ&#233;en. La libert&#233; y devient l'affaire de chacun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la pratique de l'&#233;criture avec Gilles Deleuze par laquelle F&#233;lix tisse avec la trame th&#233;orique de la recherche philosophique, les attendus de la pratique politique et de la pratique th&#233;rapeutique, en ins&#233;rant comme autant de rameaux et d'inscriptions sur le corps commun les nombreuses recherches que m&#232;nent autant d'amis sur des points particuliers. Avec Gilles se fabrique un corps sans organes sur lequel s'accrochent de nombreuses machines de leurs recherches s&#233;par&#233;es. Un corps sans organe sur lequel est venu d&#233;j&#224; s'accrocher avec force la machine militante homosexuelle, et qui attend d'autres devenirs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout au long de ces ann&#233;es F&#233;lix a poursuivi la recherche th&#233;orique d'un cadre d'analyse plus directement politique, &#224; l'usage des militants eux-m&#234;mes, qui leur permettent d'inscrire leurs intuitions particuli&#232;res, leurs fragments de lutte dans une perspective g&#233;n&#233;rale. Comment s'orienter dans la pens&#233;e, dans l'action quand la perspective de la r&#233;cup&#233;ration est si proche, quand l'ensemble des contenus devient agen&#231;able au sein des dispositifs de pouvoir, quand la diff&#233;rence en porte plus que sur les relations. Trois grands apports conceptuels traversent l'ensemble des textes rassembl&#233;s dans cette &#233;dition&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le capital comme int&#233;grale des formations de pouvoir, comme pouvoir plan&#233;taire int&#233;gr&#233; d'assujettissement s&#233;miotique, de mise en &#233;quivalence de n'importe quoi avec n'importe quoi, d'&#233;crasement de la puissance productive de la diff&#233;rence en simple &#233;cart de valeur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la diff&#233;rence entre la puissance d&#233;territorialisante du machinisme et le caract&#232;re social des reterritorialisations avec les risques de s&#233;dentarisation, de corporatisme que cela implique&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;l'urgence de construire une &#232;re post-m&#233;dias, de d&#233;velopper une &#233;cologie de l'esprit, une &#233;cosophie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Capital, pouvoir et assujettissement s&#233;miotique&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A travers les guerres qui se suivent, le capitalisme r&#233;duit peu &#224; peu chaque territoire de la plan&#232;te &#224; une &#233;tendue comparable avec les autres, &#233;changeable entre grandes puissances dans les trait&#233;s de paix et les conf&#233;rences internationales, d&#233;nud&#233;e de toute autres caract&#233;ristiques que celles directement int&#233;gr&#233;es &#224; la production &#233;conomique et au march&#233;. Les conflits en cours v&#233;rifient encore cette proposition lorsqu'ils arrivent &#224; r&#233;duire les habitants &#224; la position de r&#233;fugi&#233;s. La guerre &#233;conomique prive peu &#224; peu chaque pays des ressources d'emprunt qui lui auraient permis d'agir pour son d&#233;veloppement, et les condamnent les uns apr&#232;s les autres &#224; prendre une place fixe sur la hi&#233;rarchie des territoires assujettis au capitalisme mondial int&#233;gr&#233;. Les multinationales peuvent ainsi disposer d'un portfolio des territoires mobilisables avec des descriptifs pr&#233;cis des qualit&#233;s, des co&#251;ts qu'ils y rencontreront. Les fronti&#232;res nationales jouent encore un r&#244;le important dans ces portfolios, car c'est selon leur dessin que se sont d&#233;finis les r&#233;gimes de s&#233;curit&#233; sociale qui diff&#233;rencient fortement les conditions d'emploi des diff&#233;rents salariats. Mais les gouvernements nationaux n'ont plus qu'un pouvoir de m&#233;diation entre l'Empire &#233;conomique mondial et les populations, la gestion de l'ajustement structurel entre valeurs subjectives et valeurs mondialis&#233;es du territoire local. Plus ce pouvoir de m&#233;diation sera fragment&#233; et coll&#233; aux sp&#233;cificit&#233;s des populations mieux le capital mondial se portera ; d'o&#249; l'int&#233;r&#234;t du capitalisme pour les langues et les religions minoritaires, ses vols successifs au secours de certains groupes domin&#233;s, recorporatis&#233;s ensuite dans une fa&#231;ade de gestion nationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ensemble des proc&#233;d&#233;s de contr&#244;le social concourt &#224; cet assujettissement s&#233;miotique qui culmine dans les techniques comptables, bancaires, juridiques, &#233;valuatives dont le d&#233;veloppement nous est pr&#233;sent&#233; comme une garantie de moralit&#233; (d'ailleurs sujette &#224; caution, voir par exemple l'affaire Enron). Toutes les formes de connaissance qui contribuent &#224; l'acceptation d'un savoir commun, au refoulement des pulsions, des r&#234;ves, des tentatives de singularisation sont &#233;galement mobilis&#233;es, ainsi que l'ensemble des rituels de la vie quotidienne tels que le v&#234;tement, les mani&#232;res de se tenir et tout ce qui concourt &#224; signifier un r&#244;le social pour que l'interlocuteur v&#233;rifie qu'il est bien remplit. La th&#233;orie de l'&lt;i&gt;habitus&lt;/i&gt; de Pierre Bourdieu est une autre forme de description de cet assujettissement s&#233;miotique. Dans le capitalisme mondial int&#233;gr&#233; la s&#233;miotisation ne se limite plus aux instruments financiers et &#224; la fabrication d'un march&#233;, mais se r&#233;alise dans l'ensemble des interactions symboliques par lesquelles les personnes co-pr&#233;sentes font soci&#233;t&#233;. Comme l'ont montr&#233; les sociologues Erwing Goffman aux Etats-Unis et Isaac Joseph en France, le traitement des rat&#233;s de la communication est le moment le plus fin de cet assujettissement, celui dans lequel ses diff&#233;rents rituels sont capables de r&#233;parer les erreurs premi&#232;res de la mise en relation, de finir d'homog&#233;n&#233;iser, dans la reconnaissance de la diff&#233;rence, l'espace social des entreprises ou du capitalisme mondial.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce capitalisme s&#233;miotique la dimension de pouvoir, la capacit&#233; de concentrer la vision sur le spectacle choisi, est plus importante que la dimension de profit, qui n'intervient que comme b&#233;n&#233;fice secondaire du syst&#232;me. Or cette capacit&#233; de pouvoir est battue en br&#232;che par la multidirectionnalit&#233; de la d&#233;territorialisation machinique ; et le capitalisme a donc besoin d'agents de plus en plus nombreux pour rapporter &#224; ses vecteurs les forces d'invention, en pr&#233;lever son propre renforcement. Il n'h&#233;site d'ailleurs pas &#224; inhiber cette inventivit&#233; sociale pour la canaliser dans les seules directions qu'il a s&#233;lectionn&#233;es. C'est pour rester au plus pr&#232;s de ces proc&#233;d&#233;s de s&#233;lection et de contr&#244;le qu'il s'appuie syst&#233;matiquement sur les Etats-nations dans le cadre desquels avait commenc&#233; &#224; se mettre en forme depuis un si&#232;cle l'alliance entre le pouvoir et le travail scientifique et technique ; le capitalisme mondial utilise les canaux qui marchent avant d'en inventer de nouveaux, et n'invente ces derniers que sous la pression des d&#233;territorialisations en cours, soit souvent avec un certain retard. Extorquer une plus-value &#233;conomique exige d'avoir le pouvoir de faire croire au juste prix du travail exploit&#233; ; cette croyance n'est jamais seulement r&#233;signation impos&#233;e par le ch&#244;mage et la r&#233;pression, elle s'appuie aussi sur toutes ces formes d'auto&#233;valuation que multiplient les m&#233;dias modernes ; surtout elle est refoulement de nombreuses autres potentialit&#233;s sans valeur officielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaque individu &#233;nonce lui-m&#234;me de fa&#231;on apparemment libre l'ensemble des phrases qui signent sa place dans le capitalisme mondial int&#233;gr&#233;, et fait le n&#233;cessaire pour y rester. Il croise diverses appartenances qui ancrent son pr&#233;sent dans son pass&#233;, et dans les pass&#233;s des diff&#233;rents groupes auxquels il se r&#233;f&#232;re ; le nouveau se pr&#233;sente alors sous les traits de la r&#233;p&#233;tition du pass&#233; et la s&#233;curisation syst&#233;matique du non-&#233;v&#233;nement est activement recherch&#233;e, soit mat&#233;rielle par les &#233;quipements de s&#233;curit&#233;, soit imaginairement par une pr&#233;vention, par une repr&#233;sentation la plus compl&#232;te possible de tous les accidents qui peuvent arriver. Un travail permanent de mise en forme de la r&#233;alit&#233; est assur&#233; pour lui donner la figure du d&#233;j&#224; vu, et plus encore du d&#233;j&#224; pr&#233;vu. L'individu rejoue des figures qui lui ont &#233;t&#233; souffl&#233;es par les m&#233;dias. La subjectivit&#233; se trouve donc fa&#231;onn&#233;e par la nationalit&#233;, et &#224; l'int&#233;rieur de celle-ci par les grandes orientations des m&#233;dias de r&#233;f&#233;rence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;F&#233;lix distingue d&#233;j&#224; le capital social du capital &#233;conomique : c'est le premier qui assume la fonction de mod&#233;lisation sociale et qui produit la subjectivit&#233; nationale alors que le capital &#233;conomique s'accommode d'une diversit&#233; de comportements. Le capital social est accessible &#224; tous, s'analyse en termes de capacit&#233; d'action, et s'accumule en termes de pouvoir sur les autres. Il joue un r&#244;le essentiel dans les actions de d&#233;veloppement ; il offre son relais local au pouvoir d'&#233;tat, et permet de fa&#231;on relativement &#233;conomique l'assujettissement de nouvelles r&#233;gions par int&#233;riorisation des r&#232;gles de fonctionnement social dominantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette conception du capital en donne une vision moins bipolaris&#233;e que la vision marxiste classique ; elle rend compte de la diversit&#233; des luttes et surtout elle propose d'en approfondir les traits de singularit&#233;, au lieu d'essayer de faire passer celles-ci dans les seuls mod&#232;les l&#233;gitimes. Face &#224; l'activit&#233; unifiante et homog&#233;n&#233;isante du capital elle maintient une ouverture, elle explique la diversit&#233; constat&#233;e des expressions de lutte. Chaque segment est invit&#233; &#224; approfondir, &#233;tendre, complexifier sa propre probl&#233;matique, &#233;tirer son univers dans toutes les directions et sortir de la place assign&#233;e. A lutter notamment contre la contamination de son univers symbolique par les mod&#232;les de la classe dominante. Le sch&#233;ma d'Alain Touraine pour qui la construction de l'identit&#233; du domin&#233; se fait en miroir du dominant, pour d&#233;passer l'opposition dialectiquement et devenir capable de gouverner le tout, est s&#233;rieusement mis &#224; mal par cette probl&#233;matique qui pr&#244;ne plut&#244;t les alliances &#224; l'&#233;cart entre groupes domin&#233;s, les parcours de lignes de fuite, et le d&#233;dain pour le symbolisme unifi&#233; du centre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s le d&#233;but des ann&#233;es 1980 F&#233;lix note que la classe ouvri&#232;re qualifi&#233;e s'est laiss&#233;es gagn&#233; par les mod&#232;les de consommation bourgeois, et a &#233;t&#233; remplac&#233;e au sein des mouvements militants par de nouveaux milieux sociaux &#171; non garantis &#171; : immigr&#233;s, femmes surexploit&#233;es, travailleurs pr&#233;caires, ch&#244;meurs, &#233;tudiants sans d&#233;bouch&#233;s, assist&#233;s de toutes sortes, et aujourd'hui exclus du logement ou des prestations sociales. Ces groupes ne sont pas unifi&#233;s. Les valeurs et les qualifications qui les traversent sont multiples mais inop&#233;rantes dans le syst&#232;me de production. Ils demandent le droit de vivre, d'inventer de nouvelles formes de vie, de dessiner de nouveaux espaces avant le droit de travailler. Leur existence percute directement les formes de s&#233;miotisation propres au syst&#232;me dominant. Ils apparaissent d'embl&#233;e comme marginaux. Leur venue dans les grandes m&#233;tropoles du capitalisme mondial fait tout d'un coup appara&#238;tre les territoires d'o&#249; ils viennent pour ce qu'ils sont : des poches de pauvret&#233; au sein de l'espace insolent du d&#233;veloppement &#233;conomique. Ils en appellent &#224; une redistribution, et toutes les formes de redistribution existantes se d&#233;fendent contre cette nouvelle donne. Tous les pays industriels sont en proie &#224; une r&#233;forme de l'Etat-providence, &#224; une restriction de celui-ci au seul b&#233;n&#233;fice des travailleurs garantis, dans la seule pr&#233;occupation de la reproduction du centre du syst&#232;me, au moment-m&#234;me o&#249; les transformations de l'&#233;conomie devraient le conduire &#224; garantir &#224; tous un revenu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce resserrement du pouvoir sur ses fondamentaux, sur ses axiomes de base, diffuse depuis l'&#233;conomie &#224; tous les secteurs de la soci&#233;t&#233;, &#224; tous les rapports de domination secondaire, qui deviennent autant de points de cristallisation de pouvoir contre lesquels viennent se briser en autant d'&#233;clats les mouvements de d&#233;territorialisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;II. D&#233;territorialisation machinique et reterritorialisations sociales&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De nouvelles capacit&#233;s sont sans arr&#234;t produites par la d&#233;couverte de nouvelles mani&#232;res de faire dans tous les domaines de la vie. Ces mani&#232;res de faire n'ont pas n&#233;cessairement besoin d'un appareillage tr&#232;s compliqu&#233; : de nombreux romans montrent les multiples constructions inventives qu'on peut mener avec des &#233;l&#233;ments tr&#232;s simples. Mais l'innovation technologique ouvre chaque jour des possibilit&#233;s in&#233;dites, et suscite les vocations &#224; mettre les machines en oeuvre, &#224; les compl&#233;ter les unes par les autres, &#224; leur faire produire des performances in&#233;dites. Toute machine produit un d&#233;placement de l'objet qu'on lui soumet, mais aussi du sujet qui la fait marcher et qui r&#233;alise &#224; travers elle de nouvelles capacit&#233;s. La machine ne laisse pas indiff&#233;rent. Elle modifie la place de celui qui l'actionne, de celui qui regarde l'actionner, m&#234;me de mani&#232;re infinit&#233;simale, dans le syst&#232;me des places que le capitalisme s&#233;miotique assigne. La machine est un facteur de d&#233;rangement, de d&#233;territorialisation, de mise de l'humain hors de sa terre non pas d'origine, mais provisoire. La machine inscrit chacun au coeur d'un r&#233;seau qui le sollicite de mani&#232;re technique et de mani&#232;re sociale &#224; la fois. La s&#233;miotisation capitaliste encode cette modification au plus vite, en propose un sens qui se voudrait unique. Mais la prolif&#233;ration machinique d&#233;borde de toutes parts les capacit&#233;s de recentralisation, d'axiomatisation du syst&#232;me. Elle produit sur toutes ses marges, mais aussi en son coeur, des zones d'autonomies temporaires, provisoirement d&#233;boussol&#233;es, ouvertes &#224; d'autres travaux d'interpr&#233;tation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors qu'on pourrait &#233;valuer &#224; 20% maximum de la population, ceux qui votent &#224; l'extr&#234;me gauche ou pour les verts, la minorit&#233; plus ou moins r&#233;fractaire au travail de s&#233;miotisation du capitalisme, ce sont l'ensemble des travailleurs, des consommateurs, des vivants, qui d&#233;veloppent leurs pratiques en adjacence aux flux machiniques d&#233;territorialis&#233;s, et qui sont confront&#233;s au choix d'en suivre tel filon ou tel filon ou au contraire d'int&#233;grer le groupe central qui rabat l'ensemble de ces potentialit&#233;s sous la d&#233;finition d'identit&#233;s hi&#233;rarchis&#233;es. Ces minorit&#233;s se dispersent le long des flux, manifestent une diversit&#233; de d&#233;sirs divergents. En m&#234;me temps elles se d&#233;veloppent au fur et &#224; mesure que les flux machiniques les renforcent et les sollicitent, par et mettent de fait en r&#233;seau leurs points de r&#233;sistance. Cette r&#233;sistance, tant qu'elle n'est pas transversalit&#233; par quelque agencement d'&#233;nonciation collective s'immisce tout simplement dans le syst&#232;me du capitalisme mondial int&#233;gr&#233;, r&#233;pond &#224; ses besoins d'un espace de capture toujours plus large pour mener son entreprise de r&#233;cup&#233;ration. Par un c&#244;t&#233; cette entreprise de r&#233;volution mol&#233;culaire est relativement &#224; l'aise, elle peut op&#233;rer pacifiquement, elle est m&#234;me demand&#233;e par le pouvoir, et de l'autre elle se consume rapidement, phagocyt&#233;e par la normalisation, la s&#233;miotisation, qui l'inscrivent sans douleur dans le tableau g&#233;n&#233;ral des innovations r&#233;centes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment s'arc-bouter contre ce lissage g&#233;n&#233;ral de l'espace, quelles sont les forces qui r&#233;sistent &#224; l'assujettissement ? Et pourquoi y r&#233;sister ? A cette derni&#232;re question la r&#233;ponse est simple : la production du phylum machinique n'est pas forc&#233;e de se perd dans la s&#233;miotisation qui fonctionnalise toutes les d&#233;marches, qui les inscrit dans un code, qui y assigne un d&#233;but et un fin, qui engloutit chaque action dans la r&#233;p&#233;tition d'un mod&#232;le pr&#233;form&#233; ou post-form&#233;. Le principe de plaisir qui accompagne les d&#233;couvertes le long de la ligne machinique peut continuer &#224; prolif&#233;rer au lieu de se transformer en rictus de la satisfaction de soi, en rictus du vide du travail bien fait. La cr&#233;ativit&#233; accompagne la mise en oeuvre des processus machiniques et peut donner naissance &#224; de nouveaux programmes d'action. La jouissance du d&#233;sir machinique se fait force productive. Il y a dans l'action sociale comme dans la mati&#232;re un principe un principe de bifurcation qui voit le changement se produire au bout de la r&#233;p&#233;tition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces bifurcations du d&#233;sir machinique produisent des plate-forme interm&#233;diaires, des micro-espacesde valorisation &#224; la marge des lignes de d&#233;sir d&#233;gag&#233;es pr&#233;c&#233;demment. On constate une prolif&#233;ration d'espaces sociaux d&#233;di&#233;s &#224; une multitude d'objets tous diff&#233;rents. De nouvelles terres &#233;mergent sur lesquels se rencontrent ceux qui ont suivi des lignes de d&#233;territorialisation proches. Il ne s'agit pas d'un espace de sens unifi&#233; et celui que produit en m&#234;me temps le capital &#224; partir des m&#234;mes donn&#233;es &#233;conomiques et sociales ne rassemble que partiellement ce qui a ainsi &#233;merg&#233;. L'espace du d&#233;sir d&#233;borde de partout et le choix se pr&#233;sente de rentrer dans l'ordre en se pr&#234;tant &#224; la production de plus value de code, ou de d'explorer les espaces nouvellement cr&#233;er, de vivre autre chose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'espace d'ensemble est trou&#233;, a des zones d'invisibilit&#233;, des points aveugles. La recherche d'une unification trop grande, du c&#244;t&#233; des forces de r&#233;sistance, ne serait que facilitation pour le travail de s&#233;miotisation du capital. La lenteur, l'inertie, la jouissance esth&#233;tique, le voyage sont alors des postures &#224; d&#233;velopper sans souci d'int&#233;grer, de dominer, d'homog&#233;n&#233;iser. Partir &#224; la d&#233;couverte des diff&#233;rences qu'on arrive toujours &#224; produire malgr&#233; le capitalisme mondial int&#233;gr&#233;, et gr&#226;ce &#224; lui, gr&#226;ce &#224; son souci d'offrir toujours plus d'outils de d&#233;territorialisation et de s&#233;miotisation. Les segments sociaux de la diff&#233;rence s'enroulent autour de ses lignes de forces comme les plantes saprophytes autour des grillages tendus pour aider la croissance des plantes attendues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De nouvelles esp&#232;ces surgissent au croisement de celles qui demeurent, et telles les cyborgs allient apports technologiques et passions humaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ces lign&#233;es technologiques les institutions sociales ne tiennent plus la place de choix qu'elles ont occup&#233; au d&#233;but de la d&#233;marche de F&#233;lix. Contrairement &#224; ce qu'on avait imagin&#233;, ce ne sont pas les institutions qu'on rend th&#233;rapeutiques ou &#233;ducatives globalement, mais le transfert temporaire qu'on y apporte, la tension entre un individu ou un groupe innovant et le public auquel il s'adresse, la force qu'il inscrit dans une forme r&#233;elle locale, avec laquelle il apporte sa capacit&#233; de r&#233;forme. M&#234;me si l'action consiste &#224; instituer des formes de gestion collective, ces formes ne suffisent pas &#224; porter l'innovation au del&#224; de l'intervention de l'individu qui est pris dans le mouvement de transformation, s'il n'est pas lui-m&#234;me inscrit dans un autre r&#233;seau transversal &#224; l'institution o&#249; il agit. Plusieurs individus au sein d'une m&#234;me institution peuvent &#234;tre accroch&#233;s &#224; des phylums de transformation, mais ceux-ci seront toujours distincts ; la convergence un moment possible, l'espace commun r&#233;alis&#233;, peuvent &#234;tre remis en question par les circonstances, par la poursuite de chacun sur sa propre ligne tout simplement, ou par leur r&#233;action diff&#233;rente &#224; un &#233;v&#232;nement ext&#233;rieur. Faire individu dans le syst&#232;me c'est d&#233;lib&#233;r&#233;ment chercher de telles accroches, prendre de la distance avec son histoire et donner prise aux autres dessus, prendre avec eux l'espace et le temps d'une production, d'une transformation. L'occupation de terres, d'immeubles abandonn&#233;s, le jardinage dans les friches urbaines, la r&#233;sistance aux op&#233;rations immobili&#232;res, sont devenus des formes privil&#233;gi&#233;es d'intervention de ce mouvement. Mais ces actions ne s'entendent comme ses traces que si elles sont reli&#233;es par la participation aux grands moments de lutte et de r&#233;flexion qui anticipent un autre monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces occupations ne sont fonctionnelles qu'en apparence. Elles donnent &#224; des artistes des espaces de travail temporaires ; elles donnent &#224; des familles ou des c&#233;libataires des logements provisoires, des terrains o&#249; &#233;difier leurs maisons, des espaces o&#249; peindre et r&#233;p&#233;ter. Mais ces petites victoires concr&#232;tes sur le terrain sont la cr&#233;ation d'autant de lieux de discussion, d'espaces collectifs d'o&#249; envisager le monde diff&#233;remment, d'o&#249; commencer &#224; penser qu'on peut y conqu&#233;rir une place. Les centres sociaux en Italie, comme les quelques grandes friches culturelles des villes europ&#233;ennes sont des lieux d'exploration et de maintien en &#233;veil d'une jeunesse qui refuse la mise au travail salari&#233; pr&#233;matur&#233;e. L&#224; se cherchent des musiques, des danses, des sc&#233;narios de films, des productions nouvelles souvent confuses mais non assimilables par les grands syst&#232;mes interpr&#233;tatifs existants. Les nouveaux langages ont besoin de lieux pour se cr&#233;er et l'espace stri&#233;, appropri&#233; et de plus en plus cher, n'est pas propice &#224; cette cr&#233;ation. La mise en perspective politique se fait par l'interm&#233;diaire du statut et de la question du revenu. Lorsque F&#233;lix &#233;crivait il y a pr&#232;s de vingt ans ces questions &#233;taient moins soulign&#233;es qu'actuellement ; pourtant elles avaient d&#233;j&#224; fait l'objet des exp&#233;rimentations du CERFI. Quelles sont les conditions de r&#233;mun&#233;ration, de vie collective, propices &#224; une cr&#233;ation, &#224; un branchement continu&#233; sur le phylum machinique et sur toutes les recherches qui l'explorent ?Dans tous ces groupes l'espace occupe une place centrale, un espace temporairement en d&#233;sh&#233;rence, mais dont le capitalisme immobilier pr&#233;pare la r&#233;appropriation. La construction de la reterritorialisation qui s'y profile demande alors beaucoup de tact : s'agit-il seulement d'un petit groupe qui jouit momentan&#233;ment d'une opportunit&#233; fonci&#232;re pour une carri&#232;re dans son domaine, ou s'agit-il de l'ouverture d'un espace de libert&#233;, d'expression de d&#233;sirs, de relais, et ce par la position progressive d'objets, de programmes, qui organisent une mise en relation des uns et des autres, une ouverture &#224; tous ? Il est tr&#232;s difficile pour un espace de reterritorialisation de ne pas devenir fonctionnel par rapport au d&#233;sir qui l'a constitu&#233;, et de ne pas organiser le branchement de ce d&#233;sir sur le grand axe s&#233;miotiseur du capitalisme. Cela implique de laisser ouvert l'espace sans arr&#234;t au discordant, au diff&#233;rent sans pour autant admettre que cette diff&#233;rence prenne le dessus et rapporte la reterritorialisation &#224; soi-m&#234;me. Cela implique de produire dans cet espace des occasions diff&#233;renci&#233;es de prise de parole qui ne soit pas seulement de la d&#233;cision centrale &#224; prendre, qui ne soit pas seulement une forme de participation, mais une recherche de faire vivre aussi l'espace par ses bords, alors que le reterritorialisation sociale consiste souvent &#224; inventer un micro-signifiant de ralliement alternatif, et &#224; s'y tenir compl&#232;tement arc-bout&#233; dans une surdit&#233; compl&#232;te &#224; ce qui se passe autour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faire vivre une exp&#233;rience micro-sociale, un espace o&#249; se croisent et se rencontrent des d&#233;sirs, est tr&#232;s difficile tant est grande notre capacit&#233; &#224; anticiper la r&#233;axiomatisation de toutes nos actions, et &#224; nous en faire donc les premiers vecteurs. Une micropolitique r&#233;solue d'alliances, de position de nouveaux objets sur les bords qui impliquent d'autres groupes et soient donc aussi tenus par eux est alors indispensable. La subjectivit&#233; du groupe est travaill&#233;e par cette tension entre son centre de gravit&#233;, son vide int&#233;rieur, et ses bords actifs dans la sensibilit&#233; &#224; l'alt&#233;rit&#233;, au phylum machinique peut-&#234;tre, mais aussi au chaos social de trajectoires de d&#233;sir qui se multiplient &#224; l'infini. F&#233;lix semble encore croire &#224; un sens de l'histoire d&#233;fini par l'invention technologique qui emporterait le d&#233;sir humain avec elle, et lui donnerait la force de braver toutes les axiomatisations, reterritorialisations et autres pulsions mortif&#232;res. Mais ce sens n'est-il pas donn&#233; aussi par l'axiomatisation capitaliste qui finance la recherche et surtout sa mise en oeuvre technique ? Le quotidien de l'analyse comme du militantisme montre que le sens se cherche plut&#244;t dans les relations, dans ce social fragment&#233; en micro-espaces de reterritorialisation que F&#233;lix propose de soigner avec toute l'attention d'autant de jardiniers, dans ce qu'il a appel&#233; &#233;cosophie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;III Vers une &#232;re post-m&#233;dias par la pratique de l'&#233;cosophie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;F&#233;lix a toujours insist&#233; sur le r&#244;le capital des m&#233;dias dans le travail d'axiomatisation g&#233;n&#233;rale en quoi consiste le capitalisme mondial int&#233;gr&#233;, et mentionne &#224; plusieurs reprises les radios libres comme une des voies que devrait prendre une politique de r&#233;sistance. Pouvoir &#233;noncer autre chose que ce qu'il faut dire, pouvoir configurer d'autres sensibilit&#233;s, pouvoir entendre aussi des &#233;nonc&#233;s diff&#233;rents, &#234;tre invit&#233;s &#224; fantasmer &#224; partir d'autres propositions : les radios libres en France foisonn&#232;rent &#224; la fin des ann&#233;es 1970 et au d&#233;but des ann&#233;es 1980 ; elles furent un des probl&#232;mes technico-politiques qu'eut &#224; r&#233;soudre le gouvernement socialiste : comment partager la bande FM entre cette multiplicit&#233; de moyens d'expression ? Et le moyen de l'axiomatisation vint : par la puissance de l'&#233;metteur et donc l'argent mobilis&#233; par la radio. La radio a &#233;t&#233; une exp&#233;rience passionnante, la possibilit&#233; de constituer de nouveaux agencements d'&#233;nonciation, la production de nouveaux modes de vie centr&#233;s autour du nouvel outil technique. Mais la radio a &#233;t&#233; une exp&#233;rience &#233;ph&#233;m&#232;re, marqu&#233;e par les conditions d'utilisation technique et financi&#232;re de ce m&#233;dia. Il ne s'agit pas d'une exp&#233;rience post-m&#233;dia, mais d'une exp&#233;rience de lutte, d'expression, de conqu&#234;te du pr&#233;sent par un m&#233;dia. Ce m&#233;dia reste tr&#232;s vivant dans de nombreux pays notamment en Afrique. En Europe il a &#233;t&#233; supplant&#233; par l'internet plus performant pour construire collectivement des messages et les transmettre &#224; un public cible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque F&#233;lix est mort en 1992 l'internet &#233;tait encore un outil aux mains des universitaires et des militaires am&#233;ricains ; l'ordinateur portable avait d&#233;j&#224; r&#233;volutionn&#233; depuis quelques ann&#233;es les pratiques de l'&#233;criture collective chez les jeunes et les artistes : les fanzines se multipliaient dans les quartiers de banlieue. L'&#233;criture comme la musique devenaient de nouvelles pratiques de recherche et de description d'identit&#233;s complexes, de publicisation directe de ses interrogations &#224; des publics d'amis ou carr&#233;ment &#224; la rue. Les essais d'analyse video faits par F&#233;lix quelques ann&#233;es avant avec la photographe Martine Barrat aupr&#232;s des gangs d'adolescents new-yorkais devenaient pr&#233;curseurs des interrogations europ&#233;ennes. Face aux manifestations multiples d'identit&#233;s diff&#233;rentes, contradictoires, il ne s'agissait pas de se mettre &#224; l'&#233;cart pour compter les coups au pr&#233;texte de la nature n&#233;cessairement agressive de la diff&#233;rence, mais de proposer des objets technologiques d'auto-observation des constituants de chaque groupe, et des dispositifs sociaux de n&#233;gociation qui permettent aux uns et aux autres de s'&#233;panouir par l'intelligence : intelligence de leur propres constituants, intelligence de leurs relations aux autres. Tout le contraire d'une ligne de r&#233;pression, d'interdiction et de rentr&#233;e dans l'ordre, mais au contraire une &#233;cologie sociale des diff&#233;rences, un apprentissage de la r&#233;solution des peurs, un d&#233;samor&#231;age de l'agression. La pertinence de ce propos fut notamment sensible dans les suites de l'&#233;meute urbaine des Creeps et des Bloods &#224; Los Angeles en 1992. Apr&#232;s des combats d&#233;vastateurs d&#233;marr&#233;s sur un pr&#233;texte ethnique lamentable, les jeunes pr&#233;sent&#232;rent en commun un programme d'am&#233;liorations urbaines pour leurs quartiers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que ce soit la radio, la photographie, la video ou l'internet, l'ensemble des outillages techniques &#224; la base des principaux m&#233;dias s'est miniaturis&#233; de telle mani&#232;re qu'il devient possible &#224; des groupes amateurs, ou &#224; des anthropologues, des po&#232;tes, bref aux gens ordinaires de s'en saisir, et de travailler leur expression &#224; m&#234;me le m&#233;dia sans le filtre d'une repr&#233;sentation qu'elle soit professionnelle ou politique. En m&#234;me temps le m&#233;dia par ses exigences de cadrage, de d&#233;coupage du temps, par toute la configuration technique de son usage, cr&#233;e tout de m&#234;me une alt&#233;rit&#233; qui compose avec le message qu'on veut lui voir v&#233;hiculer. Le quotidien devient passible d'une reproduction qui n'est plus imitation, mais questionnement, bifurcation. La s&#233;lection dans le r&#233;el &#224; laquelle oblige n'importe lequel de ces supports agit comme instrument d'analyse, et non simple reflet, comme invitation &#224; penser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#232;re post-m&#233;dia par la diversit&#233; des messages qu'elle aura &#224; transmettre sur les m&#234;mes faits ouvrira &#224; la multiplicit&#233; des interpr&#233;tations, sortira du rabattement sur le pass&#233; et sur les origines, refusera l'affirmation maniaque d'une v&#233;rit&#233; unique, recherchera la pluralit&#233; des r&#233;cits et des mises en sc&#232;ne. Cette ouverture sera permise par une v&#233;ritable h&#233;t&#233;rog&#233;n&#232;se des situations collectives, dans laquelle l'apprentissage ne se fera plus par imitation mais par exploration du diff&#233;rent, constitution progressive de l'un en l'autre du nouveau, retrait progressif des marques de l'un et de l'autre dans une nouvelle synth&#232;se. De nouveaux rapports s'affirmeront entre les &#234;tres, caract&#233;ris&#233;s moins par leurs sexes, leurs ethnies ou leurs g&#233;n&#233;rations que par leurs machinismes de pr&#233;dilection, leurs m&#233;dias pr&#233;f&#233;r&#233;s. De nouveaux savoirs s'affirmeront au c&#244;t&#233; de la science produite dans les laboratoires et les universit&#233;s, et fourniront &#224; celle-ci de nouvelles hypoth&#232;ses pour prolonger ses recherches.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les textes de F&#233;lix sont cependant travers&#233;s par l'angoisse qu'il n'en soit pas ainsi et que la r&#233;volution mol&#233;culaire &#224; l'oeuvre le long des nouveaux machinismes technologiques soit brutalement interrompue par une catastrophe politique dictatoriale. Celle-ci est appel&#233;e en effet par la mise en s&#233;rie de toutes les micro-catastrophes qui se produisent le long des axes de s&#233;miotisation par exclusion des territoires de d&#233;sir rejet&#233;s par son entreprise d'unification, et par d&#233;gradations des territoires naturels ou sociaux. Le d&#233;veloppement du capitalisme s'accompagne d'un cort&#232;ge d'&#233;v&#232;nements n&#233;fastes, trait&#233;s par lui comme autant de scories et de justificatifs de la soumission. C'est dans ce champ travaill&#233; par le militantisme &#233;cologique et l'entreprise politique des verts qu'il importe notamment de d&#233;velopper au plus vite des cartographies schizoanalytiques qui donnent une valeur motrice &#224; l'incertitude contemporaine. Loin de pousser &#224; l'acceptation des mots d'ordre dominant, celle-ci doit ouvrir &#224; la pluralit&#233; des hypoth&#232;ses, &#233;veiller au go&#251;t du risque et de la cr&#233;ation collective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;veloppement machinique actuel en g&#233;n&#233;ralisant &#224; l'ensemble de la soci&#233;t&#233; la capacit&#233; &#224; produire des messages m&#233;diatis&#233;s a cr&#233;&#233; une situation in&#233;dite de d&#233;hi&#233;rarchisation, d'&#233;galisation potentielle. La transversalisation de l'ensemble des processus sociaux est devenue possible, avec les risques d'effondrement de la reproduction centralis&#233;e que cela implique. La violence des r&#233;actions du capitalisme, et des mouvements qui parcourent en &#233;cho l'ensemble des corps sociaux, en est forc&#233;ment exacerb&#233;e. La recherche de solutions se fait en m&#234;me temps &#224; l'&#233;chelle mondiale, ce qui intensifie encore les soubresauts des anciennes territorialit&#233;s &#233;troites en train de perdre leur fonctionnalit&#233;. D'o&#249; l'importance de cr&#233;er par petits groupes ou de mani&#232;re plus transversale de nouveaux lieux de cartographie de la subjectivit&#233; &#224; partir desquels pourraient s'affirmer de nouvelles valeurs ; d'o&#249; l'importance de se mettre en travers de toutes les tentatives de mises en &#233;quivalence g&#233;n&#233;ralis&#233;e, de concentration de la v&#233;rit&#233; et de la valeur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agit de cr&#233;er une nouvelle logique des intensit&#233;s &#171; une &#233;cologique &#171; , qui sur des dimensions toujours renouvel&#233;es, rep&#232;re la logique du mouvement machinique, et les territorialit&#233;s sociales qu'il tangente, autour desquelles il s'enroule, et qu'il entraine dans son mouvement sans pour autant les d&#233;truire, en les dilatant au contraire, en les ouvrant aux autres territorialit&#233;s qui les bordent, en organisant une d&#233;territorialisation en douceur. La litt&#233;rature, la science, la philosophie, l'art ont &#233;t&#233; jusqu'ici des pratiques de d&#233;territorialisation douce parce qu'inscrites en marge de la part dominante du socius, dans des espaces r&#233;serv&#233;s &#224; l'intellectualit&#233;, dans des espaces sup&#233;rieurs. Le d&#233;veloppement des m&#233;dias de masse, comme auparavant certaines pratiques religieuses ou &#233;ducatives, a donn&#233; &#224; tous un acc&#232;s imaginaire &#224; cette sph&#232;re intellectuelle. Le d&#233;veloppement des outils technologiques m&#233;diatiques offre &#224; tout un chacun la possibilit&#233; d'aller y puiser pour de vrai, et d'en faire d&#233;river de nouvelles formes de production encore inconnues &#224; ce jour. La r&#233;volution mol&#233;culaire est plus que jamais &#224; l'ordre du jour ; son av&#232;nement d&#233;pendra de notre capacit&#233; &#224; vaincre l'ambivalence du d&#233;sir dans des pratiques schizoanalytiques collectives qui restent &#224; inventer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'actualit&#233; de la pens&#233;e de F&#233;lix&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vingt apr&#232;s leur r&#233;daction les textes de F&#233;lix restent compl&#232;tement d'actualit&#233;, y compris dans leur ton un peu proph&#233;tique, dans leur appel &#224; l'organisation politique. En vingt ans l'int&#233;gration de la plan&#232;te a avanc&#233;, et les technologies financi&#232;res du capitalisme se sont am&#233;lior&#233;es tout en connaissant de s&#233;rieuses d&#233;convenues. La pression vers l'appauvrissement et la d&#233;solation de plus grandes masses d'habitants de la plan&#232;te s'est confirm&#233;e ; l'asservissement des techniciens et autres professionnels &#224; des machinismes de plus en plus sophistiqu&#233;s s'est accru. La r&#233;volution mol&#233;culaire est rest&#233;e rampante : fourmillement de petits groupes, difficult&#233; &#224; faire des ponts &#224; partir des bordures entre groupes, faible &#233;laboration th&#233;orique ou po&#233;tique, &#233;parpillement dans les causes lointaines, usage des moyens technologiques de communication pour construire cahin-caha des morceaux de plan d'immanence, des espaces o&#249; les &#233;v&#232;nements peuvent se diffuser, les solidarit&#233;s s'organiser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les psychanalystes s&#233;rieux pr&#233;tendent que la schizoanalyse est une th&#233;orie mise &#224; la disposition des &lt;i&gt;loosers&lt;/i&gt;pour se conforter dans leur &#234;tre, comme le cin&#233;ma a pu &#234;tre une mise en sc&#232;ne de &lt;i&gt;loosers&lt;/i&gt; pour accompagner les m&#233;ditations de leurs semblables sur les m&#233;andres de leurs propres vies. Il faut r&#233;pondre &#224; ces gens s&#233;rieux cat&#233;goriquement oui. Mais je pr&#233;f&#232;re dire &#171; d&#233;saffili&#233;s &#171; &#224; la fois pour rendre hommage aux belles analyses de Robert Castel sur la d&#233;composition de l'&#233;tat providence gagn&#233; par les luttes de la classe ouvri&#232;re, et pour d&#233;signer au plus juste la condition de base de tout un chacun dans ce mouvement dont le premier manifeste s'est appel&#233; &lt;i&gt;L'AntiOedipe.&lt;/i&gt;Les d&#233;saffili&#233;s ont besoin de comprendre non pas pourquoi ils ont perdu, et pourquoi ils n'ont pas su r&#233;pondre aux attentes de leurs parents, mais qu'est-ce qu'ils peuvent faire de cette perte, de la position sans rep&#232;res qui est la leur. Car si les d&#233;saffili&#233;s ont perdu le pouvoir sur leur vie, ils d&#233;tiennent toujours comme le dit l'am&#233;ricaine &lt;i&gt;Starhawk&lt;/i&gt; le pouvoir du dedans, le pouvoir de tout &#234;tre vivant. Les d&#233;saffili&#233;s disposent aujourd'hui de nouveaux instruments pour composer l'espace, former des communaut&#233;s, construire des identit&#233;s, tisser des alliances, forger de nouveaux rep&#232;res, et lib&#233;rer le mental de son aspiration &#224; la normalit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;F&#233;lix Guattari (1930-1992) a anim&#233; la clinique psychiatrique de La Borde fond&#233;e par le docteur Jean Oury, le journal La Voix Communiste (1956-1962), la FGERI (F&#233;d&#233;ration des groupes d'&#233;tudes et de recherches institutionnelles, 1965-1967), le CERFI (Centre d'&#233;tudes, de recherches et de formations institutionnelles, 1967-1980), le CINEL (Comit&#233; d'initiative pour de nouveaux espaces de libert&#233; (1979 - 1992). Il a dirig&#233; la publication des revues Recherches (1965-1980) et Chim&#232;res (1979-1992).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est l'auteur de&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Psychanalyse et transversalit&#233;, Masp&#233;ro, Paris, 1972&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;volution mol&#233;culaire, Editions Recherches, Paris, 1977&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'inconscient machinique, Editions Recherches, Paris, 1979&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les ann&#233;es d'hiver, Bernard Barrault, Paris, 1985&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cartographies schizoanalytiques, Galil&#233;e, Paris, 1989&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les trois &#233;cologies, Galil&#233;e, Paris 1989&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaosmose, Galil&#233;e, Paris, 1990&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En collaboration avec Gilles Deleuze :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'anti-OEdipe, Minuit, Paris, 1972&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Kafka, pour une litt&#233;rature mineure, Minuit, Paris, 1975&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mille Plateaux, Minuit, Paris, 1980&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce que la philosophie ? Minuit, Paris, 1991&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En collaboration avec Toni Negri&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Les nouveaux espaces de libert&#233;, &#233;ditions Dominique Bedou, Paris 1985.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La soci&#233;t&#233; de l'information et l'&#233;tat providence : le mod&#232;le finlandais.</title>
		<link>https://seminaire.samizdat.net/analyses-concepts-idees/La-societe-de-l-information-et-l,24</link>
		<guid isPermaLink="true">https://seminaire.samizdat.net/analyses-concepts-idees/La-societe-de-l-information-et-l,24</guid>
		<dc:date>2004-10-16T22:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Anne Querrien</dc:creator>


		<dc:subject>Anne Querrien,d&#233;veloppement de Nokia,soci&#233;t&#233; de l'information, technologie,analyses,biopolitique, multitudes, biopolitique </dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Le mod&#232;le finlandais&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://seminaire.samizdat.net/analyses-concepts-idees/" rel="directory"&gt;Analyses - Concepts - Id&#233;es&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://seminaire.samizdat.net/Anne-Querrien-developpement-de" rel="tag"&gt;Anne Querrien,d&#233;veloppement de Nokia,soci&#233;t&#233; de l'information, technologie,analyses,biopolitique, multitudes, biopolitique &lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://seminaire.samizdat.net/local/cache-vignettes/L100xH100/arton24-4ede9.png?1757116233' class='spip_logo spip_logo_right' width='100' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Ce miracle &#233;conomique est illustr&#233; notamment par le d&#233;veloppement fulgurant de Nokia.&lt;br class='autobr' /&gt;
Compte-rendu d'un livre en anglais de Pekka Himanen et Manuel Castells.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Manuel Castells et Pekka Himmanen,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;The information society and the welfare state, The Finnish model&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Helsinki, Oxford University Press, SITTRA, 2002&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que la Finlande est une des &#233;conomies les plus avanc&#233;es du point de vue technologique d'apr&#232;s les indicateurs internationaux, la soci&#233;t&#233; finlandaise est, d'apr&#232;s ces m&#234;mes indicateurs, une des plus &#233;galitaires. Le taux d'incarc&#233;ration en Finlande a &#233;t&#233; divis&#233; par 3 depuis 1950, pendant qu'aux &#201;tats-Unis il &#233;tait multipli&#233; par 3. Pourtant l'&#233;conomie finlandaise a connu une forte transformation pendant cette p&#233;riode : le bois et le papier qui constituaient 3/4 des exportations n'en font plus que le 1/3, tandis que les produits &#233;lectroniques sont pass&#233;s de 5 % &#224; 50 %.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce miracle &#233;conomique est illustr&#233; notamment par le d&#233;veloppement fulgurant de Nokia. Le groupe Nokia est n&#233; en regroupant en 1966 les trois industries de la vall&#233;e du m&#234;me nom : papeterie, caoutchouc, c&#226;bles, et en se d&#233;veloppant dans les ann&#233;es 1970 dans la fabrication de t&#233;l&#233;viseurs, et dans la t&#233;l&#233;phonie (portables et communication &#224; distance). &#192; la fin des ann&#233;es 1980, Nokia produisait un peu de tout, et se comportait comme un conglom&#233;rat d'activit&#233;s s&#233;par&#233;es. L'organisation &#233;tait traditionnelle et hi&#233;rarchique, l'expansion extensive. Petit &#224; petit, Nokia entra en crise, et &#224; la fin des ann&#233;es 1980 elle avait perdu presque tout son encadrement. Elle licencia 22 000 personnes sur 44 000.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1992, le patron de la division des t&#233;l&#233;phones mobiles prit le contr&#244;le de l'ensemble de la firme et d&#233;cida de vendre tout ce qui ne concernait pas la t&#233;l&#233;communication et la t&#233;l&#233;phonie mobile. Ce choix strat&#233;gique s'est accompagn&#233; de la volont&#233; de faire du t&#233;l&#233;phone mobile un objet de grande consommation, accompagn&#233; de subtiles variations de styles dans lesquelles puissent s'exprimer les valeurs particuli&#232;res aux usagers. L'ascension de Nokia a &#233;galement &#233;t&#233; permise par des innovations financi&#232;res qui ont sorti la firme des contraintes nationales et abouti &#224; sa pr&#233;sence &#224; la bourse de New York d&#232;s 1994.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nokia fonctionne en r&#233;seau, en communication &#233;troite avec ses sous-traitants (les vendeurs de t&#233;l&#233;phones) et ses usagers et utilise la t&#233;l&#233;communication pour assurer une logistique tr&#232;s efficiente. Un tiers des salari&#233;s travaillent pour la recherche et le d&#233;veloppement, en &#233;troite liaison avec des universit&#233;s et d'autres entreprises. Cette recherche doit s'autofinancer &#224; 70 %, est financ&#233;e par la firme pour 24 % et par des programmes publics pour 6 %. Elle est faite toujours en partenariat. Nokia avait d&#233;but 2001 55 centres de recherche dans 15 pays pour &#234;tre pr&#232;s des usagers et exploiter les connaissances sp&#233;cifiques &#224; chaque partenaire. Alors que l'entreprise r&#233;alise seulement 2 % de ses ventes en Finlande, 65 % de ses chercheurs sont finlandais. 90 % du capital appartient &#224; des investisseurs &#233;trangers, mais le groupe dirigeant est finlandais &#224; 100 %. Les investisseurs finlandais sont les fonds de pension, et tout le pays est fier de poss&#233;der une parcelle de Nokia. Le groupe emploie 25 000 personnes en Finlande, soit 1 % de la main d'oeuvre nationale, mais r&#233;alise 70 % des exportations de nouvelles technologies et 25 % de l'ensemble des exportations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire de Nokia n'aurait pas &#233;t&#233; possible sans le d&#233;veloppement en Finlande de l'&#233;thique particuli&#232;re des hackers, les passionn&#233;s d'informatique qui d&#233;veloppent leurs connaissances en r&#233;seaux, et induisent l'innovation par leurs d&#233;couvertes bricol&#233;es. Nokia a &#233;t&#233; capable de mobiliser &#224; son service, et au service des usagers, les r&#233;alisations de cette population consid&#233;r&#233;e comme marginale, mais qui est aussi &#224; l'origine de succ&#232;s industriels importants comme Apple aux &#201;tats-Unis ou Linux en Finlande. Ces hackers sont le produit d'un syst&#232;me universitaire qui s'est fortement d&#233;velopp&#233; dans les ann&#233;es 1960 sans perspectives de d&#233;bouch&#233;s bien d&#233;finis dans le syst&#232;me industriel existant. En 1970, il y avait vingt universit&#233;s publiques, gratuites, de grande qualit&#233;, dans les dix plus grandes villes finlandaises. Le Fonds national finnois pour la recherche et le d&#233;veloppement fut cr&#233;&#233; en 1967, et son comit&#233; de prospective technologique en 1979. En 1982, le gouvernement d&#233;cida de faire passer l'investissement national en recherche et d&#233;veloppement de 1,2 % &#224; 2,2 % du PIB en dix ans, et porta ce chiffre &#224; 2,9 % en 1999. Alors que le pourcentage du PIB stagne en Europe &#224; 1,8 % et aux &#201;tats-Unis &#224; 2,7 % on observe alors un v&#233;ritable d&#233;collage de la Finlande. 27 % des &#233;tudiants finlandais se consacrent aux math&#233;matiques et &#224; la physique, le double de ce qu'on observe dans les autres pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le gouvernement finlandais a standardis&#233; les t&#233;l&#233;communications dans le pays, en internationalisant d'embl&#233;e les normes de t&#233;l&#233;phonie mobile et en soutenant la cr&#233;ation d'un r&#233;seau de t&#233;l&#233;communications mondialis&#233;, ce qui a donn&#233; un avantage consid&#233;rable aux compagnies scandinaves au moment du d&#233;marrage du mobile en 1982-83 : 60 &#224; 70 % des abonnements souscrits dans le monde. Le gouvernement finlandais a alors aid&#233; Nokia &#224; faire le joint avec le constructeur qui lui permettrait de faire face &#224; une demande aussi accrue. L'aide gouvernementale et la coop&#233;ration scandinave ont jou&#233; un r&#244;le consid&#233;rable dans le d&#233;veloppement de Nokia.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette histoire s'enracine dans des circonstances particuli&#232;res. La Finlande fut une province autonome russe jusqu'en 1917 dont le t&#233;l&#233;graphe &#233;tait contr&#244;l&#233; par les militaires. Le t&#233;l&#233;phone a &#233;t&#233; d&#233;velopp&#233; &#224; la fin du xixe si&#232;cle par de petits op&#233;rateurs priv&#233;s, appuy&#233;s sur les compagnies &#233;trang&#232;res, pour &#233;chapper &#224; cette main mise. En 1940 il y avait 815 compagnies de t&#233;l&#233;phone en Finlande ! Et donc un grand savoir-faire en mati&#232;re de bricolage t&#233;l&#233;phonique, une grande concurrence et des usagers tr&#232;s inform&#233;s. Cela fit voir le t&#233;l&#233;phone comme un outil de r&#233;sistance. Une vision dont l'Union Europ&#233;enne s'est d'ailleurs m&#233;fi&#233;e dans le premier programme Eur&#233;ka, et dans diff&#233;rents projets technologiques avant la chute du mur de Berlin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nokia avait d&#233;couvert le t&#233;l&#233;phone sans fil d&#232;s le d&#233;but des ann&#233;es 1960, mais cette technologie n'est apparue rentable qu'au d&#233;but des ann&#233;es 1980 avec la standardisation internationale des communications, la mondialisation des usagers et du financement. Cependant la recherche dans ce domaine a &#233;t&#233; continu&#233;e &#224; Nokia, qui exploita notamment une licence Alcatel en 1977, et c'est le gouvernement finlandais qui a permis l'exploitation par Nokia des recherches faites dans la compagnie publique Televa, d&#233;velopp&#233;e &#224; partir des infrastructures militaires. Tout au long de sa constitution Nokia a absorb&#233; ses concurrents, et leur savoir-faire, avec la b&#233;n&#233;diction des pouvoirs publics.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'un des grands succ&#232;s commerciaux de Nokia fut le message &#233;crit, le texto, dont la possibilit&#233; technique avait &#233;t&#233; introduite dans le t&#233;l&#233;phone portable mais que le fabricant n'avait pas imagin&#233; se d&#233;velopper &#224; ce point, notamment chez les jeunes, avec l'invention d'une langue particuli&#232;re en onomatop&#233;es et abr&#233;viations. Les usagers contribuent ainsi &#224; l'innovation comme les hackers, ces usagers passionn&#233;s, quasiment professionnels, que la firme r&#233;cup&#232;re dans ses centres de recherches le temps d'exploiter leurs d&#233;couvertes. Ce sont les hackers qui ont ramen&#233; en Finlande l'usage de l'Internet appris aux &#201;tats-Unis, et qui en ont d&#233;velopp&#233; un mod&#232;le d'utilisation diff&#233;rent avec le logiciel libre, vaste entreprise de coop&#233;ration entre usagers &#224; la diff&#233;rence du monopole am&#233;ricain de Microsoft. En Finlande l'usage de l'Internet s'apparente &#224; une entreprise citoyenne. Pourquoi cette diff&#233;rence : les auteurs estiment qu'elle tient &#224; la gratuit&#233; des universit&#233;s, et au salaire &#233;tudiant, qui m&#234;me faible, donne une grande force coop&#233;rative, &#224; la diff&#233;rence de la comp&#233;tition individuelle qui s&#233;vit dans les universit&#233;s am&#233;ricaines ; de plus chaque &#233;tudiant se fait son programme lui-m&#234;me, ce qui limite &#233;galement la comp&#233;tition de type acad&#233;mique. Enfin l'enseignement universitaire se fait en &#233;troite coop&#233;ration avec les entreprises, et dans une perspective de recherche-d&#233;veloppement : plus de la moiti&#233; des entreprises innovantes passent des accords de coop&#233;ration avec les universit&#233;s quand c'est le cas de moins de 10 % en Europe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce tableau peut avoir son revers : la soci&#233;t&#233; de connexion rejette ceux qui tardent &#224; se connecter, comme le montre le cin&#233;ma finlandais contemporain. Cependant les syndicats de travailleurs affilient encore 80 % de la main d'oeuvre. La solidarit&#233; de la soci&#233;t&#233; s'affirme dans l'&#233;ducation gratuite, les services de sant&#233;, les revenus de transferts ; les m&#234;mes droits sont acquis par tous et les services sont publics. Bien que les auteurs traquent tous les signes d'affaiblissement du welfare state qu'on constate ailleurs, ils sont oblig&#233;s de constater que la robustesse du syst&#232;me tient au contraire &#224; la fonction d'amortissement de ce welfare state et &#224; l'investissement fait dans la jeunesse intellectuelle et technicienne avec l'universit&#233; gratuite et le salaire &#233;tudiant. Pour les finnois, le welfare state est &#171; institutionnel &#171; et non &#171; social-d&#233;mocrate &#171; . Il ne s'agit pas en Finlande d'aider les pauvres &#224; se payer les m&#234;mes consommations que les riches (dans un sentiment d'&#233;chec sans fin), mais de permettre &#224; tous les citoyens de disposer de l'ensemble des consommations de base n&#233;cessaires &#224; la vie et au d&#233;veloppement du pays. Le welfare state est vu comme un investissement, un &#233;quipement, un instrument de formation du public national (&#233;tendu d'ailleurs aux r&#233;sidents &#233;trangers). Les baisses d'imp&#244;ts viennent apr&#232;s la sant&#233;, la s&#233;curit&#233;, la retraite, l'&#233;ducation et la recherche, dans les desiderata des finnois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un chapitre plus nostalgique constate que le d&#233;veloppement de l'Internet est concentr&#233; &#224; plus de 50 % dans la r&#233;gion d'Helsinki, et dans les plus grandes villes. La volont&#233; demeure chez les auteurs de d&#233;velopper le territoire national dans son ensemble, alors que la d&#233;monstration a &#233;t&#233; faite pr&#233;c&#233;demment de la mise sur orbite mondiale de ses entreprises principales. La r&#233;flexion s'appuie sur des cartes g&#233;ographiques qui montrent la concentration des &#233;quipements et des pratiques, mais n'analysent pas les possibilit&#233;s d'acc&#232;s des jeunes, ou des citoyens en g&#233;n&#233;ral, aux pratiques, aux formations et aux emplois correspondants. Un effort est fait pour implanter l'Internet dans les r&#233;gions p&#233;riph&#233;riques. En fait les jeunes en font spontan&#233;ment grand usage et la population de plus de trente ans moins. Techniciens et diffuseurs de mat&#233;riel souhaitent exp&#233;rimenter dans certaines villes une soci&#233;t&#233; compl&#232;tement impr&#233;gn&#233;e de nouvelles technologies. Un programme d'innovations coordonn&#233;es en direction de l'Universit&#233;, des entreprises, et de la population est en cours d'exp&#233;rimentation dans la ville de Tampere, mais il est trop t&#244;t pour en tirer des r&#233;sultats.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour les auteurs, les Finnois ont une volont&#233; de survivre enracin&#233;e dans un pass&#233; marqu&#233; par la disette plus longtemps que dans le reste de l'Europe : 6,5 % de la population est morte de faim en 1867-68. Le d&#233;but des ann&#233;es 1990 connut aussi une importante r&#233;cession, alors que l'industrialisation datait des ann&#233;es 1950 et touchait &#224; sa fin. Le projet de soci&#233;t&#233; de l'information appara&#238;t alors aux auteurs comme un projet national de survie, fortement soutenu par l'&#201;tat, et le l&#233;gitimant en retour, un projet de minorit&#233; nationale au sein de l'Union europ&#233;enne et dans le monde. Cette minorit&#233; a trois piliers : le mouvement des femmes (les premi&#232;res d'Europe &#224; avoir acquis le droit de vote), le mouvement ouvrier, et la religion protestante (85 % des finlandais). Le mouvement des femmes a jou&#233; un r&#244;le essentiel dans la d&#233;finition des traits principaux du welfare state qui garantit &#224; toutes les m&#234;mes droits, et donne &#224; tous les enfants les meilleures chances de r&#233;ussite. Comme partout en Europe la soci&#233;t&#233; a connu de forts conflits jusque dans les ann&#233;es 1930 et l'unit&#233; recouvr&#233;e gr&#226;ce &#224; la seconde guerre mondiale pourrait &#234;tre menac&#233;e par une soci&#233;t&#233; de l'information qui ne tient ses promesses que pour quelques uns. La protection de l'&#201;tat est alors essentielle pour maintenir l'unit&#233; d'autant que le pays conna&#238;t l'immigration (3 % des r&#233;sidents sont &#233;trangers), l'incertitude li&#233;e aux march&#233;s financiers, les al&#233;as de l'int&#233;gration europ&#233;enne. Mais la soci&#233;t&#233; de l'information se diversifie et se divise peut-&#234;tre dans les diverses r&#233;alisations r&#233;gionales qui visent &#224; l'&#233;tendre loin des centres les plus urbanis&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les auteurs semblent tr&#232;s dubitatifs quant &#224; l'avenir car la soci&#233;t&#233; de l'information p&#233;n&#232;tre plus le public des consommateurs que les autres branches de l'&#233;conomie. Elle risque donc de se heurter &#224; un manque de capacit&#233; d'investissement industriel auquel il serait substitu&#233; un investissement soci&#233;tal par une privatisation de certains &#233;l&#233;ments du welfare state qui font la force identitaire du pays. Les auteurs ont l'impression que la soci&#233;t&#233; de l'information n'a pas suffisamment p&#233;n&#233;tr&#233; la culture nationale et que les finlandais en restent &#224; la fourniture au monde des moyens industriels de cette culture sans y acc&#233;der eux-m&#234;mes, comme autrefois les ouvriers qui fabriquaient des voitures et en acqu&#233;raient, mais n'avaient pas la culture de la mobilit&#233; que la voiture permettait. Ils soulignent que le taux de ch&#244;mage est &#233;lev&#233; (10 %), que les ch&#244;meurs sont plut&#244;t des exclus de la soci&#233;t&#233; de l'information, que les travailleurs de cette derni&#232;re sont mieux prot&#233;g&#233;s que les autres, et qu'au fond ils ne croient pas dans la capacit&#233; du mod&#232;le finnois de r&#233;sister &#224; l'int&#233;gration &#233;conomique mondiale. Les entrepreneurs dynamiques qu'on trouvait en Finlande au d&#233;but des ann&#233;es 1990 ont disparu, les universit&#233;s sont satur&#233;es, l'id&#233;ologie protestante du travail comme devoir et du salaire comme r&#233;mun&#233;ration se heurte &#224; celle des hackers qui exercent gratuitement une passion gr&#226;ce un revenu garanti. Les diff&#233;rents groupes sociaux ne forment pas une culture commune, et m&#232;nent leurs r&#233;seaux s&#233;par&#233;ment. La Finlande a du mal &#224; s'int&#233;grer &#224; un monde multiculturel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les conclusions de l'ouvrage ne sont pas tr&#232;s claires. &#192; la description de la r&#233;ussite de Nokia et d'une soci&#233;t&#233; ouverte et libre, dans laquelle des services publics gratuits permettent &#224; tous d'acc&#233;der &#224; l'&#233;ducation et &#224; la sant&#233;, succ&#232;de une s&#233;rie de mises en garde sur la non observance par cette soci&#233;t&#233; des canons de la soci&#233;t&#233; de l'information, dont les auteurs ont pu d&#233;velopper le concept par ailleurs. Il semble que Nokia ait &#233;t&#233; incapable de diffuser son mod&#232;le nationalement, et se soit retrouv&#233;e une entreprise mondiale parmi d'autres. Mais ses relations avec sa soci&#233;t&#233; nationale d'origine et avec le reste du monde ne sont pas suffisamment analys&#233;es pour qu'on puisse juger si son dynamisme devient inop&#233;rant et n'arrive pas &#224; s'agencer &#224; celui d'autres entreprises. Quant aux services de l'&#201;tat ils semblent d&#233;pass&#233;s par des &#233;v&#233;nements qui d&#233;bordent le cadre national dans lequel se maintient l'analyse, malgr&#233; son r&#244;le av&#233;r&#233; dans l'internationalisation &#224; l'&#233;tape ant&#233;rieure. Le welfare state semble donc propice &#224; l'&#233;mergence d'une ou de plusieurs entreprises de stature mondiale (cela a &#233;t&#233; v&#233;rifi&#233; ailleurs) ; mais il ne semble pas explicitement mobilis&#233; pour l'institution de la soci&#233;t&#233; de l'information, comme on pourrait l'esp&#233;rer dans le cadre finlandais, &#233;largi &#224; la Scandinavie et &#224; l'Europe. R&#233;alisme ou c&#233;cit&#233; ? L'avenir en d&#233;cidera.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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